Entretien avec Marc Aurel
Auxane Egoyan

L'entretien qui suit a été réalisé de vive voix le 23 mars 2026. Marc Aurel est designer et directeur artistique au sein de l’agence Aurel design urbain qu’il a créée avec son épouse Caterina, architecte et urbaniste. Ensemble ils explorent la place de l'usager dans l'espace public. Il a accepté de répondre à nos questions dans le cadre d’une enquête concernant l’habitabilité du monde et l’espace public.

1. Formation et situation professionnelle

Auxane Egoyan1 : Bonjour, j’espère que vous allez bien. Je voulais tout d’abord vous remercier de m’accorder du temps afin de réaliser notre enquête sur l’habitabilité du monde et l’espace public.

Marc Aurel : Alors pourquoi tu nous as choisis ? Qu’est-ce qui fait que tu aies appelé notre studio ?

A.E : Alors en fait, la démarche a pour but de passer des entretiens avec des professionnels dans le design à propos des questions qui ont animé le séminaire autour de l’habitabilité du monde, questionnement qui est au centre de la pratique du design.
Donc en faisant mes recherches, je suis tombée sur vous et vos différents travaux, notamment en architecture et en urbanisme. J’ai pensé que vos différentes démarches démontraient une sensibilité face à ces sujets.
Je me suis surtout concentrée sur la proposition d’abribus parisien2 que vous avez élaborée. J’ai vraiment trouvé la démarche très intéressante et je me suis dit que votre travail se questionnait justement sur l’habitabilité et l’espace urbain public.

M.A : Tu as raison, c’est bien !

A.E : J’ai bien travaillé alors ! [rire]

M.A : Alors je t’écoute.

A.E : Alors la première question concerne votre formation professionnelle et votre situation actuelle.
Donc pourriez-vous tout d’abord indiquer quelle a été votre formation et nous décrire la structure (université, école, entreprise…) dans laquelle vous travaillez à présent ?

M.A : J’ai fait l’école des Beaux-Arts à Marseille en design d’espace.
Et après j’ai fait l’école d’architecture de Marseille. J’ai une double formation.

A.E : D’accord. Donc vous les avez faites en simultané ou vous avez d’abord fait les Beaux-Arts puis l’école d’architecture ?

M.A : J’ai d’abord fait les Beaux-Arts, qui m’ont vraiment ouvert l’esprit, ouvert à la création et qui m’ont permis de sortir du cadre, je dirais, de réfléchir différemment.
Et après, en sortant de l’école des Beaux-Arts, je voulais un complément de formation, quelque chose de plus « technique », entre guillemets. Et donc l’école d’architecture me proposait ça. Comme j’avais déjà un Master, un diplôme en cinquième année, j’ai eu des équivalences. À l’époque ça s’appelait des certificats, ou maintenant c’est quoi, les ECTS peut-être, je ne sais plus.
J’avais des matières déjà validées. Pour faire simple, je n’avais pas beaucoup de matières dans mon emploi du temps et j’avais beaucoup de trous, beaucoup de temps. C’est-à-dire que la première année de licence en architecture, j’avais peut-être que trois cours, trois thématiques à aborder. Le reste, je l’ai eu en équivalence. Donc si je dis ça, c’est parce que ça m’a permis de travailler en même temps, et donc de découvrir à la fois l’architecture dans un bureau d’architecture à Marseille, et en même temps d’aller faire cette formation à l’école d’architecture.

A.E : D’accord. Et donc vous avez travaillé où ? Dans quelle agence ?

M.A : J’ai travaillé chez un designer qui s’appelait Charles Bové.

A.E : Est-ce que vous pensez que ça vous a apporté, disons, une approche peut-être spécifique par rapport à ce designer-là ? Est-ce qu’il vous a influencé par la suite ?

M.A : Alors en fait, ça m’a fait passer de la théorie à la réalité, parce qu’on était déjà dans des projets concrets. Et oui, ça m’a confronté à la réalité. Moi je trouve que c’est ça qui est important, et surtout de comprendre que ce métier… de ce qu’on nous racontait à l’école aux Beaux-Arts ou en architecture, je voyais la réalité et je commençais à me projeter dedans. C’est tout l’intérêt, je trouve, d’avoir fait ce travail-là en même temps que mes études d’architecture.

A.E : Ok je comprends.

2. Habitabilité du monde et finalité du design

Donc la deuxième question concerne directement l’habitabilité du monde et l’espace public. Nous avons fondé notre pensée par rapport à celle d’Habermas, qui a théorisé l’habitabilité du monde, mais plus spécifiquement l’espace public.
Elle se fonde sur l’idée que le design (ici le design d’espace, l’architecture ou la scénographie) aurait à améliorer le caractère habitable du monde et que, pour y parvenir, il devrait favoriser la rencontre, l’échange, les débats visant le bien commun en aménageant ou en investissant des lieux. Votre pratique du design est-elle orientée vers cette double finalité ? Pouvez-vous donner des exemples de projets pour montrer en quoi c’est le cas ? Ou expliquer en quoi cette double finalité vous est étrangère ?

M.A : Bien sûr. On pense que la question de l’habitabilité est aujourd’hui centrale dans le design, c’est essentiel. Je dirais que dans les années 80 jusque dans les années 2000, le design était encore perçu comme la création d’objets iconiques, où la notion d’habitabilité au sens large, quand on dit habitabilité, pour moi il y a bien entendu l’usage et tout ce qui va avec, n’était peut-être pas toujours intégrée. C’est-à-dire que le design, c’était plutôt l’objet iconique ou l’objet d’auteur, une création d’auteur.

Aujourd’hui, ce n’est plus vraiment la question. Aujourd’hui, on intègre l’habitabilité. Ce n’est plus une question de confort au sens marketing, c’est presque une question de dignité dans ce qu’on fait. On imagine des objets qui vont faciliter la vie. Ça, c’est vraiment un des sujets sur lesquels nous travaillons.

A.E : Je suis tout à fait d’accord avec vous. C’est vrai qu’aujourd’hui, dans nos formations, on ne peut pas passer à côté de cet enjeu-là.

M.A : Non, surtout dans ce qui nous concerne. Moi je ne peux te parler que de la ville, je ne connais que ça, c’est mon cœur de métier. Et aujourd’hui, les enjeux sont bien ceux de l’habitabilité de la ville pour tous. Ça, c’est vraiment essentiel : pour toutes les typologies, pour tous les types de personnes : femmes, hommes, jeunes, vieux, handicapés, etc.

A.E : Et du coup, même si moi j’ai fait mes petites recherches, est-ce que vous pouvez donner des exemples de projets pour montrer en quoi votre travail concerne ces questions-là ?

M.A : Tu parlais de l’abribus de Paris tout à l’heure, c’est un sujet que j’aime beaucoup parce qu’il regroupe beaucoup de thèmes. C’est un des plus grands objets de mobilier urbain dans l’espace public. Et pendant très longtemps, l’abribus était un objet uniquement orienté vers la route, vers la rue, parce que dédié au transport, dédié au bus. Quand on a travaillé dessus, très vite on s’est dit : pourquoi cet objet est uniquement orienté vers la route et fermé sur les trois autres côtés ? On s’est dit que c’était dommage qu’il ne soit dédié qu’à une seule fonction, attendre le bus, alors que c’est le plus grand mobilier urbain de l’espace public. Donc on l’a agrandi, on l’a ouvert sur la ville, ouvert à l’arrière. Personne n’avait jamais enlevé une vitre à l’arrière, par exemple. On a agrandi le toit à l’arrière, on a mis des assises côté ville et côté intérieur. On a fait un objet fédérateur, pas uniquement pour les gens qui attendent le bus, mais aussi pour ceux qui veulent s’asseoir, manger un sandwich, s’abriter.

Voilà, on a amené des petites interventions de design qui ont l’air insignifiantes ou innocentes, mais qui sont extrêmement importantes. Et après, il y a toute la notion du confort de l’usager, qui est associée au fait de rassurer l’usager dans son temps d’attente avec le totem signalétique. Je ne sais pas si tu vois, il y a un totem dans Paris. Ce totem, c’est nous qui l’avons inventé, il n’était pas dans le cahier des charges.

Ce totem permet deux choses. La première, c’est de définir une identité commune pour les 2000 abribus de le ville de Paris. Avant, il y avait une stratification d’objets et ce n’était pas évident de savoir où était l’abribus, de le reconnaître, de l’identifier. Là, on a dit : on va créer un signal en hauteur, je crois qu’il est à trois mètres, qui va représenter la mobilité parisienne du bus. Ce totem, on va l’identifier avec un nom, le nom de l’arrêt, qui est extrêmement important parce que ça rassure et ça sécurise, on le voit de partout. Généralement, le nom de l’abri est dissimulé et pas très bien mis en valeur. Là, il est en haut, on le voit très bien, et de nuit il est éclairé. Donc c’est un élément rassurant aussi pour l’utilisateur. Le troisième élément, c’est le temps d’attente qui apparaît sur les numéros de ligne accrochés à ce totem. Ce qui veut dire que lorsque tu arrives de loin vers l’abribus, tu n’as pas besoin de courir : tu vois qu’il reste quatre minutes, trois minutes. Quand tu attends sous l’abri, le temps d’attente se modifie en fonction de l’arrivée du bus et te rassure également.

Donc tout ça, moi j’appelle ça du design invisible, mais c’est du design essentiel pour faire d’un espace comme l’abribus un espace où les utilisateurs, les voyageurs, mais aussi les gens de la ville peuvent se sentir bien.

A.E : Quand vous parlez de design invisible, c'est invisible auprès des usagers? Est-ce que presque le design pour qu'il fonctionne bien dans cet espace public, il faut qu'il s'efface pour justement presque convaincre l'usager malgré lui de l'habitabilité, par exemple là en l'occurrence de l’abri bus ?

M.A : J'ai pas tout compris, excuse-moi, il y a un mot qui m'a peut-être échappé.

A.E : Oui bien sûr, je demandais si le design, au profit de l'habitabilité, devait presque être invisibilisé par le designer?

M.A : Non pas spécialement, c'est que là on est dans un espace public très structuré puisqu'on est à Paris. L'architecture haussmannienne3 est très forte. On a un paysage architectural très fort, très structuré. Donc deux milles objets dans un espace aussi structuré et aussi dense, on se pose la question de comment intervenir, donc on se pose la question de notre responsabilité de là où mettre le curseur dans le design et le design : qu'est-ce que c'est ça va être d'abord de répondre à des usages, à des fonctions, le mieux possible en les améliorant et après ça va être l'intégration urbaine de ces objets. Donc l'intégration urbaine va nous dire : j'ai des idées pour améliorer l'utilisation de cet abribus, de l'ouvrir vers la ville, d'avoir une signalétique plus efficiente, etc. etc.

Mais maintenant je fais quoi ? Je fais un gros objet avec un totem très visible, très large?

Non, on est à Paris donc c'est un objet, c'est pas une architecture et donc il faut trouver l'équilibre et c'est là où le designer doit avoir la capacité de créer un design qui s'efface dans le dialogue. C’est toute la subtilité parce qu'après c'est un jeu de matériaux, c'est un jeu de dessin, c'est un jeu de proportion, c'est un jeu de reflet, c'est un jeu de transparence. Il y a beaucoup de curseurs après à bouger quoi en fait.

3. Habitabilités

A.E : Ok, je comprends mieux.

Dans notre réflexion, l’espace public est avant tout compris comme « sphère politique » et « lieu concret » où des discussions peuvent s’engager entre les personnes. Mais ce primat social et politique de l’habitabilité ne recouvre pas tous les sens possibles de cette notion. Notre réflexion se situe entre une compréhension poétique du concept et une saisie plus écologique. Comment comprenez-vous l’habitabilité ? Pourriez-vous illustrer votre compréhension de l’habitabilité en donnant des exemples de projets ?

M.A :J’ai pas tout compris encore ce que tu viens de m'expliquer, excuse-moi. [rire]

A.E : Ok, je reprends. Donc ce qu’on a compris de l'espace public, c'est que c'était à la fois une sphère politique mais également un lieu concret.

M.A : Oui, Oui, l’espace public est un espace politique inévitablement et concret oui bien sûr.

A.E : Oui, puisqu’il engendre des discussions entre les personnes qui traversent cet espace public.

M.A : Oui, bien entendu.

A.E : Donc nous avons poussé notre réflexion entre une compréhension poétique de ce concept-là. Mais aussi nous avons constaté qu'il fallait qu'on ait une vision écologique. La question porte du coup sur votre réflexion, où se place-t-elle concernant l’habitabilité et ses différents aspects?

M.A : Donc c'est la question de l'écologie dans l'espace public, c'est ça en fait ?

A.E : Oui, c'est comment vous comprenez l'habitabilité ? Est-ce que les enjeux écologiques sont peut-être indéniables aujourd'hui ? Comment vous comprenez cette habitabilité là à travers votre pratique du design?

M.A : L'habitabilité, je sais pas très bien, excuse-moi, je comprends pas très bien, tu es peut-être trop dans ton sujet. Par rapport à la notion d'espace politique et d'espace public, c'est quoi le lien que tu fais en fait?

A.E : Le premier lien donc la compréhension poétique, concerne surtout l'espace public qui peut être à la fois concret, mais à la fois presque intelligible. Mais en même temps aujourd'hui, il faut qu'on ait une compréhension concrète de ce lieu et l’ancrée dans une approche écologique qui constitue le second lien. Donc la question est justement, comment vous vous comprenez l'habitabilité ? Est-ce que ça s'inscrit dans la même démarche que nous avons pu développer pendant notre séminaire? Ou est-ce que vous avez une nuance à apporter à cette habitabilité-là ?

M.A : La notion d'habitabilité de l'espace public est relative, elle est... comment dire...elle se construit à chaque lieu sur lequel j'interviens. Chaque espace amène une autre habitabilité si tu veux. L'habitabilité ne peut pas se dérouler comme un catalogue, c'est pas possible. Et à chaque fois qu'on intervient sur un espace, sur un lieu public, un espace public, ça nous demande beaucoup de temps d'analyse et de compréhension. Tu vois, on analyse, on passe du temps, on dialogue avec les gens jour, nuit, matin, soir, on regarde comment fonctionne l'espace public pour essayer d'avoir une intervention la plus pertinente possible. Et ça pour nous, c'est un enjeu extrêmement important pour que l'espace public soit approprié de manière intelligente si tu veux.

A.E : D'accord, je comprends, donc est-ce que ça voudrait dire qu'il y a plusieurs typologies d'habitabilité?

M.A : Ah les typologies il y en a des tonnes. Il n’y a pas de règles, tout est à inventé, je dirais. Après tu peux avoir des modèles. À la Renaissance, on a inventé le portique4 comme architecture de rencontres et d'échange qui était le lieu en plein centre-ville où on se rencontrait, on échangeait. C'est une construction intellectuelle de la Renaissance qui a été importée dans plusieurs espaces publics aujourd'hui, tu les retrouves en Italie à Florence ou ailleurs cette idée-là du portique où tu peux, même s'il fait mauvais temps, échanger, parler, discuter. Et quand tu es sous le portique, tu as des visions maîtrisées sur la ville, des visions du centre-ville vers le Dôme, vers la cathédrale, vers une église, vers une rue qui est en perspective vers l'extérieur de la ville, etc.

Donc c'est scénarisé. Aujourd'hui l'habitabilité de la ville doit être scénarisée5 aussi. Mais on est plus à l'échelle des villes de la Renaissance, nos villes sont gigantesques et donc chaque lieu doit être scénarisé en bonne conscience, en ayant une vraie analyse en amont. Donc l'analyse contextuelle est essentielle quoi avant.

4. Les lieux et les publics des espaces publics

A.E : Donc effectivement tout au long de l'histoire de nos sociétés occidentales, les « lieux » de ces échanges ont changé en fonction « des publics », des personnes engagées dans l’échange. Les communs ou les espaces numériques de discussions d’aujourd’hui, pour nous en tenir à deux exemples, semblent bien loin des Salons du XVIIIe siècle ! De votre point de vue, quels sont aujourd’hui ces lieux et quel rôle le design peut-il jouer ?

M.A : Est-ce qu'il y a des lieux comme ça aujourd'hui? Habitant à Marseille, je te dirai la plage par exemple, lieu de sociabilité pour moi c'est la plage en tant qu’habitant de la Méditerranée. Mais là on n'est pas dans l'espace public. Aujourd'hui, je réfléchis en même temps, parce que est-ce qu'il y a des lieux aujourd'hui ? Je pense qu'il faut avoir cette capacité de les créer ces lieux.

Pendant longtemps, depuis les années 70 jusqu'à il n'y a pas très longtemps, on nous a fait croire que les centres commerciaux étaient des lieux comme ça en fait, d'échanges, de rencontres et surtout qu'on allait consommer. Je dirais heureusement, tout ça se casse la gueule et les centres commerciaux sont pas des lieux de rencontre et tout ça a tendance à disparaître, heureusement, même si encore beaucoup de jeunes qui se donnent rendez-vous dans des centres commerciaux.

Mais je pense qu'aujourd'hui le mobilier urbain reste le parent pauvre de l'aménagement de l'espace public. Nous, on a un bureau à Paris et un bureau à Cassis, puisque notre siège est à Cassis, à côté de Marseille. Je sais pas où tu habites toi ?

A.E : Alors là je suis à Paris mais mes parents habitent à Brignoles donc on n’est pas très loin. [rire]

M.A : Ok c’est très bien alors. Bon, donc Paris, tu vois tout l'Est parisien a été refait, transformé, planté, moins de voitures, une zone à trafic limité a été créée, une ZTL dans le centre historique pour réduire la quantité de voitures etc…Donc pendant 15 ans, les choses ont évolué, je dirais dans le bon sens pour redonner de l'espace aux piétons et faire que la ville soit moins une ville de voitures, donc moins une ville technique qui sent mauvais, une ville bruyante, etc…où ce qu'on demande aux piétons, c'est juste de marcher de se déplacer et pas de s'arrêter, si tu veux. Donc la ville depuis les années 70 a perdu cette capacité d'échange et de rencontres qu'on a déplacées dans les centres commerciaux pendant très longtemps.

Et aujourd'hui, la ville est en transformation et Paris est pour moi un bon exemple. En tout cas tout l'Est parisien. Je sais pas dans quel quartier tu es à Paris, mais si tu habites dans l'Est parisien, tu as certainement vu des plantations des rues devenir piétonnes, etc... T'as certainement vu la transformation, je sais pas dans quel quartier tu es toi?

A.E : Je suis dans le 15e arrondissement. C'est plutôt à l'Ouest de Paris, mais c'est vrai qu'en général de toute façon dans nos villes, la place de la voiture diminue énormément au profit des piétons donc.

M.A : Oui voilà en tout cas pour Paris le mobilier urbain a été oublié un peu parce que c'était pas la priorité. La priorité ça a été de refaire de l'espace pour le piéton, de redonner de l'espace au piéton et d'enlever de l'espace à la voiture. Et maintenant qu'on a fait ça, la question du mobilier, il faut qu'elle se pose maintenant parce que les espaces sont devenus plus grands, on ne va pas faire que marcher sur ces espaces-là. On va définir des usages, des pratiques sur ces espaces-là, des espaces de sociabilité. Il faut redéfinir l’habilité à travers les mobiliers et c'est tout l'intérêt en fait parce que l'habitabilité, comme tu disais, est essentielle et ça il faut qu'on la redéfinisse aujourd'hui. Et je pense que c'est un des sujets du nouveau maire Emmanuel Grégoire6. [rire]

A.E : Oui c'est vrai, pour avoir lu son programme, il le place vraiment au centre.

M.A : Oui moi j'ai été à deux séminaires qu'il a organisé sur l'espace public et il parlait de ça.

5. Les sources

A.E : Donc Pour finir, une question sur « les sources » de l’habitabilité et de l’espace public. Nous, nous nous sommes fondés sur une lecture critique de Jürgen Habermas. Y a-t-il des références, designers et/ou architectes théoriciens, poètes, romanciers, cinéastes, etc…qui accompagnent votre pratique du design ? 

M.A : Beaucoup, beaucoup. Des gens comme des théoriciens italiens comme Enzo Manzini7 par exemple, que j'aime beaucoup.

Après je réfléchis, il y a encore Andrea Branzi8, bien sûr, théoricien je sais pas si tu connais voilà j'adore son travail sur la non-stop City9 et son rapport très sophistiqué à l’objet et à la matière. Je trouve très intéressant ce rapport entre architecte urbaniste et design parce que tous ces théoriciens italiens ne sont pas designers, le design était intégré à leur formation d’architecture. Et de l'architecture, ils ont cette vision très large qui les ont amenés après vers le design et vers l'objet souvent. Voilà et puis d'autres comme Ettore Sottsass10 aussi tu dois connaître.

Et puis après beaucoup d'artistes, moi je me nourris beaucoup, peut-être parce que j'ai fait les beaux-Arts avant, de l'art contemporain qui est une source d'inspiration. Des artistes comme Thomas Hirschhorn11 par exemple qui travaille dans l'espace public avec des installations ; je le trouve extrêmement intéressant. Et puis après beaucoup de cinéma aussi. Ça peut aller du cinéma de Yasujiro Ozu12 japonais des années 50 qui filme la ville d'une manière incroyable. Il filme Tokyo, c'est exceptionnel la manière de filmer. Un cinéaste comme Wim Wenders13, tu dois connaître peut-être. J'ai été voir sa rétrospective sur 80 ans de carrière en Allemagne à Bonn, j'ai été voir son exposition cette année : exceptionnelle. Il a aussi un regard sur la ville extrêmement intéressant. Donc voilà il y a beaucoup de choses qui nourrissent notre travail.

A.E : Oui parce que pour tout dire avant de faire le Master en recherche design, arts et médias, j'ai fait une licence arts plastiques à la Sorbonne. C'est vrai que j'ai aussi cette base historique, artistique qui nourrit énormément et je trouve que c'est essentiel dans notre travail.

M.A : Ah, bah, c’est la base. Tu sais le centre du bureau c'est une grande bibliothèque c'est peut-être vieillot, c'est peut-être mon âge qui fait ça. [rire] Mais on est entouré de livres. Moi j'achète beaucoup de livres qui sont pour nous une référence, qui sont même rassurants. On voyage beaucoup également. Et le lien entre les arts, on le fait bien entendu, c'est une évidence. Mais aussi le lien entre mémoire et modernité, c'est aussi une évidence si tu veux. Qu'on puisse regarder des designers comme Gio Ponti14 qui a fait un travail remarquable dans les années quarante, cinquante ça aussi c'est extrêmement important. J'ai enseigné pendant dix ans en école d'art, je m'étais toujours la culture au cœur du projet. Tout projet doit être absolument référencé sinon il a aucun intérêt. Pour moi, c’est vraiment la base. Pourquoi faire un nouveau projet si c'est un projet de plus ?

L'idée c'est d'avoir un objectif, même si on y répond modestement, mais d'essayer de faire différemment et d'avoir une réflexion ouverte pour faire différemment.

A.E : Je suis tout à fait d'accord avec ça, et puis c'est ce qu'on nous apprend encore plus en recherche avec l’écriture du mémoire. Sans recherche préalable, un projet n'a pas de socle théorique lui permettant d'aboutir.

M.A : Oui ,et puis si c'est pour faire quelque chose qui existe déjà ou qui a déjà été fait ça n’a pas d’interêt. C'est pour ça que je trouve intéressante ta question autour de l'abribus. C'est pas obligatoirement des choses exceptionnelles ou fantastiques, tu vois ? C'est pas obligatoirement une forme dont j'ai l'idée et waouh je suis un génie de la plastique et des formes ! [ironie] Mais c'est aussi sur le détail qu'on gère ça et sur cette question d'habitabilité, l’abribus c'est un bon sujet parce que voilà ne serait-ce que d'avoir enlevé une vitre à l'arrière de l'abribus…Mais tu te rends compte que l'abribus existe depuis les années 70 et personne n'avait jamais enlevé une vitre à l'arrière, c’est fou non ?

A.E : Ah oui, je trouve ça fou !

M.A : Quand je l’ai présenté tout le monde m'a dit mais c'est une évolution mondiale ! Mais les gars j’ai juste enlevé une vitre à l’arrière ! Mais si tu veux, c'est à un moment donné avoir une pensée, une réflexion pas uniquement esthétique, même si l'esthétique est essentielle, elle intervient après, par exemple sur la question de la vitre qui reste dans la structure de l’abribus, comment est-ce qu’elle va s'arrêter, comment elle va être accrochée etc…tous ces détails-là, oui mais surtout de rentrer par la notion d'habitabilité en fait.

6. Conclusion

A.E : Alors on arrive à la fin de l'entretien. Je voulais savoir, juste avant qu'on se quitte, s'il y avait un point sur lequel vous souhaitiez revenir ou autre chose qui vous est venue au fil de la conversation?

M.A : Non, tu me dis toi ,si tu as une question personnelle, même en dehors de l'école sur ce métier, sur le futur par exemple.

A.E : Je me pose beaucoup de questions justement sur le futur du design ! En fait pour tout dire, mon mémoire tourne autour de la question du design dans un enjeu post-capitaliste. Donc c'est vrai que lorsqu’on parlait de centres commerciaux et des entreprises qui nous ont fait croire que c'était l’élément au cœur de la ville, alors qu’en réalité c'était seulement un lieu de consommation…c'est des questions qui me parlent et qui me font me questionner sur le devenir du design. Ces dernières années on a vu beaucoup de nouveaux domaines dans le design apparaître, je pense au design du care, au slow design qui essaye d'aller à l'encontre de ce système capitaliste là. Et dans tout cet environnement-là, c'est vrai que j'ai du mal à trouver quelle place peut vraiment avoir le design.

M.A : C'est à toi de l’inventer, je dirais. Tout l'intérêt et la difficulté de notre métier, c'est de l'inventer. Voilà donc toutes les questions, tout ce que tu viens d'évoquer, moi ça me semble extrêmement important, les questions qui sont aussi les questions générationnelles de ton époque. Et à toi d'inventer ton métier en fait parce que le design au XXIe siècle en 2030 ou 2026 n'est pas le même que en 2000 ou en 1990. Voilà donc le design c'est avant tout une pensée et une manière d'aborder le monde, d'aborder notre quotidien, et moi c'est ce qui me semble extrêmement intéressant, c'est qu'on a cette capacité disruptive qui est forte en fait.

Souvent on nous pose des questions, on nous donne un cahier des charges et on le requestionne en disant on comprend pas ou ça va pas alors on ouvre la discussion parce que souvent en face de nous on a des ingénieurs ou des gens très cadrés, et qui répondent par rapport à un cadre ,qui ont du mal à sortir de ce cadre et nous, tout l'enjeu, c'est à la fois de répondre à un cadre et d'avoir la capacité de sortir du cadre pour ouvrir la réflexion.

A.E : Et en général, le client réagit comment ?

M.A : Le client il est plutôt intéressé quand on travaille avec la ville de Paris sur les abribus par exemple, ils sont super intéressés. La seule question pour nous, l'objectif essentiel, c'est de rester dans le cadre économique. C'est-à-dire que si on nous dit l'abribus doit coûter 3500 € pas plus en fourniture, on ne peut pas dessiner un abri qui coûte 4000 €. Il doit coûter 3500€ : donc ,dans notre réflexion, on peut avoir toutes les idées disruptives qu'on veut, on peut sortir du cadre, mais en maîtrisant le volet du coût. Donc ça c'est ce qu'on apprend dans le boulot en travaillant après. On apprend combien coûte la fabrication d’une toiture, celle d’un poteau. Combien coûte des éléments en verre, si on fait une pièce en fonderie, combien ça coûte si on fait une pièce en extrusion etc...

A.E : Oui ça s’apprend sur le tas quoi.

M.A : Oui, ça c'est pas grand-chose.

A.E : Et une autre question, effectivement comme on en a parlé tout à l'heure, venant du sud de la France, du Var, c'est vrai que je me demande beaucoup s’il y a la place pour ce métier ailleurs qu’à Paris.

M.A : C'est difficile, c'est très difficile. C'est difficile et nous on a quitté Paris. Nous sommes associés avec ma femme que tu as dû voir sur notre site.

A.E : Oui je l’ai vu !

M.A : On a quitté Paris il y a peut-être trente ans pour venir dans le Sud. Moi j'ai fait mes études à Marseille mais après je suis parti travailler à Paris. La France est tellement centralisée, il fallait partir à Paris. Ma femme est italienne et on a fini par en avoir marre de Paris si tu veux et on est revenu dans le Sud. Et en revenant dans le Sud, on s'est coupé de Paris et de tous les projets parisiens et d'une grande visibilité. Mais on a profité de la qualité de vie du Sud.

A.E : Oui c'est un choix à faire, quoi.

M.A : C'est un choix, mais tout doucement si tu veux on a élevé nos enfants, etc…voilà la vie classique dans le Sud parce qu'on voulait élever les enfants dans le Sud, pouvoir aller au bord de la mer, se balader etc… Mais après, s'est posée la question du développement de notre activité et donc moi j'ai passé beaucoup de temps à Paris et on a ouvert un bureau à Paris. Tu vois, il y a dix ans de ça, on a ouvert un bureau à Paris.

A.E : Oui donc en fait presque la solution ce serait de pouvoir à un moment donné, avoir un pied dans chaque ville.

M.A : En tout cas c’est ce qu'on fait aujourd'hui. Moi j'étais à Paris là début de semaine, je suis rentré. Ma femme part la semaine prochaine à Paris. On s'alterne souvent. Mais inévitablement, quand tu es jeune aujourd'hui, ça se passe dans les capitales, tu vois. Que ce soit Bruxelles, Londres, New York, Paris ou ailleurs ou Berlin, tu auras beaucoup plus de chances d'avoir des expériences intéressantes qu'en province. Ça dépend de ton niveau d'ambition, ça dépend de ce que tu veux faire, ça dépend de beaucoup de choses.

Les opportunités, tu les as même si c'est plus challengé si tu veux, mais tu les as dans les grandes villes. C'est là où tu vas rencontrer plus de monde. Inévitablement.

A.E : Parce que la question de la culture aussi est très centralisée aussi sur Paris, quoi. Est-ce que vous avez remarqué qu’un changement ces dernières années ? Est-ce qu’il y a plus de culture précisément dans le sud de la France parce que c'est ce que je connais ?

M.A : Non pas beaucoup plus mais aujourd'hui tu as quand même la chance d'avoir le TGV pas chers voilà les expos en France elles sont, je dirais beaucoup à Paris. Et puis aujourd'hui tu as quand même la capacité, si tu as une belle expo à Milan, tu peux y aller de Paris c'est pas très loin. Les déplacements se sont quand même démocratisés donc il y a cette capacité de repérer culturellement des expos ou des conférences ou autre chose et de t'organiser pour y aller, tu vois. Moi j'ai ma fille qui habite à Bruxelles, qui fait ses études à la Cambre15, je sais pas si tu connais.

A.E : Oui, c’est pas mal dis donc ! [rire]

M.A : Voilà et elle voit une expo à Amsterdam, elle part Amsterdam. Si elle n'a pas beaucoup d'argent, elle prend les bus, les Flexibus. Après elle vient à Paris et puis après elle va à Londres. Elle me dit c'est long, en plus mais ça coûte quinze euros et encore une fois, la curiosité et la culture, c'est la clé. Sans ça Il faut changer de métier si jamais c'est pas ton truc.

A.E : Non mais si, si ,sinon j'aurais pas fait ça quoi.

M.A : Quel âge tu as, si c'est pas indiscret ?

A.E : 22 ans.

M.A : Tu as terminé lycée tôt alors ?

A.E : Bah, en fait je suis de fin d'année, donc c'est vrai que j'ai presque un an de décalage, mais en réalité j'ai pas sauté de classe ou quoi , j'ai tout fait dans l'ordre.

M.A : D'accord. Bon mais voilà écoute j'espère que ça t'a apporté quelque chose.

A.E : Oui, complètement, de toute façon c'est toujours intéressant de recueillir et de faire ce genre d'entretien parce que c'est vrai que nous on a une vision plutôt théorique, donc c'est vrai que pouvoir recueillir ce genre de témoignage, ça aide aussi à voir une perspective de ce qu'est le métier.

M.A : Écoute moi j'ai 63 ans, je n'ai fait que ça dans ma vie. Je peux dire que j'ai une vie accomplie dans le sens des productions que j'ai pu faire, mais aussi dans le sens où je me suis toujours levé le matin avec un grand bonheur parce que ma vie était nourrie de création et de réflexion et chaque jour j'avais l'impression d'apprendre des choses et d'être un peu moins bête.

A.E : Mais de toute façon c'est vrai qu’aujourd'hui se lever pour faire un métier qu'on n'aime pas, c'est très compliqué.

M.A : Mais il faut faire attention au départ, je vois beaucoup de jeunes qui veulent gagner beaucoup d'argent au départ qui disent : « mais moi je veux gagner de l'argent, je suis designer, je suis architecte — je comprends pas — je veux acheter mon appartement, je veux être ceci… » Il faut être patient, l'argent n'est pas une question. L'argent viendra après dans les projets. D'abord, il faut construire intellectuellement sa pensée, son travail etc.

Bien sûr, il faut se faire payer correctement mais si l'argent est le moteur c'est pas ce métier qu'il faut faire au départ. Il faut faire autre chose mais pas ça. Malheureusement, j'ai tellement vu les jeunes qui étaient pressés, je veux être ceci, cela… à 25 ans ait peut-être déjà une bonne tête, ce sera déjà pas mal en fait ! [rire] Non mais tu vois ce que je veux dire ?

A.E : Oui je comprends ! En tout cas merci beaucoup pour le temps que vous avez pris à répondre à mes questions !

M.A : Je t'en prie.

A.E : Bonne soirée.

M.A : Au revoir.


  1. Auxane Egoyan est étudiante en master 2 « Design, Arts, Médias », en 2025-2026. 

  2. Le projet d’abribus parisien mentionné s’inscrit dans les politiques contemporaines de transformation de l’espace public à Paris, notamment en faveur des mobilités douces et du confort des usagers. 

  3. Le projet d’abribus parisien mentionné s’inscrit dans les politiques contemporaines de transformation de l’espace public à Paris, notamment en faveur des mobilités douces et du confort des usagers. 

  4. La Renaissance italienne a développé des formes architecturales comme le portique, visibles notamment à Florence, favorisant les interactions sociales tout en structurant les perspectives urbaines. 

  5. La scénarisation de l’espace public désigne une approche consistant à organiser spatialement les usages et les parcours afin de favoriser certaines interactions sociales. 

  6. Emmanuel Grégoire, ancien premier adjoint à la mairie de Paris et maire de Paris depuis les dernières élections législatives d’avril 2026, a porté plusieurs réflexions sur l’évolution de l’espace public et ses usages. 

  7. Enzo Manzini est une figure majeure du design social et durable, notamment autour des notions d’innovation sociale et de communautés collaboratives. 

  8. Andrea Branzi est connu pour ses travaux au sein d’Archizoom et pour le concept de « No-Stop City », critique radicale de l’urbanisme moderne. 

  9. « No-Stop City » (années 1970) est un projet théorique proposant une urbanisation continue, homogène et sans hiérarchie, mettant en question les modèles traditionnels de la ville. 

  10. Ettore Sottsass, fondateur du groupe Memphis, a profondément marqué le design postmoderne par une approche expressive et critique de l’objet. 

  11. Thomas Hirschhorn développe des installations dans l’espace public abordant des enjeux politiques et sociaux, souvent en collaboration avec des habitants. 

  12. Yasujirō Ozu est reconnu pour ses films mettant en scène la vie quotidienne et les transformations urbaines du Japon d’après-guerre. 

  13. Wim Wenders explore dans ses films la relation entre individus, mémoire et paysages urbains. 

  14. Gio Ponti est une figure majeure du design italien du XXe siècle. 

  15. La Cambre (ENSAV La Cambre) est une école d’art et de design réputée en Belgique, fondée en 1927.