Entretien avec Éric Benqué 
Chriscent Ngako

L’entretien qui suit a été réalisé de vive voix le 20 mars 2026. Éric Benqué est un designer indépendant et a accepté de répondre à nos questions dans le cadre d’une enquête concernant l’habitabilité du monde et l’espace public.

1. Formation et situation professionnelle

Chriscent Ngako1:Pourriez-vous tout d’abord indiquer quelle a été votre formation et nous décrire la structure (université, école, entreprise...) dans laquelle vous travaillez à présent ?

Éric Benqué : D’abord j’ai eu mon bac, après j’ai intégré l’École Nationale Supérieure de Création Industrielle en 1990 et j’y suis resté jusqu’en 1997. C’est une école publique qui est à Paris, assez pluridisciplinaire. Après j’ai commencé à travailler tout de suite dans une agence d’architecture chez Marc Barani, et puis j’ai commencé à avoir des petits projets en tant qu’indépendant à droite à gauche. Aujourd’hui j’ai une SARL et j’embauche des collaborateurs et collaboratrices sur des missions plus ou moins courtes, qui vont de 3 mois à 5 ans. Je travaille en général avec deux personnes pour ce qui est du bureau à Paris, après il y a de nombreux et nombreuses collaborateurs et collaboratrices extérieurs mais qui ne sont pas à demeure ici.

C.N : Du coup cela a dû être difficile au début parce que vous étiez freelance.

É.B : Oui, bah je le suis toujours aujourd’hui ; j’ai une entreprise mais je suis toujours freelance. Et oui, je pense que c’était moins dur quand j’ai commencé (il y a 30 ans) qu’aujourd’hui, parce que déjà il y avait moins de designers et que je bricolais au début vraiment, j’avais une petite pièce dans un atelier avec des copains (pour travailler), c’était très modeste ; ça l’est toujours d’ailleurs... Et j’ai eu pas mal de chance, je pense, d’avoir des contacts, et puis ça s’est bien passé… Mais au début je ne connaissais rien ni personne.

2. Habitabilité du monde et finalité du design

C.N : Notre enquête porte sur l’habitabilité du monde et l’espace public. Elle se fonde sur l’idée que le design (ici le design d’espace, l’architecture ou la scénographie) aurait à améliorer le caractère habitable du monde et que, pour y parvenir, il devrait favoriser la rencontre, l’échange, les débats visant le bien commun en aménageant ou en investissant des lieux.

Votre pratique du design est-elle orientée vers cette double finalité ? Pouvez-vous donner des exemples de projets pour montrer en quoi c’est le cas ? Ou expliquer en quoi cette double finalité vous est étrangère ?

É.B : Oui, je pense que les designers ont une vraie responsabilité dans ce qu’on va appeler le commun, c’est-à-dire l’espace public effectivement, et tout ce qui le compose. J’ai un très grand attachement à ça : et au service public en général et à l’espace public, parce qu’au final c’est ce qui appartient à tous ou plutôt n’appartient à personne. On a vu avec le covid notamment que toutes ces choses ont été profondément bouleversées, aussi avec l’arrivée de la téléphonie mobile, parce qu’avant quand on était dans l’espace commun, on était ensemble. Là aujourd’hui les gens sont en fait ailleurs avec leur téléphone, parce qu’ils téléphonent dans la rue (« dans la rue » parce qu’on parle de la ville) et du coup la rencontre réelle n’est plus du tout naturelle.

Je le vois aussi parce que je travaille avec des Crous, donc des résidences étudiantes et typiquement ce sont des espaces communs. En ce moment on mène une recherche sur les espaces communs d’une résidence, qui sont d’abord les cuisines et aussi une salle de convivialité, les jardins, et on se rend compte qu’en fait les étudiants savent être au téléphone avec leurs copains à l’autre bout de la France, mais ils ne savent pas aller frapper à la porte du voisin pour dire : « On se fait un plat de pâtes ». Donc en fait, ils ne se rencontrent plus. Pourquoi ? Aussi parce que les espaces communs ne sont pas suffisamment de qualité, donc on commence par ça : on refait les pièces communes, les cuisines.... Moi je mets beaucoup de soin et d’attention à créer des espaces de rencontre qui soient attirants, qui soient accueillants pour leur permettre de retisser ce lien distendu.

Pour l’espace commun, l’espace public, j’ai travaillé notamment avec le Parc naturel régional des Monts d’Ardèche où nous avons conçu une gamme de meubles dans le parc (ce sont des espaces naturels mais ça reste de l’espace commun) et une des grandes intentions de ce projet était de respecter toutes les dynamiques vivantes en place… parce que quand on parle de l’espace commun, on pense aux humains qui l’habitent, mais il n’y a pas que des humains. En ce qui me concerne, je crois que c’est une des grandes prises de conscience de ces dernières années et pour moi un des grands enjeux désormais : faire des espaces communs qui s’adressent aux vivants en général, c’est-à-dire les humains, mais aussi les animaux non-humains, les végétaux, toutes les dynamiques vivantes en place. Ça nous force à reconsidérer le design très globalement, c’est-à-dire et toute la chaîne de production d’un objet, parce qu’il ne faut pas qu’il ait été dévastateur à aucun moment, ce qu’on appelle l’« éco-design » (mais l’« éco-design » c’est souvent une espèce de mot valise dans lequel on met beaucoup de choses) … L’idée est en tout cas de se dire que l’espace public est un espace très complexe dans lequel il y a énormément de dynamiques qui se croisent, qui sont entrelacées ; toutes ne sont pas visibles évidemment, mais du coup l’intérêt c’est d’interroger des gens et de travailler avec des gens qui les connaissent, dont c’est le métier.

Là je travaille aussi maintenant avec des gens au Jardin des Plantes, donc des vétérinaires. Je lis aussi beaucoup de bouquins sur l’éthologie et les comportements animaux, parce que tout ça m’est un peu mystérieux.

Donc voilà : l’espace commun c’est l’espace partagé, mais il n’est pas partagé que par l’espèce humaine, il est aussi partagé par d’autres espèces, sans lesquelles nous ne pouvons pas vivre, mais que nous avons à un moment décidé qu’elles étaient inférieures ou annexes... C’est d’ailleurs encore quelque chose qu’a révélé le covid : tout d’un coup on s’est mis à entendre les oiseaux en ville et on se disait que c’est fou. Bah oui, il y a d’autres animaux que les humains en ville. Donc j’essaie de faire aussi attention à eux.

C.N : Du coup, vous concevez l’habitabilité un peu comme un tout, pas seulement anthropocentrée ; vous essayez un peu de mettre sur un même pied d’égalité les humains et les non humains.

É.B : Oui. Si on parle d’habitabilité d’un point de vue purement concret, il y a des questions de climat, d’eau, il y a des questions de densité, de poison en tout genre qu’on déverse partout. Tout ça n’est peut-être pas visible mais ça existe pour de vrai. Donc le design, parce qu’il est intégré dans le système de production a une responsabilité par rapport à ça. C’est bien joli de dire qu’il ne faut pas utiliser de mobilier en plastique, que ce n’est pas bien le plastique, mais si on n’a pas d’alternative… La plupart des gens ne peuvent pas se faire fabriquer du mobilier en bois, etc. Donc ils vont à Conforama ou à Lidl acheter du mobilier en plastique, et on ne peut pas leur reprocher ça. Donc il faut proposer autre chose. Ça ne veut pas dire juste une belle chaise en peuplier, ça veut dire… c’est aussi un mode de vie. C’est là où le design est plus vaste que juste dessiner des objets, c’est-à-dire qu’il y a un système de production à penser, mais aussi un système de service, d’éducation presque. Et c’est pour ça que les espaces communs ont cette responsabilité d’être offerts à tout le monde, c’est-à-dire une municipalité qui va vouloir faire du mobilier un peu réfléchi, un peu pensé, a valeur d’exemple.

C’est là où c’est intéressant je trouve ; c’est là où le pouvoir public a une force que n’auront jamais les individus. C’est ça que je trouve beau dans cette histoire ! Je veux dire, je travaille avec des gens très fortunés ; ils ont beau avoir tous les milliards du monde, ils n’auront jamais la puissance d’un État. La « puissance » pas en termes de frappe nucléaire mais au sens d’ampleur, de rayonnement.

C.N : Mais vous ne trouvez pas que ça peut être un point négatif, parce que l’État peut avoir, on va dire, ses intérêts…

É.B : On a perdu l’idée, et c’est grave, que l’État n’était pas au service du bien commun. Or, pour moi, j’ai été élevé comme ça en tout cas, le but de l’État est et reste le bien commun. Mais c’est vrai qu’aujourd’hui c’est largement remis en question ; quand on voit les élections, quand on voit les pouvoirs politiques on est en droit de se poser la question et de ne pas y croire. Pour autant, je veux continuer à y croire et à œuvrer dans ce sens. Je continue à croire au bien commun et il ne faut pas lâcher ça.

3. Habitabilités

C.N : Dans notre réflexion, l’espace public est avant tout compris comme « sphère politique » et « lieu concret » où des discussions peuvent s’engager entre les personnes. Mais ce primat social et politique de l’habitabilité ne recouvre pas tous les sens possibles de cette notion. Notre réflexion se situe entre une compréhension poétique du concept et une saisie plus écologique.

Comment comprenez-vous l’habitabilité ? Pourriez-vous illustrer votre compréhension de l’habitabilité en donnant des exemples de projets ?

É.B : Pour moi l’espace public c’est un lieu de rencontre, et de rencontre des autres humains, mais aussi des autres espèces, ça on l’a dit. C’est un lieu de rencontre, c’est-à-dire que c’est un lieu qui doit être dynamique, qui doit pouvoir évoluer tout le temps, accompagner, soutenir cette dynamique vivante. Après il y a beaucoup d’initiatives qui naissent, pas tant dans les grandes villes que dans les zones plus rurales, de citoyens qui décident de passer à l’action ; on le voit dans les ZAD de façon parfois assez extrême, mais même juste des citoyens lambdas qui disent : « Bah tiens, on va emménager la place du village ». Ça ce sont des choses qui sont en train de grandir, aussi pour des raisons économiques, parce que ça coûte moins cher, parce que les mairies n’ont plus d’argent… Donc ça ce sont des choses qui grimpent. J’ai commencé à mener un peu des projets comme ça en Ardèche où j’ai des attaches… Donc on essaie de travailler avec les habitant.es des lieux où l’on intervient pour savoir effectivement ce dont ils et elles ont envie, ce dont ils et elles auraient besoin, qu’est-ce qu’on pourrait imaginer, mais c’est très difficile ; je trouve ça très difficile parce que beaucoup de personnes aujourd’hui ne sont plus habituées à ce qu’on leur demande leur avis ou à considérer que leur avis a un intérêt. C’est toujours plus difficile d’être dans le positif et la construction que d’être dans le rejet. Donc c’est à ça qu’on travaille. J’aimerais le faire beaucoup plus, les opportunités ne sont pas énormes ; elles existent il y a (par exemple) des boîtes de design qui ne font que ça. Moi à mon échelle microscopique ce n’est pas toujours évident parce que pour le faire bien ça prend énormément de temps, et économiquement, pour une petite structure comme la mienne c’est difficile à soutenir, mais ça existe : on a fait ça un peu en Ardèche, on le fait, et on continue à le faire.

Donc c’est cette idée, qui est peut-être nouvelle, que tout le monde est légitime à exprimer son vécu d’un lieu, son histoire, son intérêt, à y prendre place et à y œuvrer.

C.N : Du coup pour vous l’habitabilité c’est aussi un peu imaginaire.

É.B : Ça commence là, ça commence dans l’utopie. Ce qu’on appelle l’ « utopie » aujourd’hui c’est presque un gros mot et on dit « Soyons réaliste ». Mais être « réaliste » c’est arrêter d’utiliser des pesticides, c’est avoir de l’autonomie dans ce qu’on fait, avoir de la conscience… C’est ça être réaliste en fait. Là-dessus je suis assez intraitable : les vrais réalistes ce sont les écolos. Ce n’est pas la FNSEA, ce ne sont pas les pollueurs, ce ne sont pas les empoisonneurs. Toutes les énergies fossiles sont limitées, tout est limité partout et on explose les limites, on fait comme si ça n’existait pas. Donc ce n’est pas ça être réaliste. Être réaliste c’est accepter qu’on ne fasse pas tout ce qu’on veut, il faut faire avec ce qu’il y a.

4. Les lieux et les publics des espaces publics

C.N : Tout au long de l’histoire de nos sociétés occidentales, les « lieux » de ces échanges ont changé en fonction « des publics », des personnes engagées dans l’échange. Les communs ou les espaces numériques de discussions d’aujourd’hui, pour nous en tenir à deux exemples, semblent bien loin des Salons du XVIIIe siècle !

De votre point de vue, quels sont aujourd’hui ces lieux et quel rôle le design peut-il jouer ?

É.B : Il y a évidemment beaucoup les réseaux sociaux, sans doute maintenant avant toute chose. Pour autant je ne suis pas sûr… Ça permet un certain type d’échange ; évidemment ça ne remplace pas la présence des gens avec tout ce qui dans un échange ne passe pas par les mots, tout ce qui est communiqué de façon informelle et on va dire vibratoire ; ça, ça passe difficilement par les téléphones. Pour autant, les réseaux sociaux donnent aussi une ampleur beaucoup plus grande à des choses qui auraient pu rester très locales, donc ça leur donne aussi une résonance qui est énorme, donc en ce sens c’est un outil qui peut être vraiment superpuissant.

Ensuite, je pense qu’on ne remplace quand-même pas les manifestations humaines, c’est-à-dire les festivals, les rencontres, toutes ces formes de rencontres physiques des gens. J’employais le mot de « manifestations », or on voit que les manifestations politiques c’est très différent d’avant ; ça a été associé à une image de destruction, de danger, et c’est vrai que c’est devenu dangereux d’aller manifester ; c’est grave. C’est dangereux même de considérer ça comme dangereux. En France en tout cas, on est dans un moment démocratique un peu étrange.

C.N : Mais pour vous, il n’y a pas des lieux concrets, dans la rue… ?

É.B : Si on regarde Paris, il y a je ne sais combien de bancs qui ont été supprimés, c’est hallucinant. Il n’y a plus d’endroit où stationner. J’ai l’impression que l’espace public aujourd’hui, en tout cas à Paris, c’est de la gestion de flux, c’est-à-dire qu’on gère un mouvement de personnes, on ne gère pas des lieux de stabilité, de pause, de rencontre. À partir de là, il n’y a plus de dialogue possible. Si on enlève ça, il y a les jardins publics un peu, mais même là, quand on voit des aménagements (…) À côté de la gare du Nord, ils ont fait quelques espaces publics soi-disant et ils mettent trois chaises distantes de minimum cinq mètres avec des espèces d’orientations improbables où on regarde je ne sais pas quoi... C’est tout sauf des espaces pour se rencontrer, pour échanger, pour construire. Pour moi c’est totalement anti-démocratique par exemple ; ça n’encourage pas ça en tout cas. Donc du coup effectivement, il y a des communautés qui restent dans leur communauté, il y a très peu de mixité, il y a très peu d’échanges, alors que l’espace public a priori est ce lieu-là, il sert à ça.

C.N : Donc pour vous on va dire que ça s’est réduit au fil du temps.

É.B : Oui j’ai l’impression. Ça s’est réduit, ça s’est crispé aussi, parce que le mouvement général est aussi dans une crispation communautaire, mais l’espace public qui idéalement pourrait justement être encore un lieu de rencontre, et qui l’est dans certains endroits, ou à certains moments, peine à y arriver aujourd’hui. Des lieux comme la Villette par exemple à Paris, je trouve conservent ce truc là ; ou quand il y a le cinéma en plein air, il y a des gens de partout : de la banlieue du coin, de partout dans Paris, de tous les âges, de tous les milieux sociaux, de toutes les couleurs, de toutes les confessions, et ça marche : c’est pas des champs de bataille ! Au contraire, on partage des choses qui se trouvent être la culture. Donc à réfléchir aussi à cette question-là du cinéma ou d’autre chose comme un point de rassemblement.

C.N : Je ne sais pas si vous connaissez Michel Foucault. Il avait dit que la lenteur de la temporalité des musées et des jardins était nécessaire à l’habitabilité...

É.B : Bah, on imagine bien…si on regarde un jardin, un arbre, à qui il est un arbre ? Il n’est à personne mais il concerne tout le monde : que vous soyez vieux, jeune, riche, pauvre, l’arbre donne de l’oxygène à tous ; c’est notre bien commun, c’est quelque chose qu’on a en commun (vous, moi, le voisin, tout le monde), et ça c’est imbattable. Donc ça ne m’étonne pas qu’on dise que dans un jardin effectivement on est bien et on est ensemble, parce qu’on est au cœur de cette chose commune qui est le monde. Et ce qui me désespère c’est que je vois que c’est ça qu’on est en train de ne pas respecter aujourd’hui, de détruire, ou de ne pas respecter suffisamment. Or, justement, l’aménagement de l’espace public ne devrait être que la valorisation de ça. Tout est là, tout existe. En fait, en tant que designer, si on était lucide, on n’a pas grand-chose à faire. On a juste à révéler et à rendre accessible ces choses ; elles existent, on n’est pas Dieu… Il se trouve qu’effectivement il y a d’autres intérêts en jeu : politiques, économiques surtout qui vont contre ça, parce qu’un jardin dans une ville c’est (par exemple) tant de mètres carrés qui ne sont pas constructibles etc.

5. Les sources

C.N : Pour finir, une question sur « les sources » de l’habitabilité et de l’espace public. Nous, nous nous sommes fondés sur une lecture critique de Jürgen Habermas. Y a-t-il des références — designers et/ou architectes théoriciens, poètes, romanciers, cinéastes, etc. — qui accompagnent votre pratique du design ?

É.B : En fait, ça ne va pas être des théoriciens du design. Je crois que la personne qui m’a le plus marqué dans mes études de Design c’était Hannah Arendt qui est une philosophe, et notamment ce livre qui s’appelle « La condition de l’homme moderne », parce que c’était après-guerre et elle y a décrit les nouvelles données de la situation occidentale industrielle, et c’est avec ça qu’il faut travailler, c’est là-dedans qu’on s’installe, qu’on commence.

Ça c’est la première personne qui m’a beaucoup marqué. Ensuite, je le disais tout à l’heure, je suis plus nourri de philosophes, alors notamment en ce moment beaucoup de femmes. C’est peut-être le hasard de mes lectures, mais je trouve que les pensées les plus puissantes sont vraiment portées par les femmes, notamment des gens comme Vinciane Despret ; là je viens de finir un livre de Kaoutar Harchi qui est sociologue. Ça se sont des femmes qui pensent la relation humaine, et aussi pour Vinciane Despret qui pense beaucoup la question animale, mais qui reconsidèrent tout ça et qui nous remettent dans un univers beaucoup plus vaste, et vont déloger dans nos esprits des habitudes de pensée qu’elles déconstruisent avec beaucoup de bienveillance. On se rend compte qu’il y a beaucoup de choses qu’on considère comme acquises et qui ne le sont pas du tout, qui pourraient être autrement, qui pourraient être améliorées.

Je n’ai pas beaucoup de lecture de designers ou d’architectes. [Mes lectures sont] des auteurs et autrices qui réfléchissent à la condition humaine, aux relations.

C.N : Et est-ce que dans votre travail il y a des références artistiques ?

É.B : Non, ce seraient plutôt des références techniques ou artisanales. J’aime bien m’inspirer des façons de fabriquer de certains pays, de certaines époques, mêmes des nôtres ; ce n’est pas la peine d’aller chercher si loin, dans le Limousin on a des trucs supers.

Évidemment, je suis nourri comme beaucoup de gens de cultures, de références et de choses mais pas d’un artiste, d’une culture technique je dirais plutôt.

6. Conclusion

C.N : Y a-t-il un point sur lequel vous souhaitez revenir ? Un autre que vous souhaitez aborder ?

É.B : Non, je voudrais juste dire que j’ai été assez étonné de votre demande sur l’habitabilité du monde. Pour moi c’est le point central aujourd’hui, parce que ça ne va pas dans le bon sens ; on ne va pas dans le sens d’une grande habitabilité. Il se trouve que les gens qui parlent haut et fort en Occident arrivent à faire taire tout le reste. Mais je veux dire, ça concerne… Là je ne sais pas, pour l’instant il y a 12% de la population mondiale qui vit bien, le reste c’est la misère ; enfin c’est plus que la misère, c’est dramatique. Il se trouve que ces gens-là n’ont pas la parole donc on fait comme s’ils n’existaient pas. De même les animaux, de même les végétaux… On n’écoute pas.

On nous parle de la fin du monde et de la crise qui va venir, mais on est déjà tellement dedans. Ce n’est pas comme si dans les films américains le truc va s’effondrer, il va y avoir un raz de marée mondial… il y a déjà des ouragans partout, il y a déjà des terres dévastées, des espèces qui disparaissent chaque seconde. On est déjà dans la grosse crise, sauf qu’on ne la voit pas. On ne la voit pas parce qu’on n’arrive même pas à se la représenter tellement c’est grave et que l’humanité n’a pas je pense la capacité d’imaginer sa propre fin, sauf quelques philosophes éclairés.

Je pense que cette question est vraiment centrale, donc je vous remercie de l’affronter parce qu’elle est complexe.

C.N : Est-ce que vous pensez qu’un jour on atteindra l’habitabilité du monde, ou que c’est quelque chose auquel on est toujours en quête ?

É.B : Ça dépend de ce que vous entendez ; il n’y a pas une habitabilité du monde. Théoriquement il y en a autant que d’êtres vivants. Après, il y en a peut-être autant que de civilisations ou de modes de vie. Des Indiens au fin fond de la forêt amazonienne a priori sont en paix avec le monde que les occidentaux, ce qui ne veut pas dire que tout va bien, ce qui veut dire qu’ils sont dans un rapport dynamique, vivant, respectueux de dialogue. Nous on est plutôt sur un mode d’agression, de domination, qui a ses limites, qui est limité forcément et que forcément on va perdre. [En fait] ce n’est pas qu’on va perdre, c’est que la plupart vont perdre et que certains vont quand-même gagner dans l’histoire. Et c’est là où c’est injuste ; c’est injuste parce que les dauphins n’ont rien demandé, parce que la plupart des populations qui n’ont plus rien à manger, plus rien à boire et qui migrent, ce n’est pas pour venir nous embêter qu’elles migrent, c’est parce qu’il n’y a pas d’autres solutions, donc il va falloir constamment rebattre ces cartes-là et faire avec ça.

Ce qui est inquiétant aujourd’hui c’est qu’il y a des choses qui ne sont pas réparables, donc l’habitabilité du monde va être autre. Il y a des espèces qui disparaissent ; est-ce que nos enfants sauront ce qu’est un ours blanc ? Je ne sais pas. Ce sont des questions cruciales, mais je n’ai pas la réponse. Je ne pense pas qu’on aille vers une situation facile, je pense qu’il va falloir abandonner beaucoup de nos illusions, de nos idées, de nos acquis. On peut essayer de proposer autre chose.

C.N : Merci d’avoir répondu (à nos questions) !

É.B : Merci.


  1. Chriscent Ngako est étudiant en Master 2 « Design, Arts, Médias », à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, promotion 2025-2026.