Entretien avec Marion Aeby
Anaïs Terra

L’entretien qui suit a été réalisé de vive voix le 27 mars 2026. Située à Bruxelles, Marion Aeby est une designer et artiste textile qui explore l’espace public à travers des installations immersives. Elle a accepté de répondre à nos questions dans le cadre d’une enquête concernant l’habitabilité du monde et l’espace public.

1. Formation et situation professionnelle

Anaïs Terra1 : Bonjour. Je vous remercie de m’accorder de votre temps pour réaliser notre enquête sur l’habitabilité du monde et l’espace public. Pourriez-vous tout d’abord indiquer quelle a été votre formation et nous décrire la structure (université, école, entreprise...) dans laquelle vous travaillez à présent ?

Marion Aeby : Je suis originaire de Suisse, et j’ai fait un Bachelor en design industriel à l’ECAL dans laquelle j’ai aussi après été assistante pendant 2 ans. C’est par la suite que je me suis intéressée un peu plus au textile et que j’ai fait le Master en design textile de La Cambre à Bruxelles. Ensuite, j’ai décidé de rester à Bruxelles pour travailler et vivre. Actuellement, c’est particulier parce que je suis indépendante mais j’ai un statut de salarié. Je sais pas si tu connais la SMart, ou Productions Associées ? Je crois qu’il y a en France aussi. C’est une coopérative ; je suis membre de cette coopérative et elle s’occupe de faire tout mon administratif. J’ai un statut de salarié à travers cet organisme, par contre je peux gérer mes clients comme si j’étais indépendante. Donc je suis à mon compte, j’ai mon espèce de studio de design et d’installation.

2. Habitabilité du monde et finalité du design

A.T : Notre enquête porte sur l’habitabilité du monde et l’espace public. Elle se fonde sur l’idée que le design (ici le design d’espace, l’architecture ou la scénographie) aurait à améliorer le caractère habitable du monde et que, pour y parvenir, il devrait favoriser la rencontre, l’échange, les débats visant le bien commun en aménageant ou en investissant des lieux. Votre pratique du design est-elle orientée vers cette double finalité ? Pouvez-vous donner des exemples de projets pour montrer en quoi c’est le cas ? Ou expliquer en quoi cette double finalité vous est étrangère ?

M.A : Oui, j’ai l’impression que ma pratique rejoint bien ce que tu racontes. Je pense qu’un espace, il doit favoriser un échange en investissant le lieu. Je pense que je tends en tout cas à créer des conditions de rencontre dans un cadre qui est sensible. J’essaye de pas décider ce qui va s’y passer et de laisser vraiment la place aux visiteurs, aux gens qui traversent cet espace – de s’approprier le lieu. Là, je suis plutôt dans travailler un dispositif qui peut créer ce genre de rencontre et d'échange. C’est vraiment quelque chose qui m’intéresse, d’explorer à travers à peu près tous les projets sur lesquels je travaille actuellement. Il y a le projet Rayonne – maintenant c’est plus une espèce de recherche autour de l’installation textile qui est issue de toiles de montgolfières qui peuvent plus voler, que je réhabilite en espace flottant sur l’espace public. Je me concentre à découper et sélectionner dans le textile des morceaux qui peuvent ensuite être transformés pour faire des espèces de toiles d’ombrage ou d'abris ou d’espaces – en tout cas c’est tout le temps des espaces qui créent un espace collectif. Je pense à lui, mais je travaille aussi avec l’association qui s’appelle Constructlab. Il y a plein d’antennes en Europe, dans différents pays : en France, Portugal, Belgique, Allemagne, Suisse aussi… Espagne c’est possible qu’il y en ait aussi. C’est un gros truc mais chaque antenne de pays a son espèce de collectif de designers-architectes-artistes qui travaillent ensemble. On est aussi sur des questions d’espace public. Là, actuellement, on est sur un projet qui s’appelle Hospitality on Wheels. Là, on est littéralement en train de transformer une remorque de voiture en espace de rassemblement qui vient se poser sur un espace public, par exemple une place en milieu urbain, et qui va s’ouvrir pour créer un abri. Après, on invite… Là, la première activation qu’on a faite, c’était servir du thé et parler un peu de cette recherche et de ce besoin qui a maintenant sur l’espace public, encore plus que d’habitude à créer du lien, à favoriser les échanges, travailler en collaboration – qui sont un peu les maîtres mots des envies que j’ai et qu’on a avec l’association. Ça, c’est un projet qui est assez récent mais sur lequel je travaille actuellement.

3. Habitabilités

A.T : Dans notre réflexion, l’espace public est avant tout compris comme « sphère politique » et « lieu concret » où des discussions peuvent s’engager entre les personnes. Mais ce primat social et politique de l’habitabilité ne recouvre pas tous les sens possibles de cette notion. Notre réflexion se situe entre une compréhension poétique du concept et une saisie plus écologique. Comment comprenez-vous l’habitabilité ? Pourriez-vous illustrer votre compréhension de l’habitabilité en donnant des exemples de projets ?

M.A : Moi, je vois un peu l’habitabilité comme une capacité, une qualité de l’espace à accueillir des corps, des attentions, des échanges. J’ai une multitude... Pas forcément des projets, parce que je les ai déjà présentés. Par exemple, avec le projet Rayonne, au-delà de créer un espace, ce côté écologique, je pense qu’il y a un peu l’idée de mettre une couche d’histoire grâce à la narration du textile, de sa première vie qui est la montgolfière, et qui amène tout un sujet de discussion et de sensibilité sur l’espace qu’il crée aussi. Après, dans des projets, j’en ai… Est-ce que tu connais Olivier Vadrot ? Il y a déjà un livre qui est vraiment chouette qui s’appelle Mêlées. Lui, son travail porte sur des dispositifs qui créent… Par exemple, Circo Minimo, c’est des bancs circulaires qui créent comme une petite arène qu’il pose dans des espaces publics – dans des parcs ou des places, et c’est vraiment un dispositif qui amène les gens à venir se poser ensemble, qu’ils se connaissent ou qu’ils se connaissent pas. Ça peut créer du débat, ça peut créer tout à coup comme un petit happening de musique s’il y a quelqu’un qui vient avec de la musique. Voilà, il crée vraiment des dispositifs hyper intéressants de rencontre qui amènent à du débat, de la discussion, à partager quelque chose comme de la musique… Lui, je le trouve super intéressant. Il y a Piovenefabi, qui sont un duo d’architectes belge et italien, qui ont fait, par exemple, Half Void / Full Moon Pavillon. Eux, c’est un demi-cercle dans un terrain vague qui surplombe une ville – elle s’appelle Logrono en Espagne. C’est un espèce de gradin rouge gigantesque qui donne vue sur la rivière et la ville, avec une toile d’ombrage qui vient protéger aussi cette partie-là. Je trouve que c’est des dispositifs qui amènent, justement, à ce besoin de se rassembler, d’avoir peut-être une vue qu’on a pas l’habitude sur un lieu qu’on occupe peut-être régulièrement, qui permet d’avoir de la discussion entre des gens qui se connaissent pas, et permettre aussi des formes d’appropriation de l’espace qui me semblent super importantes aujourd'hui où on a beaucoup de pression sur l’espace public, où il y a beaucoup de limitations à l’occuper pour donner son avis. Ça me semble être des projets assez intéressants.

4. Les lieux et les publics des espaces publics

A.T : Tout au long de l’histoire de nos sociétés occidentales, les « lieux » de ces échanges ont changé en fonction « des publics », des personnes engagées dans l’échange. Les communs ou les espaces numériques de discussions d’aujourd’hui, pour nous en tenir à deux exemples, semblent bien loin des Salons du XVIIIe siècle ! De votre point de vue, quels sont aujourd’hui ces lieux et quel rôle le design peut-il jouer ?

M.A : Pour continuer avec les exemples que je donnais juste avant, je pense qu’il y a plein d’espaces à investir comme les terrains vagues ou… Là, je trouve, à Bruxelles, on a beaucoup, par exemple, d’anciennes entreprises qui sont des hangars gigantesques qui sont en attente d’être réhabilités. C’est des espaces qui sont semi-publics parce que pas toujours ouverts, mais qui sont appropriés par des collectifs d’artistes ou des designers – juste des personnes qui viennent les occuper temporairement. Je trouve que ces terrains vagues ou ces endroits un peu en transition, qui ont une histoire dans une industrie, une histoire qui n’est peut-être plus actuelle du lieu mais qui donnent à permettre des autres formes d’appropriation de l’espace pour continuer un peu dans ces possibilités de se rassembler, de créer de nouvelles narrations, de collectives qui me semblent être primordiales aujourd’hui.

5. Les sources

A.T : Pour finir, une question sur « les sources » de l’habitabilité et de l’espace public. Nous, nous nous sommes fondés sur une lecture critique de Jürgen Habermas. Y a-t-il des références — designers et/ou architectes théoriciens, poètes, romanciers, cinéastes, etc. — qui accompagnent votre pratique du design?

M.A : En Master de design textile, j’ai découvert, assez tardivement, le travail de Frantz Erhard Walther qui a fait Werksatz. Je trouve que son oeuvre, par ses dispositifs qui demandent à être plusieurs pour les activer, ça me passionne et ça m’a vraiment transcendé, et je pense que je l’intègre encore dans des propositions que je fais où la collectivité a une place primordiale dans… Même la conception de l’espace lui-même. Je suis beaucoup aussi, et ça c’est peut-être plus techniquement… Le travail de Frei Otto, qui est un architecte allemand qui a beaucoup travaillé sur des questions d’architecture convertible ou légère. C’est un peu le père des grosses architectures de membranes tendues pour des gros bâtiments de stades ou de rassemblements sportifs ou autre. C’est plutôt au niveau technique que je m’y intéresse mais c’est assez intéressant… C’est une de mes références. Je pense aussi à Silvie Krüger qui est aussi architecte, qui travaille beaucoup avec le textile, en intérieur mais aussi beaucoup sur l’espace public pour créer, justement, des espaces plus habitables, ou qui font le lien entre l’intérieur et l'extérieur en créant de l’intimité. Elle a fait un livre qui est trop intéressant sur le textile dans l’architecture. Voilà, je dirais que c’est un peu les… et après, beaucoup de collectifs – par exemple, à Bruxelles, il y a Gilbard qui fait une récupératèque de matériaux… Donc, c’est du réemploi, qui travaille avec une monnaie à elle où tu peux travailler en bénévolat et recevoir de la monnaie pour pouvoir ensuite acquérir des matériaux de construction. Ils donnent des ateliers et ils font aussi beaucoup d’interventions sur l’espace public pour faire des places – du mobilier urbain aussi avec du réemploi. Et il y a Cycl.one, qui est aussi un collectif à Bruxelles qui a ouvert une recyclerie – que des matériaux souples. Elleux font aussi des interventions sur l’espace public, toujours avec du matériau de réemploi, et c’est toujours pour créer du lien et des espaces de rassemblement mais avec un caractère esthétique hyper propre aux matériaux qu’ils utilisent, et à l’équipe qui est super intéressante, et qui est peut-être moins des grosses références comme je t’ai donné au début, mais qui je trouve ont un avis sur l’espace et l’espace public qui est hyper intéressant aussi.

A.T : Y a-t-il un point sur lequel vous souhaitez revenir ? Un autre que vous souhaitez aborder ?

M.A : Non.

A.T : Encore merci pour le temps que vous m’avez accordé.


  1. Anaïs Terra est étudiante en Master 2 « Design, Arts, Médias », à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, en 2025-2026.