Entretien avec Nicolas Filloque (Formes Vives)
Louis Lepoittevin

Cet entretien a été mené par téléphone auprès de Nicolas Filloque, designer graphique et plasticien, fondateur du collectif Formes Vives (2007-2020). Le 28 mars 2026, il a accepté de répondre à nos questions dans le cadre d'une enquête sur le design et l'habitabilité du monde.

1. Formation et situation professionnelle

Louis Lepoittevin1 : Pourriez-vous tout d’abord indiquer quelle a été votre formation et nous décrire la structure dans laquelle vous travaillez à présent ?

Nicolas Filloque : Mon travail graphique commence d'abord par mon implication dans le réseau militant associatif à Brest. Je rentre dans une association d'éducation populaire quand j'ai 17 ans. Et puis, de façon un peu fondatrice, il y a la découverte du travail de l'association Ne Pas Plier et de Gérard Paris-Clavel avec l’APEIS, mouvement de chômeurs et précaires dans les années 2000.

À ce moment-là, je suis étudiant en biologie marine à Brest. Je commence à faire des affiches, je vends un premier dessin et je me dis que c'est peut-être vraiment ça que j'ai envie de faire. Je passe les concours et je suis pris aux Arts Déco à Paris. J'y rentre en 2004 et j'en sors en 2009. C'est là que je rencontre Adrien. On va faire notre mémoire (Citoyen graphiste, en 2008) et notre diplôme (Militant graphiste, en 2009) ensemble, en interrogeant les signes politiques dans notre quotidien et en cherchant à sortir des formes militantes stéréotypées. Au début de ma carrière, j'ai beaucoup travaillé pour la communication publique : pour le journal du SIAAP, pour la ville de Saint-Denis, ou encore pour les élus syndicaux de la RATP Bus pendant 10 ans.

À la sortie de l'école, on a créé l’atelier Formes Vives avec Adrien Zammit. C'était un atelier indépendant, absolument pas déposé, qui fonctionnait de façon extrêmement simple : tout le monde gagnait la même somme, avec une pleine confiance dans l'organisation. Rejoint par Geoffroy Pithon en 2012, l'atelier a duré jusqu'en 2020. Aujourd'hui, je continue à collaborer avec d'autres gens. Depuis trois ans, je suis aussi intermittent du spectacle, car toute une partie de ma vie est liée aux pratiques dans l’espace public, aux arts de la rue et au théâtre.

2. Habitabilité du monde et finalité du design

L.L : Notre enquête porte sur l’habitabilité du monde et l’espace public. Elle se fonde sur l’idée que le design (ici le design d’espace, l’architecture ou la scénographie) aurait à améliorer le caractère habitable du monde et que, pour y parvenir, il devrait favoriser la rencontre, l’échange, les débats visant le bien commun en aménageant ou en investissant des lieux.

Votre pratique du design est-elle orientée vers cette double finalité ? Pouvez-vous donner des exemples de projets pour montrer en quoi c’est le cas ? Ou expliquer en quoi cette double finalité vous est étrangère ?

N.F : En tant que graphiste, j'interviens pour soutenir des usages et des pratiques qui me plaisent. Il y a vraiment cette idée d'être un « metteur en image » ou un soutien d'imaginaire. Mon travail graphique n'arrive jamais sans qu'il y ait une action concrète à côté. Non pas que le design graphique ne soit pas une action concrète mais j'essaie de me mettre au service des autres pour trouver des solutions, c'est une posture presque plus qu'un travail d'auteur. Je change mes formes en fonction de l'endroit où je m'inscris et des personnes à qui j'ai envie de m'adresser.

Il y a aussi cette idée de ne pas toujours aller chercher l'efficacité ou les signes du commercial. Les choses qu'on pense « marcher » en communication amènent souvent à des aveux d'échec sur nos possibilités de penser autrement.

Au-delà du graphisme, l'architecture et le paysage m'intéressent beaucoup pour cette question de l'habitabilité. Avec Adrien, on vient par exemple de terminer l'identité visuelle d'un collectif d'architectes et de paysagistes. J'ai aussi travaillé avec la scoop Saprophytes sur Lille, avec qui on a fait notamment un projet sur la Petite Ceinture à Paris, ou le Collectif ETC… Je crois fortement que le design sert à mettre en relation, à faire passerelle.

3. Habitabilités

L.L : Dans notre réflexion, l’espace public est avant tout compris comme « sphère politique » et « lieu concret » où des discussions peuvent s’engager entre les personnes. Mais ce primat social et politique de l’habitabilité ne recouvre pas tous les sens possibles de cette notion. Notre réflexion se situe entre une compréhension poétique du concept et une saisie plus écologique.

Comment comprenez-vous l’habitabilité ? Pourriez-vous illustrer votre compréhension de l’habitabilité en donnant des exemples de projets ?

N.F : Je l'expérimente très concrètement dans mon lieu de vie. Depuis 2015, j'habite dans un habitat collectif non spéculatif, un bel endroit. On a construit un local dans la cour, dans lequel il y a régulièrement des activités libres et gratuites, ainsi qu'un accueil pour tous les collectifs. C'est aussi un endroit et une asso pour laquelle je fais les affiches et flyers. Ici et ailleurs, j’ai toujours eu une grande pratique du travail bénévole et ça continue.

D'un point de vue plus poétique (politique), j'aime beaucoup un concept du philosophe François Flahault (in Le paradoxe de Robinson: capitalisme et société) : ce qu'il appelle les « biens communs vécus ». Ce sont des espaces collectifs qui ne sont pas capitalisables. Il disait par exemple qu'un repas entre amis, c'est inachetable. Et donc, ça devrait être vu comme quelque chose d'une puissance infinie. Chercher ces endroits non monétaires et d'une grande puissance collective, je trouve ça très encourageant pour penser l'habitabilité du monde.

4. Les lieux et les publics des espaces publics

L.L : Tout au long de l’histoire de nos sociétés occidentales, les « lieux » de ces échanges ont changé en fonction « des publics », des personnes engagées dans l’échange. Les communs ou les espaces numériques de discussions d’aujourd’hui, pour nous en tenir à deux exemples, semblent bien loin des Salons du XVIIIe siècle !

De votre point de vue, quels sont aujourd’hui ces lieux et quel rôle le design peut-il jouer ?

N.F : L'espace public s'est largement dématérialisé, les réseaux sont devenus un espace public. La question est donc de savoir quels imaginaires on y construit et on y projette.

Dans notre rapport aux formes, on a toujours mis en question les représentations. Dessiner un corps, c’est singulariser, mais c’est aussi prendre le risque de la stigmatisation. Ce qui nous intéresse, c'est plutôt d'accentuer nos images sur des gestes. On peut difficilement faire abstraction de l’habit ou l’âge ou le corps, mais ce qui m’intéresse c’est plutôt les actes, montrer une action, jeter, pousser, semer, danser… C'est pour ça que dans notre boulot, il y a peu de photo au départ, presque une absence de visages. Par ailleurs, je viens d'un milieu où l'on n'apprend pas forcément à « lire » les images. L'abstraction vient comme possibilité de pas de côté graphique, mais on y ajoute toujours des mots pour donner des pistes d'entrée, je n'ai pas envie de produire des images qui peuvent exclure.

Aujourd'hui, avec le numérique, publier une image dans l'espace public est une responsabilité très forte. En ce moment je suis prof aux Beaux-Arts, et on voit bien que les images produites par les étudiants sur les réseaux sociaux ont des conséquences directes dans le monde réel, avec des réactions parfois épidermiques. L'image est puissante, il faut faire attention, surtout quand on a des biais majoritaires qui nous empêchent de voir le sexisme ou le racisme dans nos propres productions.

C'est valable partout : quand un architecte met une image de synthèse sur un panneau de chantier, ses banques de données ne montrent souvent que des personnes blanches, des cadres avec des attachés-cases. Qu'est-ce que ça raconte ? Autre exemple, la communication récente du nouveau maire de Brest, générée par des IA comme Midjourney. Ce n'est pas interdit, mais ça génère des formes stéréotypées qui racontent bien d'autres choses que ce qu'ils pensent émettre. En tant que designer, la responsabilité est double, car mes images sont portées par d'autres.

5. Les sources

L.L : Pour finir, une question sur « les sources » de l’habitabilité et de l’espace public. Nous, nous nous sommes fondés sur une lecture critique de Jürgen Habermas. Y a-t-il des références — designers et/ou architectes théoriciens, poètes, romanciers, cinéastes, etc. — qui accompagnent votre pratique du design ?

N.F : Oui, il y a de super références. En design, il y a d'abord Design pour un monde réel de Victor Papanek. Ensuite, je suis un très grand fan de l'autrice Silvia Federici. Il y a aussi toutes les réflexions actuelles autour De la violence coloniale dans l’espace public (Françoise Vergès, Seumboy Vrainom :€, c'est vraiment enthousiasmant.

En littérature aussi j'aime beaucoup le travail collectif, ce qui est assez rare. Je pense notamment au collectif de quatre auteurs italiens Wu Ming (ce qui veut dire « anonyme »). Ils ont écrit plusieurs histoires formidables. Je te conseille particulièrement L'Œil de Carafa, c'est complètement dingue !

Et puis, au-delà des livres, il y a une autre forme de « source » : c'est la démarche d'aller rencontrer les gens directement. Quand on préparait notre diplôme avec Adrien, on allait voir ceux qui nous inspiraient. On est allés ramasser les champignons avec le graphiste Vincent Perrottet ou boire le café avec Pierre Di Sciullo, par exemple. On avait aimé les livre de François Flahault, on lui a envoyé un message et, deux semaines après, on était chez lui ! C'est une démarche de rencontre qui continue de nous servir aujourd'hui.

6. Conclusion

L.L : Un ajout supplémentaire ?

N.F : J'aime aussi beaucoup le théâtre et je lisais récemment une histoire du théâtre politique au vingtième siècle [Olivier Neveux] : on y voit comment la façon de construire une dramaturgie change au fil des années selon les idées politiques. On ne fait pas le même théâtre quand on est marxiste ou quand on est trotskiste… Il y a un moment dans l’histoire du graphisme politique où les images produites ont des cadres très resserrés, puis ça s'ouvre, ça s'échappe. C'est génial de voir rétroactivement l'évolution de la construction des images. Elles sont intimement liées à notre façon de penser le monde.

L.L : Merci beaucoup !


  1. Louis Lepoittevin-les-Vallées est étudiant en Master 2 « Design Arts, Médias » à l'université Paris 1 Panthéon Sorbonne, promotion 2025-2026.