Cet entretien a été mené par téléphone auprès d’Anouck Degorce, designer au sein du collectif d'urbanisme culturel « Cuesta ». Le 8 avril 2026, elle a accepté de répondre à nos questions dans le cadre d'une enquête sur le design et l'habitabilité du monde.
1. Formation et situation professionnelle
Louis Lepoittevin1 : Pourriez-vous tout d’abord indiquer quelle a été votre formation et nous décrire la structure dans laquelle vous travaillez à présent ?
Anouck Degorce : À l'époque ce n'était pas un DN MADE, mais j'ai fait une MANAA et un BTS dans le privé, à l'École de Condé. Après trois ans, j'ai essayé de m'extirper du milieu privé pour revenir dans le public, parce que j'en voyais bien les limites. Entre l'équivalent de ma licence et mon DSAA, j'ai fait pas mal de stages, d'abord dans une agence d'architecture où je faisais de la micro-architecture à Strasbourg. Ensuite, je suis partie à Montréal et j'ai bossé pour un collectif qui travaillait les questions d'espace public à travers le prisme de la participation citoyenne, de la culture, de l'événementiel, et de la manière dont les espaces publics permettent de faire du commun. C'étaient des sujets qui m'animaient déjà pas mal. Je les avais d'ailleurs connus parce qu'ils avaient accueilli le Collectif ETC pour un workshop à Montréal.
Ça m'a ensuite permis de rentrer au DSAA « Alternative Urbaine », qui s'appelle design des territoires maintenant, je crois, basé à Vitry-sur-Seine. C'était une formation très chouette, engagée et militante dans l'approche du designer, et en même temps pluridisciplinaire. On arrivait essentiellement de l'espace, mais il y avait aussi des personnes avec un bagage en graphisme ou en produit. C'était vraiment axé sur la posture du designer : comment on habite le monde aujourd'hui, comment on prend en compte les enjeux de transition écologique et sociale, et comment on développe des outils pour que les gens s'approprient l'évolution de leur territoire.
J'étais très animée par l'urbanisme culturel. À l'époque, en 2019, l'académie montée par le POLAU (Pôle Arts & Urbanisme) réunissait chaque année des archis, des urbanistes et des designers qui réfléchissaient à la manière de faire la ville. J'étais très inspirée par ces gens-là, c'est pour cela que j'ai fait mon stage de DSAA au Bout du Plongeoir, une asso à Rennes qui faisait partie de ce mouvement. En sortant du diplôme, j'ai réussi à aller bosser avec Charlotte Cauwer, qui était alors au CAUE de l'Essonne. Le CAUE menait une permanence architecturale — vraiment en mode Patrick Bouchain — dans un ancien aérodrome abandonné, au sein d'un quartier pavillonnaire. On était accompagnés par Denis Favret, un architecte qui avait bossé avec Bouchain. Ce qui était cool, c'est qu'ils avaient cherché un archi en stage, mais ils s'étaient rendu compte que les archis manquaient parfois de capacité à créer des formats qui impliquent les gens. Et moi, c'était exactement pour ça que j'avais fait du design : j'aimais travailler finement l'échelle de l'usager, alors qu'en architecture, on a tendance à être un peu plus macro dans l'échelle.
J'ai passé deux ans au CAUE à faire de l'urbanisme transitoire et tactique. Mais c'était un peu éprouvant de bosser dans le pavillonnaire essonnien. En Essonne, j’ai souvent travaillé avec des mairies de droite, sur des projets qui n’était pas forcément à destination des quartiers populaires. Les zones pavillonnaires sont parfois très imperméables et hors-sol par rapport aux problématiques sociales voisines. J'avais donc envie de changer de territoire et d'explorer des centres-bourgs, des petites villes.
J'ai déménagé en Bretagne et je suis arrivée chez Cuesta, avec qui je bosse depuis trois ans. On a un peu modifié ma pratique : en CAUE, je travaillais autant sur des questions architectures qu’urbaines, tandis qu'à Cuesta je travaille sur des questions d'urbanisme et d'espace public plus complexes. On répond à des appels d'offres en groupement, ce qui nous permet d'œuvrer à chaque étape de la transformation d'un territoire, au lieu d'être seulement en amont comme au CAUE.
C'est une coopérative, avec deux pôles géographiques. On a une équipe à Rennes, où l'on est dans un espace de coworking dans le centre. Et on a une équipe parisienne basée à La grande Coco. On est plus ou moins six, de manière très pluridisciplinaire : des ingénieurs culturels, des archis, et je suis pour le coup la seule designer. Les fondatrices, par exemple, sont formées à l'ingénierie culturelle dans l'espace public et se sont ensuite formées à l'urbanisme.
La particularité de Cuesta, c'est qu'on travaille avec des artistes. On ne leur fait pas seulement faire des éléments de décoration in fine : l'artiste nourrit le processus de projet et toute la dimension participative. En tant que designer, je collabore vraiment avec eux, on affine des outils ensemble, on tricote avec nos compétences respectives pour que chacun trouve sa place. Notre rôle, c'est d'associer les services, les élus, les habitants et les assos. Ça demande un gros travail de coordination et de gestion de projet. Souvent, on explique aux gens que notre métier consiste à « tisser » entre tout le monde pour que ça prenne. Parfois, on arrive sur un territoire et on réalise qu'ils n'ont pas besoin d'une super micro-architecture : ils ont juste besoin d'être mis en lien, car ils ont déjà toutes les compétences sur place. Notre pratique s'approche un peu du design de service.
2. Habitabilité du monde et finalité du design
L.L : Notre enquête porte sur l’habitabilité du monde et l’espace public. Elle se fonde sur l’idée que le design (ici le design d’espace, l’architecture ou la scénographie) aurait à améliorer le caractère habitable du monde et que, pour y parvenir, il devrait favoriser la rencontre, l’échange, les débats visant le bien commun en aménageant ou en investissant des lieux.
Votre pratique du design est-elle orientée vers cette double finalité ? Pouvez-vous donner des exemples de projets pour montrer en quoi c’est le cas ? Ou expliquer en quoi cette double finalité vous est étrangère ?
A.D : Oui, je suis assez raccord avec le sujet de votre séminaire. Cela s'articule autour d'un double enjeu: soit le design sert à créer des formes (de la scénographie urbaine, de la signalétique, de la micro-architecture), soit on crée des outils et des protocoles qui vont permettre de collecter la parole, de mener des enquêtes et de s'assurer que les choses se feront ensuite sans nous.
Un projet qui m'a beaucoup marquée a été réalisé avec Leff Armor Communauté, entre Guingamp et Saint-Brieuc. La direction de la culture avait un financement (via les PACTE de développement culturel en Bretagne) pour mener une enquête participative sur la vie culturelle. C'est un territoire de 25 communes et 20 000 habitants, très rural, avec des petits villages où personne ne passe jamais. On s'est demandé comment les gens habitent ce territoire et ce qui fait lien entre eux, plutôt que de les voir comme de simples consommateurs d'événements culturels.
Le territoire a accueilli pendant une centaine d'années la production du mensuel Le Petit Écho de la Mode. On est partis de cette histoire pour développer notre enquête. Au lieu de collecter seulement des mots, on a collecté des tissus, des histoires et des cartes sensibles. On a créé un « Kit cousu main» (qui est le nom du projet) avec trois outils, dont un jeu de cartes de conversation traduit en français, en anglais, et en gallo (la langue locale). Pour déployer cela, on a maillé le territoire en outillant une quarantaine d'acteurs relais (cafés, restos, mairies, associations…), On leur a donné quatre mois pour activer les outils selon leurs affinités. On est allés sur les marchés avec eux, et en quelques mois on a récolté presque 200 tissus et des centaines de conversations.
Ensuite, on a associé l'artiste couturière Agathe Mercat. Avec cette matière, elle a fabriqué une immense carte textile du territoire de 4 mètres par 4. Pour la réaliser, on a organisé des ateliers de couture collectifs, ouverts aux habitants. On a fait cela pendant les vacances scolaires dans trois villages de 400 habitants. À la fin, on avait agrégé quasiment une centaine de participants. Ça a créé de vrais moments de grâce : des habitants d'une même commune qui ne s'étaient jamais parlé se sont retrouvés à coudre ensemble.
Ces ateliers nous ont aussi permis de découvrir des pratiques locales invisibles. Par exemple, les habitants organisaient régulièrement des « veillées » traditionnelles (avec de la musique, des lectures) qui attiraient parfois 100 personnes dans un village de 400 habitants, et où aucun agent du service culture de l'agglomération n'était jamais encore allé ! Ce projet a permis de retisser de la confiance au sein même des élus et des habitants. Il prouve que proposer une diversité de formats permet à chacun de trouver sa place, et que l'habitabilité se construit par des projets qui soignent autant le processus humain que la commande finale.
3. Habitabilités
L.L : Dans notre réflexion, l’espace public est avant tout compris comme « sphère politique » et « lieu concret » où des discussions peuvent s’engager entre les personnes. Mais ce primat social et politique de l’habitabilité ne recouvre pas tous les sens possibles de cette notion. Notre réflexion se situe entre une compréhension poétique du concept et une saisie plus écologique.
Comment comprenez-vous l’habitabilité ? Pourriez-vous illustrer votre compréhension de l’habitabilité en donnant des exemples de projets ?
A.D : Les enjeux écologiques sont centraux dans notre pratique car ils sont directement liés aux enjeux sociaux. Ce n'est pas notre compétence première, donc quand la dimension environnementale est forte, on s'associe avec d'autres structures expertes.
J'ai un projet que je porte depuis 2024 à Caulnes, au nord de Rennes. C'est un petit village labellisé « Petites villes de demain », rattaché à l'agglomération de Dinan. Ils avaient une énorme départementale qui scindait le bourg en deux et tuait complètement les usages de l'espace public. Jusqu'en 2022, il y avait 8 000 voitures et poids lourds qui la traversaient chaque jour ! Résultat : la place du village était devenue un simple parking. Alors qu'il y avait cinq cafés dans les années 50, il n'en restait plus qu'un seul.
La départementale a été déclassée et une voie de contournement a été créée. Les élus ont alors lancé un appel d'offres pour faire un aménagement progressif et participatif du centre-bourg, pas du transitoire crado qui tient un an, mais des aménagements intelligents avec peu de budget. On s'est associés au bureau d'études en mobilité Altermob et au Collectif Les Animés, qui ont des compétences en paysagisme et construction. On a identifié quatre thématiques après six mois d'enquête : un réseau de cheminements piétons, l'apaisement de l'ancienne départementale, la place de l'eau, et les espaces publics vivants.
La première année, on s'est concentrés sur l'apaisement et les cheminements. On a dessiné un grand marquage au sol, limité la vitesse avec des zones 20 et 30, fabriqué de la signalétique pour créer un parcours ludique pour les enfants, et débitumé certains endroits. On les a aussi accompagnés sur la gestion de la biodiversité (création de zones de fauche et prairies fleuries). Ce n'était pas évident, car dans un bourg très agricole avec des visions un peu conservatrices, les herbes hautes, « ça fait sale ». Ça été assez laborieux et ça a fait émerger de nombreux débats et échanges au sein même du conseil municipal ! On avait proposé une piste cyclable, mais c'était trop urbain et « citadin » pour eux. Jusqu'au dernier moment, les élus changeaient d'avis sur les zones 20.
Cette année, pour la deuxième expérimentation, on s'est rendu compte qu'ils avaient surtout besoin de refaire rituel et lien dans la commune. On a donc basculé sur la thématique « Eau : retour aux sources ». Caulnes est au bord de la Rance, il y a des lavoirs et d'anciennes fontaines, mais cette identité n'est plus valorisée. On fait le pari que l'eau, qui a longtemps été un espace de rencontre, va nous permettre de travailler l'espace public de manière beaucoup plus symbolique. On associe Alexis Fichet (un metteur en scène et écrivain) et un photographe local pour collecter les récits des habitants. On va en faire une exposition scénographiée dans l'espace public tout l'été, qui s'appuiera sur les cheminements apaisés créés la première année. L'intérêt du projet, c'est ce tricotage constant entre des aménagements très terre à terre et la création de lien social.
C'est ça la beauté du design sur des projets complexes : on doit être agiles et pluridisciplinaires. On dessine un marquage au sol, on travaille en plan, on fabrique du mobilier avec des blocs de granit locaux et on conçoit une scénographie d'exposition. Mais on accepte aussi de déléguer la collecte de parole à un metteur en scène, car c'est son dada et son expertise, ce qui permet de prendre vraiment soin de la matière que les gens nous livrent.
4. Les lieux et les publics des espaces publics
L.L : Tout au long de l’histoire de nos sociétés occidentales, les « lieux » de ces échanges ont changé en fonction « des publics », des personnes engagées dans l’échange. Les communs ou les espaces numériques de discussions d’aujourd’hui, pour nous en tenir à deux exemples, semblent bien loin des Salons du XVIIIe siècle !
De votre point de vue, quels sont aujourd’hui ces lieux et quel rôle le design peut-il jouer ?
A.D : Je vais faire une réponse qui est peut-être assez personnelle ! L'espace public ouvert aux sujets liés au numérique ou aux réseaux sociaux, ce n'est pas du tout mon sujet. Je le comprends et je l'entends, mais je ne le porte pas et je ne le défends pas.
Au contraire, ce qui m'intéresse, c'est de me dire qu'il n'y a pas mieux comme espace public et comme lieu de tissage que les espaces que l'on habite concrètement. Ça peut être la terrasse d'un café, la salle des fêtes d'un petit bled, ou le salon de Madame Vonnette (la petite commère de Caulnes que tout le monde connaît). Je suis plus partisane d'œuvrer pour redonner aux espaces physiques la force qu'ils ont eue avant, en croyant fermement qu'il n'y a pas mieux que de se retrouver et d'échanger en vrai. C'est ce que je soigne dans mes projets.
L'espace public, ce n'est pas seulement la place du village ou des espaces très identifiés. Il faut se demander ce qui fait lien dans une commune. Dans les petits bourgs, la question des cafés est très forte. Mais comme beaucoup ont fermé, il faut travailler l'animation de l'espace public par l'itinérance. L'espace se pense en termes de lieux physiques, mais aussi en termes de temps. Alors qu'avant la rencontre était peut-être continue, aujourd'hui il y a un enjeu à se réapproprier les lieux ponctuellement, et à accepter de recréer des rituels et des moments de retrouvailles de temps en temps.
5. Les sources
L.L : Pour finir, une question sur « les sources » de l’habitabilité et de l’espace public. Nous, nous nous sommes fondés sur une lecture critique de Jürgen Habermas. Y a-t-il des références — designers et/ou architectes théoriciens, poètes, romanciers, cinéastes, etc. — qui accompagnent votre pratique du design ?
A.D : En théoriciens, je citerai des noms très connus : Philippe Descola sur le rapport aux non-humains (comment faire un lieu en lien avec tout un tas d'espèces), et Ivan Illich pour les questions de convivialité. Plus récemment, j'ai lu Design pour un monde fini de Camille Bosqué et de son équipe, que je trouve très intéressant. Pendant mes études, Édith Hallauer m'a aussi beaucoup nourrie, tout comme les publications de la maison d'édition Hyperville.
Côté pratique, j'ai été très marquée par Patrick Bouchain et Lucien Kroll. Mais aussi par Charlotte Perriand, qui a une vision hyper transversale : elle peut à la fois concevoir une chaise et penser l'urbanisme. Je me retrouve vachement là-dedans, j'aime cette espèce de grand écart entre les questions urbaines et le pragmatisme des objets.
Parmi les acteurs très actuels, j'ai été portée par les prémices de l'urbanisme culturel avec le Polau notamment et par les pratiques inspirées par Bouchain, comme les projets de Chloé Bodart (de l'agence Compagnie de l'architecture) ou Sophie Ricard. Enfin, une designer plus confidentielle avec qui je suis très compatible : Agathe Chiron. Elle a fait l'ENSAAMA et travaille sur des projets d'aménagements transversaux très complexes. Elle travaille beaucoup sur les écoles, les collèges, et son sujet « number one », c'est les toilettes ! Elle adore travailler la question des sanitaires scolaires car ce sont des lieux où convergent des milliards de problématiques. Elle mène de vraies démarches de maîtrise d'usage. C'est quelqu'un qui nourrit carrément ma vision des choses.
6. Conclusion ?
L.L : Un ajout supplémentaire ? Et merci encore pour cet entretien.
A.D : Écoute, avec plaisir. Tu peux t'abonner à la newsletter sur notre site ! On fait souvent des actions où on invite qui veut venir, ça peut être l'occasion de se croiser. On transmet toutes les infos via ce biais.
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Louis Lepoittevin-les-Vallées est étudiant en Master 2 « Design, Arts, Médias » à l'université Paris 1 Panthéon Sorbonne, promotion 2025-2026. ↩