Cet entretien a été réalisé en visioconférence le 30 mars 2026. Eddy Terki est designer graphique et social à Atelier Eddy Terki et a accepté de répondre à nos questions dans le cadre d’une enquête concernant l’habitabilité et l’espace public.
1. Formation et situation professionnelle
Suleyman Ahmad1 : Bonjour. Je vous remercie de m’accorder de votre temps pour réaliser notre enquête sur le design et ses pratiques. Notre entretien, qui porte sur l’habitabilité et l’espace public, va se dérouler en 6 temps. Pourriez-vous tout d’abord indiquer quelle a été votre formation et nous décrire la structure (université, école, entreprise...) dans laquelle vous travaillez à présent ?
Eddy Terki : Alors, j'ai fait mes études aux Arts Décoratifs de Paris. J'ai fait cinq années là-bas en design graphique. Quand j'étais étudiant, je m'intéressais à la question de l'écriture dans l'espace public, mais surtout l'engagement du texte dans l'espace public : comment un texte pouvait résonner avec son espace, poser des questions, problématiser un espace. Donc ce qui m'intéressait, c'était la relation entre ce qui était dit, l'acte de l'écriture et l'espace où il se retrouvait.
Donc j'ai soutenu un diplôme en ce sens. En même temps, c'était assez performatif parce que, moi, j'écrivais à des échelles très différentes. J'aimais bien quand ça mettait en contrainte le corps, l'écriture — donc je jouais aussi là-dessus pour mon diplôme. Après mon master, j'ai fait un post-diplôme d'intervenant en milieu scolaire où j'ai travaillé pendant un an dans une école primaire en écrivant un mémoire sur le fait de transmettre, d'intervenir en tant que designer dans une école primaire. Et avec les enfants, j'ai travaillé sur la prise de parole dans l'espace de leur école. Donc, on a travaillé ensemble une typographie, imaginé un système assez simple pour faire des lettres et commencé à travailler l'apparition de mots comme ça dans l'espace de leur école.
Sorti d'école, du coup, moi, j'ai commencé à faire des résidences. Je travaillais déjà sur des projets, et donc j'ai assez rapidement monté, lancé mon atelier. Petit à petit, les projets sont arrivés. Je travaillais dès le début sur des projets qui étaient engagés dans l'espace public, dans des formats différents. Mais cette question du lien avec les gens était déjà assez présente, assez forte.
Après, au fil du temps, les projets ont évolué et aujourd'hui, j'ai cet atelier. En même temps, je travaille sur certains projets avec Silvia Dore, qui est une autre designeuse. On a cofondé une association ensemble qui porte aussi des projets sur territoire. Ce que je n'ai pas précisé, c'est que quand je parlais de contenu tout à l'heure, quand j'étais déjà en diplôme, la question de la langue était déjà présente. Je m'intéressais à comment aussi des phrases de plusieurs langues autres que le français pouvaient s'inscrire dans l'espace public. Ça aussi, c'est quelque chose qui a pris d'autres proportions au fil du temps, mais c'était déjà assez présent.
2. Habitabilité du monde et finalité du design
S.A : Notre enquête porte sur l’habitabilité du monde et l’espace public. Elle se fonde sur l’idée que le design aurait à améliorer le caractère habitable du monde et que, pour y parvenir, il devrait favoriser la rencontre, l’échange, les débats visant le bien commun en aménageant ou en investissant des lieux. Votre pratique du design est-elle orientée vers cette double finalité ? Pouvez-vous donner des exemples de projets pour montrer en quoi c’est le cas ? Ou expliquer en quoi cette double finalité vous est étrangère?
E.T : Ce qui est sûr, c'est que la pratique du design que je défends est celle-ci, elle rejoint cette double finalité. Dans le sens où on parle de design social — c'est le terme qui est le plus utilisé — l'idée est de travailler dans différents lieux et de se dire comment, par les outils du design, je vais pouvoir aller à la rencontre des gens qui habitent ce lieu, aller à la rencontre des personnes, voir comment elles peuvent faire lien dans le projet, et comment le projet peut soutenir soit une mise en lien entre les gens, soit une forme d'ouverture qui permettrait aussi de redécouvrir, de pouvoir avoir une action potentielle sur le lieu où on fait projet. Donc là, il y a cette idée de rendre potentiellement plus habitable et de créer du lien d'espace. C'est sûr, à des échelles différentes.
On va parler des projets pour que ce soit plus concret, mais en tout cas, il y a cette envie, c'est sûr, et c'est pour ça que les projets menés sont très contextualisés. En fonction du lieu, du contexte, ils ont tous une finalité différente, ils ont tous une façon de se développer très différente. C'est aussi parce que j'ai besoin de rencontrer les gens et de réagir à comment vit un lieu. Et quand je parle de comment vit un lieu, c'est aussi bien les personnes qui l'habitent parce qu'ils y vivent, que les personnes qui l'habitent parce qu'ils y travaillent, que les personnes qui l'habitent parce qu'ils y passent quotidiennement. C'est ça aussi d'habiter un lieu, ce n'est pas forcément que y vivre. Donc, je suis un peu attentif à tout ça.
Si je prends en exemple un projet que nous avons mené avec Silvia Dore à La Courneuve, c'était un projet où on travaillait avec un collège. On avait l'envie de travailler sur la question des rencontres entre les langues, parce que c'est un collège qui initialement présentait déjà un nombre de langues assez importantes, parlées par les jeunes et parfois aussi par les enseignants et les enseignantes. On s'est demandé comment cette richesse pouvait devenir un des points importants du projet, comment on pouvait travailler avec cette richesse-là et comment on pouvait donner place à toutes ces langues, à toutes ces histoires. Donc, on a décidé d'élargir le projet aux familles et de se dire que, peut-être par la nourriture, et donc les plats traditionnels... c'est-à-dire en fait, on va parler aux familles pour voir quels plats ils cuisinent, peu importe le type de plat, pour savoir déjà comment parler de transmission entre les générations. En parlant de transmission, on arrive à parler de la place de la langue, parce que tout le monde ne parle pas sa langue d'origine ; donc aussi comment on accepte cette idée qu'une langue puisse être perdue d'une génération à une autre, et comment elle peut être retrouvée.
On s'est posé la question pendant un an. On a fait des ateliers au collège, on a invité les familles et on a mis en place un protocole qui permettait petit à petit de tisser le lien entre les familles, les équipes enseignantes et les élèves. Toutes ces formes d'ateliers ont fait remonter du témoignage qui, in fine, a donné lieu à une forme d'inscription de différentes citations, mais également de la parole des élèves de façon pérenne dans le collège, dans une soixantaine de langues. Aussi, dans le travail de traduction, on a essayé d'impliquer les familles pour savoir qui était en mesure de traduire la langue.
En fait, ce projet témoigne à plusieurs endroits. D'un côté, il donne aux élèves un point de vue assez intéressant de se dire : « Ta langue a une valeur ». Ta langue a une valeur et ton histoire a une valeur, la place de ta famille aussi. Donc, travailler sur les langues, c'est aussi valoriser des histoires personnelles. C'est aussi valoriser un territoire qui, au quotidien, doit travailler avec une pluralité de langues, parce que ce sont des sujets qui se portent au niveau public — Comment tu travailles avec plein de gens qui parlent des langues différentes ? C'est aussi l'idée de valoriser ce travail et comment, par le design, on peut trouver une façon de le mettre en avant, de tisser du lien.
Il y a aussi une valeur de transmission au sein du collège, parce qu'on va chercher aussi des textes, on va chercher des citations. On a fait le lien avec la bibliothèque pour faire ressortir des ouvrages qui parlaient de la question de la langue, de la transmission et des différents pays. Donc il y a aussi une valeur pédagogique assez forte dans ce projet. Et aussi, dans cette question d'inscription calligraphique à l'échelle du bâtiment, il y a un vrai travail d'écriture et de place des mots. Chaque étape du projet s'est faite en concertation avec les élèves, les familles et les enseignants pour savoir à quel endroit on allait mettre les textes, quelle couleur on allait choisir, comment on allait l'inscrire. Donc en fait, par les outils du design, on vient chercher des façons de rendre les personnes acteurs et actrices du projet, et ça leur permet d'avoir un nouvel outil pour avoir des actions à des endroits où elles n'en ont pas en général.
Ce qui devient intéressant dans ce type de démarche, c'est de se dire que les questions de création n'appartiennent plus aux designers. Nous, on met en place des façons de travailler. On n'est plus dans un travail qui est descendant. On se dit qu'on aplatit tout : on donne les outils, on accompagne, mais par contre, le projet, on va le porter ensemble. C'est aussi parce qu'une fois que nous, on part, la question se pose de savoir ce qu'il reste. Les designers ont fait le projet, qu'est-ce qui reste ? Alors là, de savoir que le projet, on l'a construit ensemble, il y a aussi une forme d'appartenance et de légitimité où ce projet continue de vivre, il continue de résonner, il continue de questionner parce que les élèves et les familles retrouvent des phrases qu'elles ont choisies ou qu'elles ont écrites, retrouvent leur langue qui a été traduite.
D'ailleurs, c'est assez intéressant parce que la question de la traduction, c'est quelque chose d'assez infini. Il n'y a pas qu'une traduction dans une langue, tu peux en trouver plusieurs. Il y a des mots qui existent en français, mais qui n'existent pas dans d'autres langues. Il y a des ressentis qui existent dans d'autres langues, mais qui n'existent pas en français. Donc, il y avait aussi toutes ces questions-là. Et pour ça, on a décidé de travailler avec les familles, les traducteurs et les traductrices, pour se dire que peut-être qu'il y a plusieurs traductions pour une seule phrase et pour une seule langue. On accepte cette idée d'avoir plusieurs traductions et que chaque famille puisse la traduire.
Dans ce type de projet, pour moi, il y a la question de rendre habitable le monde et le lieu. Parce qu'en fait, tu viens favoriser le lien, tu viens favoriser la rencontre, tu viens favoriser le débat. Forcément, chaque traduction est soumise à débat. La question de la nourriture crée du lien aussi. Donc en fait, c'est un projet qui a été extrêmement vivant et qui a permis constamment au projet de bouger, de prendre forme. Ce qui demande de notre côté beaucoup d'écoute, d'accompagnement, de remise en question, mais c'est ce qui, je pense, rend le projet d'autant plus fort et d'autant plus singulier.
Quand je parlais tout à l'heure de valeur pédagogique : aujourd'hui, au collège, ils se servent de ce projet. Ils découvrent des auteurs et des autrices, ils découvrent des traductions, des langues. Ils se servent de ce projet pour les cours de langue, pour en parler en français également, parce qu'il y a des repères en termes de citations qui sont assez intéressants à analyser, en histoire-géo également. Il y a des cours aujourd'hui qui se servent de ce projet comme un cas pratique pour venir soutenir une ligne pédagogique qu'ils ont au collège, d'autant plus que la question de l'écriture, de l'analyse de texte et l'ouverture sur le monde sont vraiment des questions qui au collège sont importantes. C'est un exemple de projet en tout cas. Voilà.
Je peux parler d'un deuxième projet, toujours lié aux langues, que j'ai mené dans le cadre d'une commande au CNAP. C'est une commande nationale qui avait été proposée sur la question de la création d'affiches. C'était sur le graphisme engagé, qu’ils ont appelé comme ça. J'ai voulu aborder la question de la langue et de la transmission, surtout. L'idée était de produire une image qui allait circuler ensuite dans toutes les écoles en France. Elle circule dans les écoles, dans les collèges, dans les MJC... donc en fait, elle a quand même un poids assez fort. Je me suis posé la question de comment, à travers cette commande, l'ouvrir pour pouvoir faire en sorte qu'elle puisse résonner différemment.
Je voulais parler de la transmission des langues. On est une génération, en tout cas il y en a beaucoup en France, on est nés en France, mais on est parfois la première génération née ici. Donc la question de la langue... Certains ont gardé leur langue parce que les parents l'ont transmise, d'autres n'ont pas eu cette chance-là et vont aller la chercher plus tard pour la retrouver, certains font le choix de ne pas l'avoir, certains ont juste des mots. Je trouvais intéressant de se dire qu'on pouvait profiter de l'affiche pour mettre en forme ces histoires-là et voir comment elles pouvaient devenir une image qui, encore une fois, questionne, génère du débat, et donc, j'ai fait un appel à témoignages public où j'ai rencontré une dizaine de personnes qui m'ont raconté l'histoire de leur langue. Certains ont une langue et ont dû apprendre le français, et voient comment les choses restent ou ne restent pas ; certains n'ont pas eu la chance de parler leur langue, mais se mettent à l'apprendre. Tout ça était assez intéressant pour moi parce que j'ai eu des témoignages assez forts dans ce rapport-là. J'ai été chercher des exergues de ces témoignages que je suis venu écrire. Et c'est ce qui a fait l'affiche. À la base, je m'étais basé sur une phrase d'une chanson qui s'appelle Être né quelque part de Maxime Le Forestier, qui parle de ces changements de territoire et qui fait écho aussi à l'histoire de ma famille. C'est pour ça que ce sont des questions qui m'intéressent. Ce qui m'importait, c'est que cette affiche ne soit plus une image simplement qui vienne de moi en termes de création ; ce qui me semblait intéressant, c’est encore une fois de prendre un support personnel qu'on a dans le design graphique et de se dire que ça peut devenir un espace de transmission qui questionne. On a donc plusieurs phrases qui témoignent des rapports très différents à l'histoire de chacun et de chacune. Certains vont dire délibérément : « Ce n'est pas ma langue, mais ça le devient parce que je dois l'apprendre », et ça, ce sont des trucs assez forts. Cette affiche aujourd'hui circule, elle se retrouve aussi dans la rue. J'aime bien cette idée que dans l'espace public, le design permette de poser des questions. En tout cas, il vient supporter ça, soutenir l'idée de venir pour questionner, pour créer de l'échange, pour tisser du lien.
3. Habitabilités
S.A : Dans notre réflexion, l’espace public est avant tout compris comme « sphère politique » et « lieu concret » où des discussions peuvent s’engager entre les personnes. Mais ce primat social et politique de l’habitabilité ne recouvre pas tous les sens possibles de cette notion. Notre réflexion se situe entre une compréhension poétique du concept et une saisie plus écologique.
Comment comprenez-vous l’habitabilité ? Pourriez-vous illustrer votre compréhension de l’habitabilité en donnant des exemples de projets ?
E.T : Sur la question de l'habitabilité, ça rejoint un peu ce que je disais avant sur le fait d'habiter un espace, d'habiter un lieu, d'habiter un quartier, d'habiter une ville. Je pense que pour moi, la question d'habitabilité liée à l'espace public est à plusieurs endroits.
La première, c'est l'idée d'y être. Donc, être dans un lieu, c'est pour moi soit y habiter — avoir son appartement, sa maison, y habiter réellement — soit être à un endroit où on va travailler donc. Ça veut dire qu'on y est quotidiennement, on le connaît, on le voit évoluer, on le voit changer. Soit un espace dans lequel on a l'habitude d'aller parce qu'on le traverse, parce que c'est un endroit où on va souvent manger, par exemple, ou se reposer. Pour moi, il y a ce rapport-là à l'espace public qui est important : on a plusieurs façons d'habiter un espace au quotidien. Et tout ça fait l'habitabilité d'un lieu. C'est aussi la raison pour laquelle un espace va répondre à beaucoup d'usages très différents : c’est un bien commun qui s’adresse au commun de beaucoup de personnes, et pas seulement aux personnes qui y habitent réellement.
Aussi, pour moi, il y a la question de prendre soin d'un lieu. Dans le sens où... C'est marrant, mais en fait, moi, j'habite à Saint-Denis, je travaille à Saint-Ouen, je me sens quand même assez concerné par ces différents espaces, parce que le quartier où je vis, j'y passe beaucoup de temps, donc j'en prends soin aussi. En fait, la question de prendre soin, la question de regarder, la question d'avoir cette sensibilité, cette façon d'observer son quotidien fait partie aussi du fait d'habiter un lieu. Quand vous prenez soin, ça veut dire que vous l’entretenez, vous faites en sorte — si l’on parle de choses très concrètes — soit que vous le nettoyez, soit que vous faites en sorte que, si vous voyez des choses qui sont tombées, vous les remettez en place. Il y a cette envie de se dire : « Ensemble on prend soin ». Aussi parce qu'habiter un lieu, ça n'appartient pas juste aux pouvoirs publics. Ce n'est pas juste à la mairie de prendre soin d'un espace public, il y a aussi ceux qui y habitent. Donc pour moi, la question de prendre soin est assez importante, d'être vigilant.
Un troisième point qui me semble assez important, c'est la question de créer du lien, la question de pouvoir échanger. C'est-à-dire que quand je reprends l'idée de l'endroit où j'habite ou de l'endroit où je travaille, dans les différents espaces, je parle avec les gens. Je connais des voisins, je connais des gens qui travaillent dans le coin. Je ne les connais pas personnellement, mais on se dit bonjour tous les jours, on prend des nouvelles. Et ça, pour moi, ça fait partie du fait d'habiter un lieu. C'est un moment où on est assez ouvert pour créer du lien et avoir l'envie de se connecter aux gens. Parce que ce qui nous réunit, c'est le fait d'être dans le même endroit de façon quotidienne.
Il y a un projet qui est assez intéressant qui a été mené, et qui est toujours en cours avec Silvia Dore, à Saint-Ouen. On travaille sur un projet qui est à la place Debain et on travaille sur la réalisation d'une signalétique urbaine. C'est la signalétique de la ville, tout simplement. Et nous, on choisit de vouloir faire lien avec les associations du quartier, les gens qui vivent dans ce quartier-là et les gens qui y transitent. On a choisi d'aller enquêter et rencontrer pour imaginer cette signalétique. Faire une signalétique, ce n'est pas juste, dans le design, imaginer des points de déambulation ou des directions ; faire une signalétique, c'est aussi définir l'identité d'un lieu, dire ce qu'on a à aller voir dans ce lieu, ce qu'on a dans ce quartier-là. Donc, on a fait le choix de faire toutes ces rencontres pour commencer à travailler sur une cartographie du quartier. On a aussi ouvert aux écoles, en incluant les enfants, pour imaginer une cartographie qui pourrait donner à voir tout ce qui s'y passe. C'est une échelle assez grande quand même, ce quartier est assez grand pour avoir cette cartographie qui va être dans l'espace public et qui va nous raconter un espace, qui va nous raconter l'espace public à travers ceux et celles qui le vivent au quotidien. Aussi, pour la signalétique, ça nous a permis d'un coup de découvrir de nouvelles choses, de nouveaux lieux à pointer, qui sont tenus par des associations, qui sont des lieux aussi où les habitants vont souvent. Toute cette façon de travailler, pour nous, c'est dans l'idée de se dire que si on travaille dans un espace public et qu'on en fait la signalétique, il y a aussi l'idée de travailler avec ceux et celles qui y habitent pour voir ce qu'on peut mettre en avant. Parce que si ça fonctionne, c'est aussi une signalétique qui va leur appartenir. Parce que la cartographie, elle va leur appartenir, ils vont la connaître, ils vont y avoir participé. Pour nous, ce sont aussi des façons de travailler qui nous semblent importantes pour que le design soit aussi un outil de lien avant d'être un outil de production.
4. Les lieux et les publics des espaces publics
S.A : Tout au long de l’histoire de nos sociétés occidentales, les « lieux » de ces échanges ont changé en fonction « des publics », des personnes engagées dans l’échange. Les communs ou les espaces numériques de discussions d’aujourd’hui, pour nous en tenir à deux exemples, semblent bien loin des Salons du XVIIIe siècle !
De votre point de vue, quels sont aujourd’hui ces lieux et quel rôle le design peut-il jouer ?
E.T : Pour la question des espaces de discussion, de lieux de débat ou d'échanges, encore en m'appuyant sur le projet de la place Debain, on a rencontré plusieurs associations et on a notamment rencontré une association de jardins partagés. Et en fait, on les a rencontrés souvent et on s'est rendu compte à quel point c'était un vrai espace de liens et de débats dans le quartier. Parce qu'en fait, il permet à des gens de toutes générations de se rencontrer. C'est un lieu qui est librement accessible, il n'y a aucune difficulté d'accès. Il y a des gens de différentes classes sociales qui s'y rencontrent. Il y a une facilité de rencontre qui est assez grande et du coup qui devient un espace, un lieu de rencontre dans le quartier tous les week-ends où les gens discutent de l'évolution du quartier par rapport aux travaux, discutent de la ville et des choix qui sont faits et en même temps de l'évolution du jardin, de comment il crée plus de liens par exemple avec les écoles primaires avec la transmission qui entre en jeu.
Là-dessus, on s'est rendu compte que ça devient des espaces de débat qui étaient intéressants, au même titre qu'à d'autres endroits associatifs, souvent dans l'espace public. Il y avait un autre espace associatif sur la question des ruches. Il y avait un autre espace qui était sur la question des jeux en plein air, avec les bouddhistes ou d'autres formes de jeux. C'est pour ça qu'on s'est dit que ce sont peut-être ces espaces de lien qui sont les plus importants à cet endroit-là, et on s'est dit qu'il serait intéressant de leur donner plus de visibilité pour favoriser la mise en lien et les rencontres. C'est aussi pour ça que ça a changé un peu le projet sur les questions de signalétique ou de cartographie. Donc là, c'est plus sur la question de comment le design peut en tout cas supporter. Nous, ce qu'on a fait comme choix à cet endroit, c'était qu' on a proposé à la ville d'inclure les associations et les espaces de rencontres dans la cartographie officielle et dans la signalétique. On a indiqué aussi des espaces de rencontres où il y a des petits squares, par exemple. Et en fait, on s'est dit qu'on allait mettre en avant tous les espaces publics de liens et de mise en lien. Ça, c'est un travail qu'on est en train de faire.
Du coup, ça répond peut-être un peu à votre question de se dire que je pense que c'est des espaces qui sont précieux, mais qui sont très fragiles en fait. Ils sont assez fragiles parce que c'est des espaces qui ne tiennent que par des associations ou par l'investissement, le bon vouloir, la motivation, l'énergie des habitants et des habitantes. Donc c'est des espaces précieux et en même temps des espaces assez fragiles. C'est aussi pour ça qu'on s'est dit que par la signalétique, par la cartographie, on allait donner plus de visibilité et donc favoriser la rencontre entre les habitants ou entre les associations.
5. Les sources
S.A : Pour finir, une question sur « les sources » de l’habitabilité et de l’espace public. Nous, nous nous sommes fondés sur une lecture critique de Jürgen Habermas. Y a-t-il des références — designers et/ou architectes théoriciens, poètes, romanciers, cinéastes, etc. — qui accompagnent votre pratique du design?
E.T : Bonne question. Les premiers livres que j'ai pu lire au début, quand je suis encore élève, il y a un livre qui s'appelle Tentative d'épuisement d'un lieu parisien de Georges Perec. Il est assez intéressant. Georges Perec, c'est un auteur qui décide d'écrire la vie d'une place publique à Paris. Il s'installe pendant une après-midi entière, je crois que c'est deux ou trois heures, et il va écrire tout ce qu'il y voit. Et donc, en fait, dans sa démarche, ce qui me semblait intéressant, c'est qu'il ne fait que décrire la ville. Il décrit la ville avec une simplicité qui est assez belle et qui est assez fidèle aussi à ce qu'est une ville. Donc ça, c'est en tout cas un auteur que j'ai bien aimé. Il a aussi écrit Espèces d'espaces qui est intéressant. C'est un auteur que j'ai pas mal lu. J'ai aussi lu L'Espace public de Thierry Paquot. C'est aussi un essayiste, philosophe français. Il y a Barbara Cassin. C'est moins lié à l'espace public. En revanche, c'est une philosophe qui est très liée à la question de la langue, qui questionne la place des langues et qui, pour moi, a été une référence aussi assez importante parce que pendant tous les projets qu'on mène, cette question de la place des langues, du dialogue entre les langues, des traductions, je trouve qu'elle porte globalement des écrits qui sont assez intéressants. Voilà. Spontanément, les noms qui me viennent en tête.
6. Conclusion
S.A : Je voudrais revenir sur le projet des langues au collège : comment le lieu concret a-t-il participé à l'échange linguistique ? Où cela a-t-il eu lieu, quelle forme cela a-t-il pris, et comment le design a-t-il contribué à améliorer cet espace pour faciliter les échanges linguistiques ?
E.T : Déjà quand le projet débute, nous on dit qu'on aimerait questionner la place des langues. Donc on propose ça au collège. C'est un sujet qui parle à tout le monde parce qu'ils savent qu'il y a plusieurs langues qui sont discutées dans le quartier aussi. Et en même temps, ils ne savent pas quelle forme ça peut prendre ou comment ça peut exister. Et nous, ce qu'on s'est dit, c'est qu'on allait d'abord créer du lien avec les familles pour qu'elles puissent se sentir légitimes de parler leur langue. Donc d'abord, c'est des questions de rencontre, c'est vraiment de l'échange et du témoignage pour parler de son histoire. En même temps, avec le lieu, le collège, on va aller chercher de la documentation sur les langues qu'ils ont dans leur bibliothèque, et les enseignants et les enseignantes vont se saisir de ces ouvrages pour faire lien dans les classes, pour parler du lien entre les langues, parler des auteurs et des autrices qui en parlent, pour que dans le collège, ça commence à devenir un sujet de discussion. Ça a permis de faire aussi remonter le débat sur la question des langues. Les élèves ont contribué en donnant des phrases qui parlaient de la place de la langue dans leur famille, des langues qu’eux écrivaient, savaient lire, savaient écrire, savaient parler. Et aussi des langues qui étaient parlées dans leur famille, qu’eux ne parlaient pas. Petit à petit, on a commencé à faire le lien entre toutes ces phrases et tous ces élèves et ces enseignants, et les auteurs et les autrices. On avait des citations d'auteurs, d'autrices, comme Édouard Glissant, par exemple. On avait Jean Vilar, Barbara Cassin, on avait différents auteurs autrices comme ça, qui parlaient de la question de la frontière, de la question du dialogue, de la question des langues. Et en fait, on a créé un moment, on a tissé le lien entre ces réflexions plus philosophiques qui existent et ces écrits, ces témoignages. Ce qui est intéressant, c'est que la transmission se fait dans les deux sens. C'est que d'un coup, dans le collège, ces citations vont devenir des supports de discussion et des vrais supports à débat dans les classes. Et de l'autre côté, tous ces témoignages, nous, ça va nous secouer parce qu'en fait, on va découvrir des histoires, découvrir des langues et on va se demander : Comment peut-on travailler avec toutes ces langues ? Comment peut-on les faire exister au collège ? À quel endroit ?
S.A : Quand vous avez dit « à quel endroit » : comment choisissez-vous les lieux ? Y en a-t-il de meilleurs que d'autres ? Ou ce n'est pas au cœur de votre projet ?
E.T : Oui, vous avez raison. Par rapport aux endroits, effectivement, on s'est posé la question avec les élèves : à quel endroit ça pourrait être dans le collège ? Et en fait, on a cherché plusieurs lieux. Il y a pas mal de choses qui sont au plafond et sur les murs. On a fait le choix de se dire qu'on devait pouvoir découvrir des phrases dans tout le collège. Il y a d'abord une première très grande entrée calligraphique, qui est à l'entrée du collège. Quand on rentre dans le collège, on a toutes les langues qui te mènent vers la cour d'entrée parce que c'était le couloir principal, et ça fait une entrée. Au milieu, ce sont toutes les traductions de toutes les langues. De part et d'autre, on a une citation d'Édouard Glissant qui est : « La frontière est cette invitation à goûter les différences. » Et de l'autre côté, on a une citation de Jean Vilar. Donc, ça, c'est une entrée principale. Une fois dans le collège, on a d'autres phrases qui vont être écrites sur les murs. Tous ces espaces ont été choisis avec les élèves, les enseignants et les enseignantes pour se demander à quel endroit ça pouvait résonner, à quel endroit ça pouvait faire lien. En fait, on a choisi avec eux les lieux de l'inscription : le plafond, l'entrée, en face de la bibliothèque, dans la bibliothèque… On a choisi les couleurs avec eux. On a aussi choisi — c'est assez drôle — on a choisi de voir comment les citations peuvent jouer aussi. Parce que, par exemple, il y a des endroits où tu as des phrases qui ne sont pas traduites. Elles sont en kabyle, elles sont en mandarin. Il n'y a pas de traduction française. Donc, tu es obligé d'aller trouver une personne dans le collège qui parle la langue pour te dire ce qu'il y a d'écrit. On a fait ça dans la bibliothèque : tu as une phrase en kabyle, une phrase en mandarin. et elles ne sont pas traduites. L'idée est d' inviter les élèves à aller chercher un autre élève. On a aussi créé des jeux pour pousser les élèves à se rencontrer, à discuter et à aller chercher des personnes qui parlent une autre langue. On a installé des jeux comme ça qui créent du lien, en tout cas, sur place. Tout ça, on l'a choisi avec eux et avec elles. On a aussi parlé de la typographie avec eux. On s'est dit : « OK, si cette typographie doit être sur les murs, on doit dessiner une typographie qui puisse être en pochoir ». Et on a créé des ateliers où eux-mêmes sont venus peindre certaines lettres avec nous. Donc effectivement ces endroits ont été choisis avec eux.
Il y a aussi une citation dans la cantine qui est assez belle. C'est une citation de Jean Vilar qui dit : « Le théâtre est une nourriture aussi indispensable à la vie que le pain et le vin... Le théâtre est donc, au premier chef, un service public. Tout comme le gaz, l'eau, l'électricité. » On a mis cette citation dans la cantine parce qu'elle nous semblait intéressante : elle parlait de biens publics, de services publics. Et les projets qu'on mène, nous, ils sont toujours liés aux institutions publiques, dans des lieux publics. Donc, il y avait aussi une réflexion sur quelle citation devait venir à quel endroit et qu'est-ce qu'elle allait dire. Et avec les élèves et les enseignants, on l'a choisi ensemble. À quel endroit pour dire quoi ?
S.A : Y a-t-il un point sur lequel vous souhaitez revenir ? Un autre que vous souhaitez aborder ?
E.T : Si on revient sur ces formes de projets et cette façon de travailler, en tout cas, en termes de définition — et ça a toujours été comme ça depuis le départ — pour moi, le design, c'est un outil. C'est un outil qui doit répondre à un bien commun, qui doit répondre à une société. Donc, en fait, quand on est designer, designeuse, on a une position où normalement, on est censé pouvoir être en capacité d'analyser un peu notre société, d'analyser des espaces et de voir comment, par le design, on peut les rendre mieux, on peut les rendre plus vivables, on peut les questionner également. Ça peut être d'un côté un outil pour rendre plus vivable, plus habitable, mais ça peut être aussi un outil critique pour le questionner et voir ce qui ne fonctionne pas. C'est comme ça que ma pratique du design prend forme depuis des années. Et les projets dont je vous parle, c'est ça : à chaque fois, le design graphique — en l'occurrence, moi, je suis designer graphique — ma matière, c'est la typographie, ce sont les mots. Je l'utilise pour pouvoir mettre en place des protocoles de rencontre, des protocoles qui questionnent, et aussi se dire que la question de la création, elle peut aussi être un levier pour ouvrir. C'est-à-dire que la création, ce n'est pas juste une ligne droite, une question d'envie de création, mais que c'est un espace qu'on peut vraiment ouvrir pour permettre aux personnes d'y rentrer, de questionner et de faire partie de cet élément de création. Parce que ça ne peut que créer plus de liens, plus de légitimité chez les habitants ou les habitantes à prendre la parole, à prendre un peu plus les choses en main. Et ça permet aussi, je trouve, de transmettre un métier qui, en France, malheureusement, n'est pas si connu. Parce que les gens pensent que le designer, ils rattachent ça à des choses très concrètes de production, mais ils connaissent moins le métier de designer comme un métier qui est en fait plus engagé, plus critique dans sa pratique.
S.A : Encore merci pour le temps que vous m’avez accordé.
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Suleyman Ahmad est étudiant en Master 2 « Design, Arts, Médias », promotion 2025-2026. ↩