Entretien avec Anna Ternon
Astrid Boisgibault

Anna Ternon est artiste plasticienne, chercheure et docteure en arts visuels. Elle a aussi fondé en 2020 l’association « Formes&Fonctions », qui « œuvre pour faciliter l’accès des femmes et minorités de genre aux pratiques outillées ». Nous avons discuté en appel vidéo le 24 mars.

1. Formation et situation professionnelle

Astrid Boisgibault1 : Pourriez-vous tout d’abord indiquer quelle a été votre formation et nous décrire la structure (université, école, entreprise...) dans laquelle vous travaillez à présent ?

Anna Ternon : Je m'appelle Anna Ternon, je suis artiste plasticienne, j'ai été formée aux Arts Décoratifs de Paris, je suis sortie en 2015. J'ai fait le secteur art espace, qui est le secteur orienté art plastique et sculpture principalement, sculpture, installation. Et en 2020, j'ai monté une association qui s'appelle l'association « Formes et Fonctions », à travers laquelle on propose des ateliers d'initiation aux ce qu'on appelle les pratiques outillées ou savoir-faire techniques, des métiers du bâtiment et de l’artisanat. Il y a une visée à la fois domestique et professionnelle. Domestique, c'est-à-dire l'utilisation des outils dans le quotidien et professionnel pour initier les... Oui, pardon, je pense que j'ai oublié de le dire, c'est pour les personnes qui s'identifient comme femmes et minorités de genre, on est en mixité choisie de genre. Et donc, l'idée, c'est d'amener ces personnes vers l'auto-émancipation par la pratique des outils, que ce soit pour une utilisation personnelle ou s'orienter vers un des métiers artisanat ou bâtiment.

2. Habitabilité du monde et finalité du design

A.B : Notre enquête porte sur l’habitabilité du monde et l’espace public. Elle se fonde sur l’idée que le design (ici le design d’espace, l’architecture ou la scénographie) aurait à améliorer le caractère habitable du monde et que, pour y parvenir, il devrait favoriser la rencontre, l’échange, les débats visant le bien commun en aménageant ou en investissant des lieux.

Votre pratique du design est-elle orientée vers cette double finalité ? Pouvez-vous donner des exemples de projets pour montrer en quoi c’est le cas ? Ou expliquer en quoi cette double finalité vous est étrangère ?

A.T : Alors, moi, je n'ai pas de pratique de design. Je ne sais pas, c'est pour ça que je n'étais pas tout à fait sûre quand tu m'as contactée, mais qu'est-ce que tu entends... Tu parles dans le cadre de l’asso ou tu parles dans le cadre de ma pratique plastique ?

A.B : Enfin, moi, je suis intéressée par les deux, et je ne sais pas quel est le lien entre les deux, mais je pense que vous avez une vision du travail en commun, même si vous ne produisez pas forcément des objets ou du design... Pour moi, la question se pose quand même.

A.T : Alors, la pratique du design, à proprement parler, elle s'est posée dans le projet qu'on vous a présenté quand vous êtes venue à la galerie avec ton cours, qui était donc de proposer à des étudiants et étudiantes dans le supérieur, dans le secteur design, de penser à des objets de petits mobilier qui pourraient être redesignés, on va dire collectivement, au contact des usagères de Petite Ruche, donc un centre solidaire de Noisy-le-Sec, à qui on propose des objets et qu'elles pourraient, au contact de ces élèves, les repenser pour mieux les adapter à leur usage réel, qu'elles feraient elles-mêmes pour qu'ensuite elles puissent les fabriquer. Donc là, dans une pratique de co-design. C'est le seul projet de la sorte qu'on ait fait à l'asso. parce que le reste des projets, quand il s'agit de menuiserie, c'est Maëlys, la menuisière, qui travaille avec nous, qui dessine entièrement les objets. Pour des questions de simplicité, parce qu'en fait, on n'a pas le temps de proposer des projets, c'est forcément toujours très long, et que c'est quand même un gros boulot que de faire du co-design. Et après, les autres ateliers, c'est plutôt des ateliers d'électricité ou d'enduit. Et du coup, là, il n'y a pas de question de design, c'est vraiment juste de l'apprentissage technique pur. Il n'y a pas de réflexion sur l'objet. C'est vraiment la question du savoir-faire technique. Donc il y a manipulation d'outils, mais il n'y a pas de réflexion sur la forme. Et après, juste dans ma pratique plastique et l'association ne sont absolument pas liées. Si tu veux, elles sont liées dans le sens où les raisons pour lesquelles j'ai monté cette association, c'est parce que moi-même, j'ai rencontré des difficultés dans l'apprentissage des savoir-faire techniques dans le cadre de mon enseignement aux arts déco. Puis par la suite, en tant que femme. Mais au-delà de ça, dans les sujets qui sont abordés, il n'y a pas de lien. Et ensuite, ce qui va être possible, ce que ces personnes vont pouvoir faire. Je ne sais pas trop à quel point ça s'applique, c'est vrai. Ce n'est pas par des pratiques de design. Je suis d'accord avec toi, c'est un des enjeux, même si nous ne le formulons pas comme ça, c'est en effet un des enjeux. C'est de faire en sorte que les femmes et les minorités de genre, alors la réalité des faits, c'est qu'on travaille beaucoup avec des femmes, très très peu, voire pas du tout avec des minorités de genre. Mais ça, c'est encore un autre sujet. Je pense qu'on a du mal à atteindre ces personnes-là qui doivent soit ne pas se sentir concernées, soit on n'arrive pas encore à les identifier et les inviter à participer à nos ateliers. Mais c'est un peu un autre sujet. Mais disons, pour être plus concrète, on travaille à ce que les femmes qui participent à nos ateliers puissent se sentir légitimes, capables et bien outillées d'habiter leur logement et d'habiter leur avenir professionnel de la façon dont elles le décident et qu'elle n'ait pas de porte fermée devant elle.

3. Habitabilités

A.B : Dans notre réflexion, l’espace public est avant tout compris comme « sphère politique » et « lieu concret » où des discussions peuvent s’engager entre les personnes. Mais ce primat social et politique de l’habitabilité ne recouvre pas tous les sens possibles de cette notion. Notre réflexion se situe entre une compréhension poétique du concept et une saisie plus écologique.

Comment comprenez-vous l’habitabilité ? Pourriez-vous illustrer votre compréhension de l’habitabilité en donnant des exemples de projets ?

A.T : Socialement, c'est ce que je t'ai dit pour l'asso, parce qu'il y a aussi beaucoup la question de l'entraide entre ces femmes. Quand elles viennent travailler en atelier, elles travaillent en binôme parce qu'on a besoin de leur montrer que c'est important de pouvoir faire les choses à deux parce que souvent, ce qui est dit aux femmes qui commencent à avoir des pratiques manuelles, c'est que les choses vont être trop lourdes. Du coup, si elles sont en deux, tout devient moins lourd et on trouve toujours des solutions. Rien ne leur est impossible à ce niveau-là. Et aussi parce que c'est important que s'il y en a une qui ne comprend pas forcément comment se faire de quelque chose et qui a peur, qu'elles puissent trouver un relais, pas forcément chez nous qui sommes là très ponctuellement, mais chez quelqu'un qui est à leur niveau technique, donc une co-apprenante. Et aussi pour leur montrer que si elles n'ont pas les outils chez elles, il faut qu'elles frappent chez les voisins-voisines, idéalement chez les voisines. On leur montre aussi, c'est un travail qu'on fait en ce moment parce que ce n'est pas évident, mais on essaie de penser à ce qui se passe après l'atelier. Une fois qu'on a intervenu une fois, ce qui est trop peu évidemment, mais pour l'instant, on n'a pas la capacité de faire plus. Qu'est-ce qui se passe et comment est-ce qu'on peut les inviter à continuer leurs pratiques ? Et avec quoi ? Et dans quel cadre ? Et voilà. Et parce que du coup, elles investissent leur espace personnel et professionnel d'une manière très, très, très différente. Une fois qu'elles ont réussi à faire en sorte que ça leur appartienne, elles aussi.

A.B : Et vous arrivez à rester en contact avec elles souvent ?

A.T : Non, en fait, on a une trop petite structure pour l'instant pour que ça fonctionne. Ça, c'est un peu ma déception du moment, mais ça va venir. Mais c'est juste qu'on a les capacités humaines et financières d'intervenir une, deux, trois fois max par groupe. On a deux projets par an globalement, deux gros projets par an.

Et dans ces deux projets-là, on a une dizaine d'ateliers par projet, à peu près. Et on n'a pas la capacité de faire plus d'ateliers et plus de suivis post-atelier. Mais ça va venir parce que l'idée, c'est que ça ne s'arrête pas juste après l'atelier, parce que sinon, c'est un peu… ça tombe à plat, quoi.

4. Les lieux et les publics des espaces publics

A.B : Tout au long de l’histoire de nos sociétés occidentales, les « lieux » de ces échanges ont changé en fonction « des publics », des personnes engagées dans l’échange. Les communs ou les espaces numériques de discussions d’aujourd’hui, pour nous en tenir à deux exemples, semblent bien loin des Salons du XVIIIe siècle !

De votre point de vue, quels sont aujourd’hui ces lieux et quel rôle le design peut-il jouer ?

A.T : La question du lieu, elle est en effet très importante parce qu'à partir du moment où on décide d'être en mixité choisie de genre, l'espace public, ça peut poser des gros problèmes. Là, très récemment, on a eu un atelier avec un nouveau partenaire d'un centre social dans Paris. Et je te raconte l'anecdote parce que ç'est plus parlant, mais l'atelier se déroule le samedi, je vais déposer les outils le vendredi. Et donc, je rencontre vitement la personne en charge pour la première fois et elle me dit, il va faire beau, potentiellement, on va mettre les tables dehors et l'atelier, ce sera dans l'espace public. Comme ça, ça va faire venir des gens. Et donc, je lui redis parce que je vois le truc venir : on se rappelle bien, c'est un atelier en mixité choisie de genre, on ne peut pas accueillir tout le monde. Du coup, il y a une exclusion qui se fait automatiquement. Et sachant que je n'allais pas être là pour gérer le truc, j'étais un peu anxieuse. Bon, le fait est que ça s'est bien passé, mais que la personne qui gérait l'atelier, qui est donc la ménagère, m'a dit, à un moment donné, il y a un homme qui est passé et on s'est pris des réflexions. Alors, je n'ai plus les réflexions exactes, mais je les imagine très bien. Je ne sais plus si c'était qu'il leur disait comment il fallait faire ou si c'était plutôt des réflexions du genre, « ah bon, vous faites ça avec des outils, c'est pas trop dangereux ». Parce qu'en fait, on s'en est déjà pris, des réflexions comme ça. On avait eu ce cas-là aussi. Donc ça, c'est pour la question de l'espace public, du coup, qui n'est donc pas une évidence, parce que tant que les problématiques de restriction d'accès aux pratiques liées au genre existeront, l'espace public, c'est un espace compliqué pour mettre en place ce genre d’atelier. Cela étant dit, plus on prend l'espace public avec ce genre de pratiques en mixité choisie de genre, plus on a des femmes qui n'auraient pas ces pratiques-là si c'était des ateliers mixtes, parce qu'elles se diront que ce n'est pas pour elles, etc. Donc faire des ateliers qu'entre femmes et minorités de genre dans l'espace public, c'est aussi montrer que ça existe. Donc c'est aussi très bien. Donc c'est un peu juste bien réfléchir à comment ça se passe, que ce soit bien encadré pour que des personnes soient référentes. Si jamais il y a un problème, si jamais il y a des commentaires mal placés, etc. Voilà. Et après, nous, c'est des pratiques qui sont potentiellement poussiéreuses, potentiellement qui font du bruit, potentiellement avec des outils qui sont électriques. Donc on a besoin pas mal d'être en intérieur. En tout cas, c'est plus simple. Et du coup, on intervient dans les locaux de nos partenaires. Parce que nous, on n'a pas de lieu à proprement parler. Tous les outils de l'asso sont stockés à mon atelier personnel. Et du coup, on intervient à la Villa Belleville pour le projet qu'on mène avec elle, dans les lycées pour les projets qu'on mène avec les lycées, dans les centres sociaux pour les projets qu'on mène avec les centres sociaux. À chaque fois, c'est nous qui nous déplaçons et déplaçons nos outils pour faire les ateliers. C'est sûr qu'avoir des lieux clos, avec une salle dédiée à l'atelier, entre nous, ça ôte complètement la problématique. Elles vont être vues et exposées à une potentielle micro-violence, ou violence tout court d'ailleurs, de la part des gens qui passent. Et en fait, c'est important aussi qu'elles soient dans un lieu clos, parce qu'elles sont comme ça, protégées. Et le fait qu'elles ne soient pas vues, elles ne subissent pas de regards extérieurs, même si ces regards ne sont pas nécessairement malveillants, mais juste le fait que tu te dises qu'il y a quelqu'un qui te regarde, parfois ça inhibe tes faits et gestes. Et voilà, tu peux être inhibée par le contexte. Donc en intervenant en intérieur, il n'y a pas de problème.

5. Les sources

A.B : Pour finir, une question sur « les sources » de l’habitabilité et de l’espace public. Nous, nous nous sommes fondés sur une lecture critique de Jürgen Habermas. Y a-t-il des références — designers et/ou architectes théoriciens, poètes, romanciers, cinéastes, etc. — qui accompagnent votre pratique du design ?

A.T : Dans l’asso, non, pas vraiment. Il y aurait pléthore de textes à convoquer, mais je t'avoue que sur cette pratique-là, je suis plus dans le terrain que dans la lecture, ce qui est regrettable, mais je n'ai pas le temps de tout faire. Mais il y a plein de textes et plein de personnes qui se mobilisent sur le plan théorique. Et après, dans la pratique perso, je sors d'une thèse en recherche-création de 5 ans, donc des gens, il y en a beaucoup. Je travaille sur les liens entre le géologique et le corps humain. Et du coup, à la question de est-ce qu'on peut aller au-delà de la frontière du vivant et du non-vivant ? Je m'imagine que la question de l'habitabilité, elle se pose aussi à cet endroit. Mais oui, sur l’asso, non, on n'a pas de gens qui nous accompagnent. Mais il y a plein d'initiatives, en fait, qui se font un peu du même ordre. Si je dirais qu'il y a une asso assez proche qui s'appelle Les Enchantières, à Montreuil. C'est une association de femmes, pour le coup, qui propose des ateliers. Initiation pratiques outillées, mais avec des ateliers percés-accrochés, réparer ta chaise d'eau, etc. Entre femmes, à Montreuil. Et j'avoue que c'est un gros rêve pour moi, parce qu'elles ont construit un super projet. Et voilà, si on a un modèle, c'est un peu elles, quoi. Elles ont construit leur lieu. Il y a un documentaire qui est sorti sur leur projet, la construction du lieu, qui s'appelle De rêve et de parpaing, que je te recommande de voir. Et ça, je trouve que sur la thématique de l'habitabilité, c'est intéressant à voir, dans mes sujets, pas dans le sujet qu'on traite avec l’asso. C'est vraiment intéressant. Parce qu'elles construisent leur lieu entre femmes, qui est un lieu pour les femmes, où elles vont venir apprendre à faire les ateliers que je te disais. Elles sont toujours en train de le construire, c'est une construction participative, quoi, entre femmes. Il y a très peu de professionnels du bâtiment, en fait. Il y a pas mal de meufs qui touchent aux outils, mais qui ont un métier autre à côté. Et ouais, elles ont réussi à mettre en place un truc qui est assez balèze, quand même. Avant, elles faisaient, comme on fait nous, des ateliers en se déplaçant, mais maintenant, elles ont un vrai lieu où elles accueillent.

6. Conclusion

A.B : Y a-t-il un point sur lequel vous souhaitez revenir ? Un autre que vous souhaitez aborder ?

Encore merci pour le temps que vous m’avez accordé.


  1. Astrid Boisgibault est étudiante en Master 2 « Design, Arts, Médias », à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, en 2025-2026.