L’entretien qui suit a été réalisé par téléphone le 26 mars 2026. Patrick Nadeau est un architecte et designer indépendant et a accepté de répondre à nos questions dans le cadre d’une enquête concernant l’habitabilité du monde et l’espace public.
1. Formation et situation professionnelle
Chriscent Ngako:1 Pourriez-vous tout d’abord indiquer quelle a été votre formation et nous décrire la structure (université, école, entreprise...) dans laquelle vous travaillez à présent ?
Patrick Nadeau : J’ai un diplôme d’architecte et ensuite un diplôme de designer.
J’ai un petit studio de création où on varie : dans les périodes fastes on est 4 et puis dans les périodes difficiles on est 2 en fait grosso modo. Je suis indépendant avec des freelances qui me rejoignent en fonction des quantités de travail et de projet.
2. Habitabilité du monde et finalité du design
C.N : Notre enquête porte sur l’habitabilité du monde et l’espace public. Elle se fonde sur l’idée que le design (ici le design d’espace, l’architecture ou la scénographie) aurait à améliorer le caractère habitable du monde et que, pour y parvenir, il devrait favoriser la rencontre, l’échange, les débats visant le bien commun en aménageant ou en investissant des lieux.
Votre pratique du design est-elle orientée vers cette double finalité ? Pouvez-vous donner des exemples de projets pour montrer en quoi c’est le cas ? Ou expliquer en quoi cette double finalité vous est étrangère ?
P.N : Qu’est-ce que vous appelez « l’habitabilité du monde » ?
C.N : Ce n’est pas simplement le fait de vivre dans le monde au sens de survivre, mais le fait de vivre en étant à l’aise dans le monde. En cela on va dire que l’habitabilité est un peu liée au bien commun d’une certaine manière.
P.N : D’accord. Quand on est architecte et designer aussi d’ailleurs, c’est l’essence même du métier de s’occuper de rendre le monde habitable pour les gens ; d’améliorer la qualité de vie, d’améliorer la qualité des espaces, de rendre les espaces plus sensibles, plus vivants… j’ai envie de dire plus joyeux, plus gais. C’est la base même du métier l’habitabilité du monde. Je pense que s’il y a des architectes qui n’ont pas ça en tête, c’est grave quand-même.
Et alors ça peut se décliner à plein d’échelles. Ça peut se décliner à l’échelle de l’habitat évidemment, d’une maison, d’un appartement, d’un espace de travail, d’un espace de loisir, d’un espace commercial. J’ai même envie de dire à l’échelle d’une chaise ; faire en sorte qu’elle soit confortable, agréable à regarder, agréable au toucher. Ça se décline à mon avis vraiment à toutes les échelles.
C’est vrai que maintenant… En fait, j’ai envie de dire qu’autrefois les choses se faisaient naturellement, presque. Je pense qu’avant l’industrialisation, les maisons sortaient du sol là où elles étaient construites ; elles étaient construites avec des matériaux qui étaient sur place, avec du bois qui était coupé sur place, avec des façons de faire, des modes de travail, de savoir-faire qui étaient aussi inhérents à la société dans laquelle elles naissaient. Donc c’est vrai que toutes ces choses qui se faisaient naturellement autrefois avant l’industrialisation, on a besoin maintenant pour les réaliser de plein de compétences différentes, que ce soient les compétences des architectes, des designers, mais aussi des paysagistes, des urbanistes, des sociologues, des politiques, mais il faut que les politiques soient compétents aussi. Donc voilà, il y a beaucoup de monde qui doit intervenir sur ce sujet-là maintenant, et ce n’est pas une seule personne qui fait ça toute seule dans son petit coin en fait.
C.N : Et est-ce que vous pouvez nous donner des exemples de projets que vous avez réalisés par rapport à cette habitabilité du monde ?
P.N : Je pense que tous mes projets portent sur ce sujet-là. J’ai réalisé par exemple il y a quelques années une place urbaine à Rennes en centre-ville, où dans un espace qui est très passant, où il y a beaucoup de passages, et en fait j’ai pas travaillé tout seul : j’ai travaillé avec un paysagiste, j’ai travaillé avec la ville, j’ai travaillé avec différentes personnes et donc on a reconstitué presque une sorte d’architecture intérieure de l’espace public, en faisant à travers des sortes de grandes étagères végétalisées qui redéfinissent des petits espaces dans lesquels des gens peuvent se regrouper par affinité ; ça peut être par génération, ça peut-être par personnalité… et ça fait des petits espaces qui sont protégés dans lesquels on est entouré de plantes, il y a des parfums qui sont agréables, il y a des couleurs qui sont agréables qui changent avec les saisons. Donc c’est un espace qui est vivant. Ça peut être un espace public comme ça.
Ça peut être une maison. Il y a quelques années, j’ai fait une maison entièrement végétalisée par exemple. Donc là aussi, c’est quelque chose où le jardin et la maison sont imbriqués dans la même forme. Donc je pense effectivement que ça favorise l’habitabilité. C’est vrai que la maison elle est dessinée de telle façon… alors c’est un peu compliqué de vous l’expliquer si vous ne l’avez pas ; on peut s’asseoir sur le bord de sa maison j’ai envie de dire. Donc ça facilite les relations, où c’est un peu sur la façon dont les gens vivent dans le Sud par exemple : ils sortent une chaise sur le bas de leur porte et ils discutent avec les gens qui passent. Donc ça aussi le fait de discuter, de favoriser la conversation, de favoriser les relations avec les voisins, tout ça a évidemment à voir avec « l’habitabilité », comme vous dites, du monde.
Ça peut être après aussi une installation artistique, ça peut être du mobilier. Quand je vous dis qu’il y a plein de gens qui interviennent sur le sujet, moi en tant qu’architecte et particulièrement en tant que designer, je pense que j’interviens sur les données sensibles du sujet. C’est ce que je vous disais tout à l’heure : faire en sorte que quand on dessine un espace urbain la vue soit agréable, la température soit bien, qu’on soit protégé du soleil, que les matériaux soient agréables, qu’on puisse surveiller ses enfants... On va dire qu’en tant que designer j’interviens à l’échelle humaine. L’urbaniste va lui réfléchir à grande échelle, le paysagiste va travailler sur toutes les données naturelles du lieu, l’architecte va penser à l’organisation du bâtiment et le designer va lui replacer, ramener toujours le projet à l’échelle humaine, à l’échelle de l’homme et à ces données sensibles, physiologiques ; voilà, faire en sorte que les gens soient bien.
3. Habitabilités
C.N : Dans notre réflexion, l’espace public est avant tout compris comme « sphère politique » et « lieu concret » où des discussions peuvent s’engager entre les personnes. Mais ce primat social et politique de l’habitabilité ne recouvre pas tous les sens possibles de cette notion. Notre réflexion se situe entre une compréhension poétique du concept et une saisie plus écologique.
Comment comprenez-vous l’habitabilité ? Pourriez-vous illustrer votre compréhension de l’habitabilité en donnant des exemples de projets ?
P.N : J’essaie de prendre en compte toutes ces données bien évidemment (poétique, écologique). Quand on fait une place, quand on fait un banc, quand on fait un espace de jeu pour des enfants par exemple, effectivement on essaie de faire en sorte que quand les parents attendent leurs enfants qui jouent, qu’ils soient plutôt bien installés, qu’ils aient par exemple la possibilité soit de s’asseoir sur une chaise tranquille et puis de lire un bouquin ou d’écouter de la musique, ou d’être dans un endroit où les chaises sont un peu rapprochées pour pouvoir bavarder ensemble, de pouvoir surveiller du coin de l’œil leur enfant tout en regardant autre chose… C’est plein de détails pratiques ; ce ne sont pas des grandes idées en fait, enfin pour moi ce ne sont pas des grandes idées, ce sont des idées qui sont assez simples pour faire en sorte que… C’est effectivement la place publique où les gens se retrouvent.
L’espace public a un truc qui est vraiment génial je trouve, c’est qu’on peut y aller et c’est gratuit… C’est intéressant d’avoir un espace où on peut s’asseoir, où on peut jouer, où on peut fumer une cigarette, où on peut boire un verre et ça c’est gratuit.
Il y a par exemple aussi des gens qui travaillent beaucoup sur la façon de transformer les éléments présents dans l’espace public, ça peut-être les réverbères, ça peut être les petites choses qui permettent de délimiter les trottoirs des parkings ; de voir comment en rajoutant simplement un petit truc par exemple ça peut devenir un objet qui permette de faire du sport par exemple. C’est intéressant des détails comme ça. C’est-à-dire qu’on peut transformer très simplement un espace public en un espace où on peut… c’est-à-dire, je ne sais pas, en accrochant un panier de basketball, on peut facilement tout à coup faire un peu de basket, ou en tournant facilement un filet on peut jouer au volley. Des choses comme ça qui en fait laissent la possibilité aux gens tout à coup d’improviser, de développer leur imagination, de s’approprier l’espace. C’est aussi rechercher la façon dont les gens peuvent se l’approprier de la façon la plus libre.
C.N : De la même façon que tout à l’heure, est-ce que vous pouvez illustrer votre compréhension de l’habitabilité avec des exemples de projet que vous avez effectué dans votre carrière ?
P.N : C’est un peu ce que je vous ai expliqué tout à l’heure avec la place que j’ai faite à Rennes par exemple. Je travaille (de plus) beaucoup avec le végétal. Donc par exemple dans un centre commercial, quand je fais une installation où je mets plein de plantes qui sont suspendues, c’est quelque chose qui j’espère favorise l’habitabilité.
C.N : Mais par votre projet, lorsque vous mettez des plantes, de quelle façon attendez-vous que le spectateur réagisse ? Qu’est-ce que vous voulez que ça lui procure exactement ?
P.N : « Exactement », je ne sais pas. Après chacun réagit à sa façon, s’approprie le projet. Enfin moi ce dont j’ai envie c’est que ça le rende plutôt gai, joyeux. Qu’il soit comme je vous le disais tout à l’heure au milieu des plantes qui sentent bon, qui ont des jolies couleurs ; que ça le donne envie de sourire ; que ça le mette de bonne humeur. C’est plutôt là-dessus que j’ai envie de travailler, en faisant quelque chose de plutôt joyeux.
C.N : Donc, votre travail consiste un peu au fait de changer l’atmosphère d’un lieu… Parce qu’il y a des designers qui travaillent vraiment en créant des objets, et vous du coup c’est plus l’atmosphère d’un lien que vous voulez transformer pour que ça ait un impact sur le spectateur.
P.N : C’est vrai vous avez raison. Il y a beaucoup de recherches qui sont faites je ne sais pas, par exemple sur des bancs qui peuvent être connectés… Voilà donc c’est intéressant. Mais disons que moi en tant que designer ce qui m’intéresse c’est plutôt effectivement de créer des espaces sensibles, agréables, vraiment sur les qualités sensibles des espaces, moi ça me paraît important.
4. Les lieux et les publics des espaces publics
C.N : Tout au long de l’histoire de nos sociétés occidentales, les « lieux » de ces échanges ont changé en fonction « des publics », des personnes engagées dans l’échange. Les communs ou les espaces numériques de discussions d’aujourd’hui, pour nous en tenir à deux exemples, semblent bien loin des Salons du XVIIIe siècle !
De votre point de vue, quels sont aujourd’hui ces lieux et quel rôle le design peut-il jouer ?
P.N : En fait, je ne sais pas, par exemple les foires ça existe toujours ?
C.N : Oui.
P.N : Je pense que les lieux où on se retrouve effectivement maintenant c’est plus organisé. Avant c’étaient les foires, il y a toujours (aujourd’hui) des marchés, il y a toujours des salons… Moi ce dont j’ai l’impression c’est que quand on était au Moyen-Âge, les choses se faisaient plus naturellement. Ça se faisait naturellement en termes d’architecture, c’est ce que je vous disais tout à l’heure, parce que les matériaux étaient sur place, on récupérait des choses, la forêt était à côté où on allait couper des arbres. Ça se faisait naturellement. Et puis les gens souvent dans leur village ils se connaissaient depuis l’enfance, ils vivaient ensemble depuis des années, depuis qu’ils étaient tout-petits ; il y avait des groupes qui étaient créés alors que depuis le 20ème siècle, les choses ont beaucoup changé parce que les gens se sont mis à voyager ; ils travaillent pas forcément dans l’endroit où ils sont nés, donc tout est beaucoup plus artificiel et tout doit être organisé, tout doit être pensé, tout doit être créé alors qu’avant les choses se faisaient naturellement. Par exemple, quand on regarde en termes d’architecture, à partir du 20ème siècle le lieu où les matériaux de construction sont produits est différent des lieux où la construction se fait. C’est-à-dire qu’on fait les fenêtres je ne sais pas, dans une partie de la France ou une partie de la Chine, après on va faire les planchers ailleurs… Et donc après on rassemble tout ça. On essaie actuellement en même temps de relocaliser, de réaliser les choses localement mais on reste quand-même dans des processus qui sont artificiels, donc ça veut dire qu’il faut arriver à faire en sorte d’organiser tout ça pour que ça marche bien. C’est organiser artificiellement quelque chose qui se faisait naturellement avant. Mais que ce soit en ville où à la campagne par exemple ; on parle beaucoup en ce moment des territoires agricoles, de relocaliser la production agricole etc. Mais ça veut dire que si on veut arriver à faire ça, ça veut aussi dire des transformations qui sont énormes : réorganiser les routes, faire en sorte qu’on soit plus complètement centralisé comme on est actuellement avec Paris au centre et puis après Rungis au milieu… C’est des problèmes qui sont énormes les questions que vous vous poser là. Ça veut dire que si on veut relocaliser les choses, il faudrait qu’il y ait plein de centres qui se recréent, qu’il faut réorganiser la production, relocaliser la distribution… C’est des réorganisations qui sont énormes. J’ai l’impression d’être un peu flou là…
C.N : Aujourd’hui, on a vu qu’avec le covid par exemple, les gens sont plus connectés sur internet, etc. Et internet on voit que ça a aussi fait naître des espaces de discussion. Je ne sais pas si vous êtes d’accord avec ça.
P.N : Oui bien sûr. Je ne sais pas si c’est toujours bien, mais en tout cas il y a des choses qui sont supers et des choses qui le sont moins on va dire, mais oui ça facilite les relations.
C.N : Et justement, comme vous dites qu’il y a des choses qui sont moins bonnes dans tout ça, est-ce que le design peut aussi avoir son rôle à jouer pour améliorer ces espaces de discussion, et si oui, comment ?
P.N : De quel espace de discussion vous parlez, sur internet ?
C.N : Oui par exemple. Parce qu’aujourd’hui on est un peu tous connectés dans notre bulle, c’est un peu comme vous avez dit « artificiel » on va dire, où on ne se voit plus.
P.N : Oui alors, ça c’est beaucoup plus du design numérique ou du design graphique… c’est moins mon sujet en fait.
C.N : Oui. Mais est-ce qu’à travers votre pratique, vous pensez que le fait de designer les espaces, de créer une atmosphère peut aussi avoir un impact indirect sur ces espaces de discussion numériques en permettant, on va dire, de reconnecter les gens au réel ?
P.N : Honnêtement les espaces numériques ce n’est pas mon sujet, je ne suis pas compétent.
5. Les sources
C.N : Pour finir, une question sur « les sources » de l’habitabilité et de l’espace public. Nous, nous nous sommes fondés sur une lecture critique de Jürgen Habermas. Y a-t-il des références — designers et/ou architectes théoriciens, poètes, romanciers, cinéastes, etc. — qui accompagnent votre pratique du design ?
P.N : Oui bien sûr. Par exemple, récemment je viens de lire un livre de Baptiste Morizot, je ne sais pas si vous connaissez, c’est un philosophe.
C.N : Oui, j’en ai déjà entendu parler.
P.N : Honnêtement j’ai trouvé ça passionnant. C’est quelqu’un qui est à la fois très pratique, il s’intéresse à la façon dont les loups vivent, donc comment leurs communautés sont structurées, comment ils se déplacent, comment ils chassent… Et en s’intéressant vraiment au vivant, c’est-à-dire aux animaux, Baptiste Morizot réinterprète, il revisite des notions philosophiques qui sont très anciennes en fait, et il les revisite de façon contemporaine en s’intéressant au vivant. Moi c’est quelqu’un qui me passionne.
Après c’est vrai que je m’intéresse beaucoup aux plantes. J’aime beaucoup quelqu’un qui s’appelle Francis Hallé qui est un botaniste et un biologiste qui a la capacité assez extraordinaire d’expliquer simplement des choses très compliquées. Donc il explique les écosystèmes, comment les plantes communiquent entre elles, comment elles communiquent avec les arbres etc. Je trouve que c’est un enseignement qui est énorme pour un designer par exemple, parce que le designer, finalement le cœur de son métier c’est de créer des outils pour que le monde soit adapté aux hommes. Donc je trouve que le fait de voir comment les plantes s’adaptent à la réalité c’est passionnant.
De quoi pourrais-je vous parler encore après ? Des gens comme Descola qui sont passionnants. Bien sûr, il y a plein de gens qui sont passionnants. Et je ne sais pas pour l’habitabilité, il y a un livre il me semble il y a très longtemps qui m’avait passionné ; c’est un livre de Christian Norberg-Schulz, qui est un architecte et qui justement a beaucoup travaillé sur la notion d’habitabilité en reprenant sur un mode architectural les concepts du philosophe Heidegger sur l’habitabilité, je ne sais pas si vous connaissez.
C.N : Oui je connais. Et justement notre séminaire est lié à la philosophie d’Heidegger.
P.N : Ah voilà. Donc Heidegger a écrit des textes philosophiques sur cette notion d’habitabilité, sur la relation entre la terre, le ciel ; il a écrit un texte sur la crue, sur le pont, des choses comme ça très simples. Et il y a un architecte qui s’appelle Christian Norberg-Schulz qui a étudié différentes architectures traditionnelles (y’en a qui sont en France, en Afrique, au Moyen-Orient, dans différentes régions du monde), et il s’est intéressé à la façon dont les choses étaient construites, donc habitables, en étayant son discours par les concepts définis par Heidegger. J’étais étudiant quand j’ai lu ça, donc ça remonte à très longtemps mais je me souviens que ça m’avait passionné.
C.N : Je vois. Et vous avez parlé tout à l’heure de Descola et il me semble que…. C’est un peu ce qu’on retrouve dans votre travail, c’est-à-dire qu’il y a une relation entre l’être humain et les plantes on va dire. Et vous, est-ce qu’à travers votre pratique vous avez des revendications écologiques dans le sens de peut-être mettre l’être humain sur le même pied que les plantes… ?
P.N : Bien sûr c’est intéressant. C’est intéressant en tout cas de comprendre que nous les hommes on est des êtres vivants parmi les autres ; on ne peut pas se rendre extérieur à ces écosystèmes, on fait partie des mêmes écosystèmes et on est dépendant les uns des autres, on est dépendant des plantes qui nous apportent de l’oxygène… Voilà, les plantes, les animaux et nous on est tous liés dans le même écosystème et on ne peut pas s’en extraire comme on a cru qu’on pouvait le faire au 20ème siècle, et donc ça c’est une notion qui est fondamentale quand on veut travailler sur l’environnement.
6. Conclusion
C.N : Y a-t-il un point sur lequel vous souhaitez revenir ? Un autre que vous souhaitez aborder ?
P.N : Ce qui me paraît vraiment important, c’est assez compliqué, mais c’est des trucs qui sont énormes… Je trouve qu’au 20ème siècle on a perdu le savoir-faire qu’on avait pour faire les villes. On ne sait plus faire des villes, c’est quelque chose qui se faisait naturellement avant, et maintenant je trouve que c’est vraiment l’enjeu essentiel du 21ème siècle d’arriver à repenser la façon de faire des villes. C’est votre sujet mais c’est un sujet qui est énorme en fait, donc développer ça en 5 minutes ça me paraît compliqué, mais ça me paraît primordial.
Il y a un truc qui me tient à cœur aussi, c’est que l’environnement, l’architecture on est dedans 24h sur 24h, on est tout le temps dedans ; on vit en permanence dedans. Et ce qui me désole c’est de voir à quel point les politiques sont incultes sur le sujet ; ils ne s’intéressent pas au sujet alors qu’on est dedans tout le temps, qu’on soit dans une maison, quoi soit comme je vous le disais tout à l’heure dans un centre commercial, qu’on soit au travail, qu’on soit au sport, on est tout le temps en relation avec l’architecture et je trouve qu’on accorde à l’architecture vraiment trop peu d’importance ; je trouve ça scandaleux. On devrait avoir des gens politiques qui sont beaucoup plus cultivés, qui prennent tout à coup ce truc à bras le corps. Quand on voit les banlieues qu’on construit, quand on voit les lotissements qu’on fait, quand on voit les zones périphériques des villes, c’est inhabitable totalement, pour reprendre votre expression.
Et je trouve qu’on devrait aussi former les enfants à l’architecture depuis leur plus jeune âge, de façon à ce que quand ils sont tout-petits leur faire comprendre qu’est-ce que c’est qu’un abri, qu’est-ce que c’est que l’architecture, qu’est-ce que c’est que les matériaux, qu’est-ce que c’est que la lumière, qu’est-ce que c’est que l’ombre, qu’est-ce que c’est la bonne température. De façon à ce qu’ils acquièrent un sens critique qui leur permettra quand ils sont grands de dire : « Ça c’est acceptable comme habitat », « Ça ce n’est pas acceptable ». Quand on voit des pavillonneurs qui font des maisons dans des matériaux absolument dégueulasses… mais les gens n’ont aucun argument pour pouvoir répondre, critiquer, dire : « Ça m’intéresse », « Ça ne m’intéresse pas », « Ça j’en veux », « Je n’en veux pas ». Je trouve que dès la plus petite enfance, on devrait faire une formation aux enfants sur l’espace pour qu’ils soient capables de juger ce qu’on leur vend, tout simplement, ce qu’on leur propose, ce dans quoi on leur impose de vivre.
C.N : Vous venez de dire qu’aujourd’hui on ne sait plus vraiment architecturer, etc. Or, avant on ne prenait pas en compte les problématiques d’aujourd’hui, par exemple écologiques (contrairement à aujourd’hui) …
P.N : Parce qu’avant ça se faisait naturellement. Quand on était au 16ème, 17ème, 18ème siècle, les problématiques écologiques… En termes d’architecture en tout cas les choses se faisaient naturellement, à la limite on ne se posait même pas la question. On prenait la pierre qui était là, on taillait un arbre à côté, on faisait de la terre pour faire des tuiles ; si on était dans une région où il y avait des ardoises on prenait des ardoises ; si on était là où il y a du granite on prenait le granite… Les choses se faisaient naturellement ; avec le temps on avait appris à travailler le granite, on avait appris à faire de la céramique, on avait appris à faire des tuiles, à transformer le bois. Les choses se faisaient naturellement ; la question de l’écologie à la limite elle ne se posait même pas. Alors que maintenant la question se pose. Quand on est en ville on n’a pas des pierres qui sont là naturellement, on a des matériaux qui sont artificiels, on a du béton, on a de l’aluminium, on a de l’inox. Donc tout est à repenser de façon à organiser toute cette matière artificielle de façon à ce que : 1) ça fasse le moins de mal à la planète et 2) ce soit plus agréable à vivre. Et ça ce sont des savoirs faires qu’il faut apprendre, concevoir ; alors qu’avant c’était innée j’ai envie de dire, comme les animaux quand ils faisaient leur terrier. Tout à coup, tout est de plus en plus complexe.
C.N : Oui je vois. Du coup, c’est tout ce que vous aviez à ajouter ?
P.N : Oui [rire]. Ce dont j’aurais vraiment envie, je vous le dis, c’est que les politiques s’intéressent vraiment au sujet. Et qu’on ne laisse pas complètement la responsabilité de réaliser justement notre environnement à des boîtes énormes qui sont dirigées par des gens qui se font peu de souci pour la qualité de vie et beaucoup d’intérêts pour les bénéfices qu’ils peuvent en tirer. C’est assez politique en fait.
C.N : Oui. Mais le design est politique.
P.N : Bien sûr que le design est politique, comme l’architecture, comme beaucoup de choses quoi. Parce que la politique c’est quand-même la façon dont on organise notre vie ensemble et donc l’architecture c’est un des principaux domaines. Vraiment, je me répète, mais qu’on prenne conscience et qu’on apprenne l’importance de l’architecture pour tout le monde.
C.N : Je vous remercie Monsieur d’avoir accepté cet entretien avec moi !
P.N : C’était avec plaisir.
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Chriscent Ngako est étudiant en Master 2 « Design, Arts, Médias », Paris 1 Panthéon-Sorbonne, promotion 2025-2026. ↩