Entretien avec Romain Coppin
Clément Loizeleux

L’entretien qui suit a été réalisé en appel téléphonique le 6 avril 2026. Romain Coppin est un designer et artiste français dont la pratique s’inscrit à la croisée du design d’objet et d’une réflexion plus spéculative sur les formes et leurs usages. Formé au design, il développe un travail qui interroge les archétypes du mobilier en les détournant et en les reconfigurant. Ses pièces, souvent instables ou volontairement déstructurées, explorent des états intermédiaires entre fonctionnalité et dysfonctionnement.

1. Formation et situation professionnelle

Clément Loizeleux1 : Pourriez-vous tout d’abord indiquer quelle a été votre formation et nous décrire la structure (université, école, entreprise...) dans laquelle vous travaillez à présent ?

Romain Coppin : J’ai fait une prépa. en art appliqués après un bac général. Puis j'ai fait deux ans en design produit à l’ESAAB de Nevers et ensuite je suis parti aux Beaux-Arts de Reims en équivalence pour continuer le design (qui étaient pas mal orientées sur les questions du design du design d'objets et d’espace) , mais sous un aspect plutôt design d'auteur et plastique. Après mes études, je suis parti vivre à Amsterdam avant de revenir en France il y a déjà maintenant 8 ans. J’ai une formation qui est plutôt design technique à la base et ensuite ça a migré en transformant cette manière d'apprendre le design avec un point de vue beaucoup plus plastique.

2. Habitabilité du monde et finalité du design

C.L : Notre enquête porte sur l’habitabilité du monde et l’espace public. Elle se fonde sur l’idée que le design (ici le design d’espace, l’architecture ou la scénographie) aurait à améliorer le caractère habitable du monde et que, pour y parvenir, il devrait favoriser la rencontre, l’échange, les débats visant le bien commun en aménageant ou en investissant des lieux.

Votre pratique du design est-elle orientée vers cette double finalité ? Pouvez-vous donner des exemples de projets pour montrer en quoi c’est le cas ? Ou expliquer en quoi cette double finalité vous est étrangère?

R.C : Ma pratique n’est pas explicitement orientée vers la question de l’habitabilité. Elle s’y rapporte néanmoins de manière indirecte. Je travaille à partir de formes archétypales du design, principalement des meubles issus de l’environnement domestique. À ces éléments familiers, j’associe des matériaux et des formes collectés, souvent déjà altérés ou dégradés, que j’assemble pour produire des objets déstructurés et instables. Ces formes se situent dans un entre-deux : ni tout à fait des structures, ni tout à fait des ruines. Mon travail se déploie précisément dans cet espace intermédiaire.

Cette démarche constitue une manière d’interroger l’instabilité qui caractérise, selon moi, le monde contemporain. Celui-ci apparaît désaxé, traversé par des formes de désordre et de chaos. Il s’agit dès lors de proposer une autre lecture de l’habitabilité, non plus fondée sur l’ordre, mais sur le désordre comme condition du réel. En ce sens, le chaos me semble plus fidèle à notre expérience du monde que les formes d’organisation que nous avons cherché à lui imposer.

L’attention portée à ces états intermédiaires rejoint directement la notion d’habitabilité. Je m’intéresse à des formes non figées, difficiles à catégoriser, en particulier dans un contexte occidental marqué par une forte tendance à la stabilisation et à la définition. Mon travail consiste ainsi à explorer des interstices, des zones ambiguës, des réalités qui échappent aux cadres établis.

Cette réflexion s’étend également aux lieux, et notamment aux non-lieux. Les infrastructures contemporaines — aéroports, autoroutes, centres commerciaux — pourraient, en théorie, constituer des espaces propices au commun. Pourtant, ce sont essentiellement des lieux de passage, structurés par le mouvement, dans lesquels on ne fait que transiter sans véritablement demeurer. Dans ce contexte, la question n’est peut-être pas tant de créer de nouveaux espaces que de travailler à partir de l’existant. Ma démarche consiste précisément à prélever et à réagencer des éléments donnés afin d’y introduire une forme de déconstruction. À l’échelle des lieux, cela revient à interroger les manières de composer avec ce qui est déjà là. Par ailleurs, les non-lieux, malgré leur inadéquation apparente, peuvent ponctuellement devenir des espaces de rassemblement. Les ronds-points investis par les Gilets jaunes en constituent un exemple : ces espaces marginaux peuvent accueillir des formes de commun. Les marges, en ce sens, offrent parfois des possibilités inattendues. Le design ne peut, à lui seul, répondre à ces enjeux. Il doit nécessairement s’articuler avec d’autres disciplines. Toutefois, il peut contribuer à activer ces espaces intermédiaires, ces angles morts, ces recoins qui ne sont pas initialement conçus pour cela. Il s’agirait alors d’un design des interstices, attentif aux potentialités latentes des lieux.

Je n’apporte pas de réponse définitive à ces questions. Il me semble néanmoins que c’est dans ces espaces hérités de la modernité, et dans leur réappropriation, que se situent aujourd’hui des pistes de réflexion fécondes.

3. Habitabilités

C.L : Dans notre réflexion, l’espace public est avant tout compris comme « sphère politique» et « lieu concret » où des discussions peuvent s’engager entre les personnes. Mais ce primat social et politique de l’habitabilité ne recouvre pas tous les sens possibles de cette notion. Notre réflexion se situe entre une compréhension poétique du concept et une saisie plus écologique.

Comment comprenez-vous l’habitabilité ? Pourriez-vous illustrer votre compréhension de l’habitabilité en donnant des exemples de projets ?

R.C : Pour moi, la notion d’habitabilité renvoie d’abord à la question de « demeurer », c’est-à-dire à une forme d’enracinement, au fait d’être véritablement présent quelque part. Cela rejoint ce que nous évoquions à propos des non-lieux : on y fait souvent l’expérience d’un déracinement, d’une absence de lien. On est partout à la fois, mais sans jamais être vraiment là. Dès lors, l’habitabilité pose cette question fondamentale : qu’est-ce que cela signifie qu’« être là » ?

Être là implique aussi, dans un monde marqué par la vitesse et le mouvement constant, de pouvoir s’arrêter. Non pas être figé, mais être présent, posé. Cela introduit une dimension plus poétique, liée à la contemplation. Prendre le temps, s’arrêter, devient presque un acte en soi. Les ronds-points occupés lors des mobilisations, par exemple, sont des lieux où, au cœur d’un flux continu, des individus décident de faire halte. Cela interroge notre capacité à créer des espaces qui permettent, voire encouragent, ces temps d’arrêt. Cette idée peut sembler utopique, mais elle renvoie à quelque chose qui tend à disparaître: la possibilité même de suspendre le mouvement.

En même temps, cette réflexion sur l’habitabilité ne peut pas se limiter à une recherche de stabilité. Elle doit aussi intégrer l’instabilité du monde dans lequel nous vivons. Nous avons longtemps cru à l’existence de structures solides, qu’elles soient économiques, politiques ou sociales. Or, on constate aujourd’hui que ces fondements sont en réalité fragiles, qu’ils vacillent. L’habitabilité consiste alors aussi à reconnaître cette instabilité et à composer avec elle.

Dans cette perspective, il s’agit de concevoir des dispositifs et des espaces capables d’accueillir l’imprévu. Le désordre, l’instabilité, le chaos ne sont pas des anomalies, mais des conditions du réel. Contrairement à une certaine vision rationalisée du monde, qui valorise l’ordre, la stabilité et la prévisibilité, la réalité est fondamentalement mouvante, désordonnée, parfois chaotique. L’enjeu devient alors de créer des environnements qui ne cherchent pas à tout anticiper, mais qui permettent l’adaptation.

Les crises récentes, comme celle du Covid, ont bien montré les limites de notre volonté de tout maîtriser. On ne peut pas être prêt à tout. Pourtant, nos systèmes reposent souvent sur l’idée inverse, comme si le réel pouvait être entièrement contrôlé. Cette croyance relève en partie d’une fiction rassurante. L’habitabilité, dans ce contexte, implique peut-être de sortir de cette logique de normalisation, de standardisation, qui cherche à tout organiser et stabiliser.

Mon travail s’inscrit dans cette réflexion, mais de manière incarnée, à travers les objets. Je ne formalise pas nécessairement ces idées de manière théorique lorsque je conçois, mais elles traversent ma pratique. Les meubles, par exemple, sont des objets du quotidien, porteurs d’une histoire du design marquée par la fonctionnalité, l’efficacité, l’hygiène, la rationalité. Ce sont des formes familières, qui structurent notre environnement.

En les réinterrogeant, en les déstabilisant, en produisant des objets inconfortables, instables ou hybrides, je cherche à questionner ces évidences. Ces formes se situent dans un entre-deux : entre stabilité et instabilité, entre usage et dysfonctionnement, entre fin et devenir. Elles cessent d’être pleinement opérantes, et c’est précisément dans cette perte de fonctionnalité que quelque chose peut émerger.

Ce qui m’intéresse, au fond, c’est cette hybridité, cet état intermédiaire. Il me semble paradoxalement plus juste, plus en phase avec la réalité du monde, que les modèles trop stables ou trop définis auxquels nous sommes habitués.

4. Les lieux et les publics des espaces publics

C.L : Tout au long de l’histoire de nos sociétés occidentales, les « lieux » de ces échanges ont changé en fonction « des publics », des personnes engagées dans l’échange. Les communs ou les espaces numériques de discussions d’aujourd’hui, pour nous en tenir à deux exemples, semblent bien loin des Salons du XVIIIe siècle !

De votre point de vue, quels sont aujourd’hui ces lieux et quel rôle le design peut-il jouer ?

R.C : Je pense que la question du « commun » est complexe. J’ai du mal à l’envisager pleinement, même si je reconnais qu’il existe. Aujourd’hui, je le perçois en partie à travers le numérique, notamment dans ses dimensions logistiques et organisationnelles. Le numérique est un outil, parmi d’autres, qui permet de faciliter les échanges, de gagner du temps, de coordonner des actions. À ce titre, il ouvre des possibilités intéressantes pour faire commun.

Cependant, il me semble que le commun ne peut pas se réduire à ces médiations. Il repose fondamentalement sur une expérience physique, sur le fait d’être ensemble, dans un même lieu. Si l’on parle d’enracinement ou d’habitabilité, cela suppose une coprésence, un partage concret d’un espace et d’un contexte. Pour qu’il y ait véritablement du commun, il faut, selon moi, que les individus se rencontrent physiquement.

Dans cette perspective, ce qui me paraît particulièrement intéressant à interroger, c’est la question de la fête. L’événement festif constitue un espace de rassemblement singulier, capable d’accueillir une grande diversité de personnes. C’est un lieu où différents milieux sociaux peuvent se croiser, parfois plus facilement que dans d’autres contextes. Contrairement à certains espaces, notamment numériques, où les inégalités d’accès ou de maîtrise peuvent créer des formes d’exclusion, la fête semble offrir une plus grande ouverture.

On peut également penser à des formes plus anciennes comme le carnaval, qui, historiquement, constituait un moment de rassemblement et de renversement des normes. Sans entrer dans une analyse approfondie, il me semble que ces événements portaient une dimension collective forte, parfois même contestataire, et pouvaient servir de point d’appui pour penser le commun.

Dans le cadre d’une réflexion sur l’habitabilité, ces formes événementielles apparaissent donc comme des espaces particulièrement féconds. Elles reposent sur la présence, le partage d’un moment et d’un lieu, et sur une expérience sensible et collective. C’est cette dimension physique, située et incarnée, qui me semble essentielle pour penser aujourd’hui les lieux du commun et le rôle que le design pourrait y jouer.

5. Les sources

C.L : Pour finir, une question sur « les sources » de l’habitabilité et de l’espace public. Nous, nous nous sommes fondés sur une lecture critique de Jürgen Habermas. Y a-t-il des références — designers et/ou architectes théoriciens, poètes, romanciers, cinéastes, etc. — qui accompagnent votre pratique du design?

R.C : Je puise un peu partout, puis je tisse des liens, je fais des rapprochements, et cela finit par construire ma propre manière de voir.

Du côté de la philosophie et des sciences humaines, certaines figures comptent pour moi. Je pense notamment à Paul Virilio, dont les réflexions sur la vitesse et la modernité sont importantes dans mon approche. Gabriel Halpern, autour des questions d’hybridation, ou encore Raphaël Liogier sur les mutations de la modernité, font également partie des penseurs qui nourrissent ma réflexion. De manière générale, je lis beaucoup dans ces domaines, ce qui alimente mon travail de façon transversale.

Concernant le design, ce qui a été déterminant pour moi, c’est le fait de m’éloigner des «arts appliqués » au sens strict, c’est-à-dire d’une pratique contrainte par un cahier des charges. J’ai cherché à m’en affranchir pour construire mon propre cadre. Cela m’a conduit à m’intéresser à des mouvements comme l’anti-design, notamment les radicaux italiens des années 1970-1980, qui remettaient en question les fonctions et les normes du design.

Dans cette continuité, le design spéculatif a également joué un rôle important, en particulier des pratiques développées en Angleterre, qui utilisent le design comme un outil critique et prospectif. Par ailleurs, le design néerlandais, notamment avec Droog Design, a fortement influencé ma sensibilité. C’est d’ailleurs en partie pour cela que je me suis tourné vers les Pays-Bas.

Je m’intéresse aussi à des démarches plus utopiques, comme celles du collectif Archigram, avec leurs « paper projects », ces projets théoriques qui ont ensuite nourri de nombreuses représentations, notamment dans la science-fiction.

Enfin, mes références dépassent largement le champ du design. Le cinéma, par exemple, occupe une place importante dans mon imaginaire avec des réalisateurs comme Bertrand Mandico, David Lynch, Andreï Tarkovski et Alice Rohrwacher. De manière générale, je fonctionne par exploration : je vais chercher dans des champs variés, sans hiérarchie stricte, et j’essaie de faire dialoguer ces influences entre elles.

6. Conclusion

C.L : Y a-t-il un point sur lequel vous souhaitez revenir ? Un autre que vous souhaitez aborder ?

R.C : Je voulais simplement revenir sur la question des non-lieux, en évoquant une notion qui m’intéresse également : celle des « liminal spaces », ou ce que certains appellent aussi des formes de non-lieux issus d’Internet. Cela prolonge, d’une certaine manière, les réflexions que nous avons évoquées, mais dans un contexte contemporain, numérique ou post-numérique.

Ces espaces sont intéressants notamment par la forme de nostalgie qu’ils produisent. Ce sont des lieux qui semblent vides de leur fonction initiale, ou dont l’usage a disparu. Or, la fonction d’un espace dépend fondamentalement de ses usagers : lorsque ceux-ci disparaissent, le lieu perd en quelque sorte sa raison d’être. Cela ouvre des questions proches de celles que je me pose dans ma pratique, notamment autour de ce que pourrait être un « non-objet », ou des formes qui échappent aux catégories habituelles.

Plus largement, cela rejoint mon intérêt pour ces états intermédiaires, ces espaces ou objets en suspension, qui ne sont plus tout à fait définis. Lorsque j’évoque la complexité du « commun », il ne s’agit pas d’une difficulté à penser le commun en général, mais plus spécifiquement le commun numérique. Ce qui me paraît problématique, dans ce cas, c’est l’absence de coprésence : le fait de ne pas partager un même lieu, un même contexte physique. C’est cette distance qui rend, à mes yeux, plus difficile l’expérience du commun.

C.L : Encore merci pour le temps que vous m’avez accordé.


  1. Clément Loizeleux est étudiant en Master 2 « Design, Arts, Médias », à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, en 2025-2026.