Professeure des université à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, membre de l’institut de recherche ACTE, Catherine Chomarat-Ruiz est philosophe de formation. Elle a récemment publié À l’écoute du design, une théorie critique, Bagnolet, L’Échappée belle, coll. Portes, 2025.
Résumé
Qu’apportent les pensées critiques à une théorie critique du design fondée sur l’École de Francfort ? Après avoir dégagé des critères susceptibles de légitimer la catégorie des « pensées critiques », nous nous fonderons sur trois exemples de pensée critique pour répondre à cette question. Nous montrerons ainsi que la pensée critique de la sociologie, les études décoloniales et l’écoféminisme apportent surtout des concepts et des questionnements à notre propos. Ce sera enfin l’occasion de préciser que, au-delà de l’hybridation entre pensées et théories critiques, il s’agit d’envisager les premières comme un puissant ferment des secondes.
Abstract
What can critical thinking contribute to a critical theory of design based on the Frankfurt School? After identifying criteria likely to legitimise the category of ‘critical thought’, we will use three examples of critical thought to answer this question. We will show that critical thinking in sociology, decolonial studies and ecofeminism contribute concepts and questions to our discussion. Finally, it will be an opportunity to point out that, beyond the hybridisation between critical thought and theory, we need to see the former as a powerful ferment for the latter.
Introduction
Dans ce texte, nous voudrions à la fois préciser comment pensées et théories critiques s’articulent. Cet assemblage n’est pas le fruit de notre imagination, les pensées critiques s’étant souvent bâties contre des théories préexistantes qui, elles aussi, se disaient critiques. C’est ainsi que les études « décoloniales » s’élaborent en se distinguant des études « post-coloniales ». Engagées dans la critique du colonialisme, ces dernières demeureraient débitrices de ce type d’impérialisme, du seul fait de se construire en s’opposant à lui. Elles seraient également fautives dans la mesure où elles ne tiendraient pas compte des individus qui, racisés ou minorés, partagent une condition comparable à celle des personnes ayant vécu dans d’anciennes colonies alors même qu’elles vivent dans les pays colonisateurs. Néanmoins, cet assemblage entre pensées et théories critiques du design demeure à préciser pour ce qui concerne notre théorie critique et au regard du présent Dossier thématique.
En effet, l’élaboration de notre théorie critique du design s’effectue en regard de l’École de Francfort, dans la mesure où nous nous servons de certains des concepts forgés par Theodor Adorno, Hartmut Rosa, Axel Honneth, etc1. Préoccupée par les questions éthiques qui innervent le design, nous montrons que l’habitabilité du monde paraît se confondre avec sa mise à disposition technique et scientifique, nous empêchant alors d’atteindre la vie bonne, faisant ainsi de nous des êtres aliénés au regard d’un monde devenu froid, distant, qui ne résonne plus. Intéressée par le problème d’une connaissance scientifique dont les designers semblent parfois se détourner, nous établissons qu’ils résistent ainsi à la réification scientiste du monde.
Pour heuristique qu’elle soit, l’École de Francfort ne suffit cependant pas pour élaborer notre théorie critique du design. Si les quatre, bientôt cinq, générations de penseurs composant ce courant se relisent les uns les autres de façon critique, elle n’a pas recours aux pensées critiques — aux études décoloniales, par exemple — pour enrichir cette remise en question, comprendre notamment ce qu’elles pourraient apporter au marxisme des origines. De même, elle ne semble pas réellement entrevoir en quoi une critique sise à l’intersection des gender studies et de l’écologie — nous pensons à une autre pensée critique, en l’occurrence l’écoféminisme — pourrait contribuer à son renouvèlement. Or, ce sont-là des pensées critiques et des préoccupations qui, contemporaines, européennes et mondiales, innervent le design. Pour s’en convaincre, il suffit de penser aux développements qu’Alice Rawsthorn consacre à la condition des femmes ou des personnes noires qui essaient de s’affirmer en tant que designers, ainsi qu’aux courants tenant du slow design, du design écosocial, etc2. Dès lors, la portée critique de notre théorie de ce champ ne peut se contenter de l’École de Francfort, comme source d’inspiration théorique, en les laissant de côté.
Néanmoins, dans le Dossier thématique dans lequel nous publions le présent article, c’est surtout l’apport des théories critiques aux problèmes éthiques et épistémologiques du design qui a été cerné. L’articulation des pensées et des théories critiques, au sens de l’apport des premières aux secondes, a peu été traité, en dehors de la manière dont les études décoloniales modifient le regard que nous portons sur l’histoire et l’historiographie du design. En partant de trois exemples de pensées critiques, afin d’élargir la seule mention aux études coloniales, il nous incombe par conséquent de mieux d’identifier les termes de cet assemblable, puis de préciser en quoi ce dernier consiste — s’agit-il d’une opposition, comme dans le cas des études décoloniales vis-à-vis des études postcoloniales, d’une articulation en forme de complémentarité, de tout autre chose ? — pour établir si les pensées critiques apportent réellement quelque chose si ce n’est aux théories du design, tout au moins à notre théorie critique de ce champ.
1. De quoi parlons-nous ?
1.1 Flou sémantique et triple distinction
Il convient tout d’abord de noter qu’un certain flou sémantique règne. Même dans les ouvrages qui entendent définir les pensées critiques, ces dernières sont parfois nommées « théories critiques» au sein d’un même article3 . Et cette indifférenciation explique sans doute aussi pourquoi, dans les textes composant le présent Dossier thématique, la distinction n’est pas réellement étudiée. Cependant, trois différences subsistent à l’égard du marxisme et de ses concepts, du pouvoir supposé concentré ou diffus, de l’engagement politique et du caractère empirique de la science.
Alors que les théoriciens de l’École de Francfort ont cherché à comprendre pourquoi le marxisme n’avait pas jugulé la montée des extrémismes dans l’entre-deux guerres, voire contré l’avènement des totalitarismes du XXe siècle, et qu’ils continuent de dialoguer de façon critique avec ce courant et les concepts d’aliénation, de réification, etc., les pensées critiques s’en détournent. En effet, elles adviennent dans un contexte historique et des situations très différentes de celles qui ont présidé à la création de l’Institut de recherche en sciences sociales4. Il s’agit de la chute du mur de Berlin en 1989, de l’insurrection zapatiste de 1994, des manifestations contre l’organisation mondiale du commerce, à Seattle, en 1999... Pour des penseurs critiques du populisme tels que Ernesto Laclau ou Chantal Mouffe, sensibles au contexte historique et au caractère international des problèmes, les concepts issus du marxisme sont inadéquats pour analyser les méfaits du système capitaliste néo-libéral.
Une seconde distinction tient à la nature du pouvoir dont il incombe de s’émanciper, et aux acteurs de cette émancipation. Pour la théorie critique francfortoise, il s’agit de s’émanciper d’un pouvoir détenu par le biais du marché capitaliste, de son système de production et de l’État qui les garantit et, dans le marxisme des origines, c’est à la classe ouvrière qu’incombe cette émancipation. Pour les pensées critiques, l’objectif est de se libérer des pouvoirs qu’exercent l’armée, les prisons, l’école, les médias... Dès les années 50, notamment aux États-Unis, l’analyse marxiste d’un pouvoir concentré cède ainsi la place à la French theory et aux approches dédiées aux « micro-pouvoirs », c’est-à-dire à un pouvoir diffus5. Selon ces perspectives, la classe ouvrière ne peut donc pas réaliser cette libération, il faut aussi compter avec la « multitude » (Toni Negri et Michael Hardt), le « peuple » (Ernesto Laclau et Chantal Mouffe), le « sujet » (Alain Badiou), les « queers » (Judith Butler), les « sans part » (Jacques Rancière), les « subalternes » (des sulbaltern studies indiennes6).
La troisième différence porte que le fait que les théoriciens critiques se seraient petit à petit éloignés des milieux ouvriers et de l’action politique, l’empiricité de leurs investigations cédant alors le pas devant une forme d’abstraction théorique inhérente à la philosophie. Les pensées critiques viseraient, quant à elles, à lier le sort des personnes vulnérables à l’action politique et à la théorie7.
1.2 Assemblage et hybridation
Dans notre traitement des problèmes éthiques et épistémologiques du design, nous avons d’emblée privilégié la théorie critique et, d’une certaine manière, cette triple distinction consolide ce primat. Nous tenons à une filiation marxiste parce que certains des concepts produits et critiqués par l’École de Francfort, puis retravaillés par nos soins, ont encore une vertu explicative. Nous pensons à l’aliénation qui contrevient à l’habitabilité du monde et épargne d’autant moins les designers qu’ils participent à son avènement, ou encore à la pensée et aux concepts qui, en réifiant l’hétérogénéité du réel, légitiment la prudence avec laquelle les investigations et les connaissances scientifiques sont parfois accueillies par les designers.
En outre, nous sommes prudente face au caractère diffus du pouvoir dont il s’agit de s’émanciper et du problème relatif aux acteurs de cette émancipation. Certains des lieux de pouvoir semblent capables de s’autoréformer : tout comme Harmut Rosa, nous pensons à l’école et à sa capacité à revoir ses savoirs tout comme les formats pédagogiques susceptibles de transmettre ces derniers. Et, surtout, on pourrait se demander si ce caractère diffus du pouvoir ne joue pas en faveur du système capitaliste néo-libéral : à être partout, l’origine et la nature du pouvoir finissent par ne plus être nommés, situés et, partant, c’est la possibilité même de les combattre pour s’en émanciper qui pourrait s’évanouir. Quant au problème de savoir qui réalisera cette émancipation, il ne se pose pas : cette dernière viendra des designers et des usagers, c’est-à-dire aussi des théoriciens-designers et des usagers-experts. Enfin, il serait dommageable que, sous couvert d’internationalisme et d’engagement politique, l’on délaisse l’universalité d’un éclairage au profit de théorisations situées, peu portées à distinguer explication scientifique et compréhension militante.
Néanmoins, ce primat accordé à la théorie ne signifie pas qu’il faille se passer des pensées critiques. Même s’il faut encore s’attacher à des pensées critiques spécifiques afin de sortir des généralités, et si cet apport demeure à préciser à ce stade du propos, ce premier point nous autorise à qualifier la rencontre de ces deux champs en termes d’hybridation. En effet, de notre point de vue, l’assemblage entre pensées et théories critiques relèvent d’un croisement, d’une sorte de greffe, où deux d’explications du monde peuvent se rejoindre sans pour autant se confondre.
2. L’apport d’une pensée critique française
Pour se faire une idée de cet apport, sans pour autant avoir la prétention de clore le débat — il faudrait, au minimum, qu’une thèse soit consacrée à ces questions —, nous allons fonder notre propos sur trois pensées critiques précises, à savoir une approche française de la critique inhérente à la sociologie, les études décoloniales et l’écoféminisme. Nos second et troisième choix trouvent leur sens dans une sorte de manque imputable à l’École de Francfort, comme nous l’avons déjà souligné plus haut ; nos deux premiers choix s’expliquent par la volonté de ne pas réduire les pensées critiques à une aire géographique donnée, c’est-à-dire soit à un pays européen, soit à un pays extérieur à l’Europe.
Notons que, considéré en lui-même, le premier choix répond bien aux critères que nous venons cerner. Didier Éribon, sur lequel nous fondons une approche de la pensée critique française, s’est éloigné du marxisme ; en lecteur de Michel Foucault, il s’intéresse bien au pouvoir diffus ; il n’a de cesse d’enquêter, en tant que transfuge de classe et sociologue, sur son milieu d’origine, la distanciation scientifique n’équivalant pas chez lui à une mise à distance du politique.
2.1 Principes méthodologiques et prudence épistémologique
Dans Principes d’une pensée critique8, Didier Éribon expose les fondamentaux de la pensée critique à l’œuvre dans la sociologie, à savoir le déterminisme, le plan d’immanence, l’émancipation. Il rappelle ainsi que l’étude des sociétés se fonde sur le principe selon lequel les individus et les groupes sociaux sont exclusivement façonnés par l’histoire humaine, ce qui exclut l’intervention transcendante d’une divinité, d’un ordre symbolique inconscient ou d’une autorité politique. Il en déduit que la sociologie se déploie sur un « plan d’immanence », qu’elle doit viser l’émancipation des individus et des sociétés à l’égard de ce déterminisme historique, et que, pour son propre compte, elle doit se prémunir contre une tendance à l’orthodoxie scientifique, s’attacher aux impensés disciplinaires liés à l’ordre religieux, symbolique ou politique établi9.
Sans parler de déterminisme historique, notre théorie critique cherche néanmoins à comprendre comment le système capitaliste néo-libéral affaiblit l’éthique du design, et pourquoi il tire parti de la méconnaissance scientifique de ce champ. Sans se référer au principe d’immanence, elle n’a jamais pensé qu’une quelconque transcendance divine pesait sur le développement historique du design, et s’est bien gardé d’occuper cette place vacante en développant un discours transcendant au design : c’est pourquoi, fidèle à la philosophie sociale, elle a toujours donné la parole aux acteurs en menant des enquêtes de terrain. Sans recourir à ce principe, notre théorie critique s’est également méfiée de ses angles morts, en convoquant d’autres sources critiques que celles auxquelles elle s’est d’emblée abreuvée. De même, notre théorie critique a toujours visé l’émancipation des acteurs du design tout en se gardant, pour son propre compte, de l’orthodoxie scientifique. C’est pourquoi, plutôt que de prendre pour argent comptant la méfiance de designers à l’égard de la connaissance scientifique, elle est plutôt partie de la réification que la science, aussi mal mise en œuvre que comprise, peut engendrer dans l’esprit des acteurs et dans le champ du design en général.
Dans Principes d’une pensée critique, Didier Éribon poursuit son analyse des fondamentaux de la sociologie. Alors qu’il montre tout d’abord en quoi les principes qui fondent la méthode sociologique confèrent à cette discipline sa portée critique et émancipatrice, il envisage ensuite d’opérer la critique de la sociologie. C’est ainsi qu’il s’intéresse à la manière dont celle-ci détermine ses objets d’étude et élabore son concept de vérité. En effet, comme tout œuvre scientifique, la sociologique est guettée par une tendance « performative », elle tend à construire son objet et finit parfois par voir dans ce supposé « réel » ce qu’elle voulait voir. Il reprend explicitement ici, en des termes un peu différents de ceux employés par Pierre Bourdieu, l’idée que « dire ou décrire, c’est en même temps prescrire10 ».
Cette prudence épistémologique est déjà à l’œuvre dans notre théorie critique, même si nous ne prétendons pas pour autant avoir été infaillible. En effet, quand nous retravaillons des concepts tels que ceux d’aliénation, ou de pensée identificatrice, par exemple, pour éclairer tel ou tel propos d’un designer tiré de nos enquêtes, ou quand nous formulons les interrogations qui composent ces entretiens, la prudence est de mise à l’égard du caractère performatif que dénonce Didier Éribon. Il ne s’agit ni de confirmer ce que nous pressentions, ni d’induire les réponses aux questions que nous posons.
Au regard de cette proximité entre cette entrée française dans la pensée critique (de la sociologie) et notre propre théorie critique (du design), l’apport semble minime, tient en quelque sorte lieu de rappel. De façon plus précise, disons que l’apport de la pensée critique ne réside ni dans les principes méthodologiques, ni dans la prudence épistémologique qui viennent d’être convoqués. Comme nous allons le montrer, il tient plutôt aux concepts que nous pourrions retravailler pour notre propre compte, et aux questions que, à l’instar de toute entreprise critique, nous devrions nous poser.
2.2 Concepts et questions
Pour éclairer les déterminations sociales qui « façonnent » nos existences individuelles et collectives, Didier Éribon emprunte le concept de « cadres sociaux de la mémoire » à Maurice Halbwachs11. Grâce à ce concept, il est possible de penser comment nous pouvons à notre insu être pétris par notre passé familial et par l’histoire. Quand nous avons été confrontée à la méfiance que des designers éprouvent à l’égard des mots que sont pour eux des concepts, ou de la langue (savante ou abstraite) dans laquelle s’énonce une théorie, nous avons reculé devant l’hypothèse d’un héritage insoupçonné et néanmoins prégnant, une sorte d’«inconscient professionnel » gardant trace du rôle que la langue a joué dans les régimes totalitaires et jusque dans les affiches commandées aux designers graphistes de l’époque. Ce concept de « cadres sociaux de la mémoire » nous aurait été fort utile pour mieux élaborer ce point de notre théorie critique du design.
Pour ce qui concerne l’apport de cette pensée critique en termes de questions, nous pouvons fournir deux exemples. Le scientifique ou le théoricien n’échappent pas à ces cadres sociaux de la mémoire ; de façon plus générale, ils demeurent eux aussi façonnés par des déterminations multiples. C’est pourquoi, toujours dans ses Principes d’une pensée critique12, Didier Éribon conseille d’analyser « qui parle ? ». Si, contrairement à lui, nous ne pensons pas que toute œuvre critique recèle une part autobiographique — l’autobiographie n’y survivrait pas, même si c’est là un autre problème ! —, et si nous avons tenu à éviter la mise en abyme qu’implique un discours s’interrogeant sur les conditions mêmes de sa tenue, nous sommes toutefois allée un peu vite en omettant d’interroger le sujet de l’énonciation de notre théorie critique du design.
La seconde question tient à la violence symbolique et à la réception d’une œuvre critique. Dans son ouvrage, notre sociologue souligne la violence symbolique que, sous couvert d’émancipation, l’on peut infliger aux membres de sa propre famille dans le cas des sociologues transfuges de classe — il pense ici au sort qu’il fait aux siens dans Retour à Reims —, et, plus généralement, à ceux que l’on étudie13. Dans notre théorie critique du design, nous avons fait l’hypothèse que, même si elles se veulent bienveillantes et émancipatrices, les investigations scientifiques ne sont pas toujours sans effet négatif sur ce champ. En nous appliquant à nous-mêmes cette critique, nous avons veillé à travailler de façon inclusive, c’est-à-dire pour et avec les premiers concernés — à savoir les designers — et cette attention se traduit notamment dans nos entretiens semi-directifs, dans l’ouverture sans cesse rappelée de notre séminaire... Mais avons-nous pour autant réussi à gommer toute violence symbolique ? Après tout, nous n’avons pas posé pour elle-même la question de la réception de notre théorie critique du design, et nous ne pouvions le faire avant de l’avoir élaborée.
Eu égard à l’apport de ces concepts et de ces questions, nous pouvons préciser que, dans leur hybridation, cette pensée critique met l’accent sur des hésitations, des esquives de notre théorie du design. À proprement parler, elle n’est ni en opposition avec la théorie, comme les études décoloniales peuvent s’opposer aux études post-coloniales, ni en simple complémentarité. En effet, elle permet de prolonger notre théorie, tout en l’incitant à repérer les moments où celle-ci n’a pas su ou pas pu être suffisamment, voire radicalement, critique. Dans un assemblable qui relève d’une hybridation, cette pensée critique constitue une sorte de ferment critique pour notre théorie du design.
3. L’apport des études décoloniales
Notons tout d’abord que, conformément aux critères que nous avons retenus, les études décoloniales s’éloignent du marxisme — la distance étant plus ou moins grande selon les autrices et auteurs — sans pour autant adhérer à la conception du pouvoir issu de la French theory, et tout en rejetant souvent les attitudes qui pourraient relever de la « politique à distance ». Cette précision suffit à rappeler que, même au sein d’un champ précis tel que les études décoloniales par exemple, c’est une véritable nébuleuse qui se range sous la bannière des « pensées critiques ». Répétons-le : notre propos n’entend pas régler la question de l’apport de ces dernières à la théorie critique une fois pour toutes, mais plutôt esquisser des pistes de recherche.
3.1 L’apport minime de certains concepts
À propos de la pensée critique proposée par Didier Éribon, nous avons établi que son rapport réside dans les concepts proposés et dans les questions suggérées. Pour ce qui concerne les études décoloniales, quelques nuances sont à apporter.
En matière de concept, il faudrait en effet noter, en premier lieu, que l’apport est parfois minime. C’est par exemple le cas de « l’écoute » qui, dans la pensée de Rolando Vázquez, signifie « passer d'un mode de consommation, de destruction de la Terre et des mondes, à un mode de devenir ou d'être à disposition de la Terre, des autres et de leurs mondes ». Pour notre propos, ce concept n’ajoute rien à celui de « réification », envisagé par Georg Lukács et Theodor W. Adorno, conjugué à celui de « résonance », propre à Hartmut Rosa. Autre exemple relatif à une extension minime des concepts, la « subjectivité active » que María Lugones illustre par le schéma « I→we » — « je→nous » et qui désigne le moment où s’opère l’ouverture aux autres14. En référence à Maurice Merleau-Ponty, Hartmut Rosa rappelle que l’humain est un être de relation aux autres humains et au monde, soutient que l’intersubjectivité est ontologiquement fondatrice. Pour notre théorie critique, cela signifie que l’intersubjectivité fonde l’ouverture du sujet (des designers) à autrui et, partant, à (l’amélioration de) l’habitabilité du monde. La nuance que nous voudrions apporter ici tient au fait que si l’apport des pensées critiques tient aux concepts, tous les concepts ne sont pas pour autant intéressants du seul fait d’émaner d’une pensée critique.
3.2 Des concepts contestables
Pour continuer à nuancer notre précédent propos il faut souligner, en second lieu, que tous les concepts forgés par les études décoloniales ne sont pas bons à prendre. À titre d’exemple, nous pourrions retenir un extrait d’Audre Lorde devenu célèbre : « The master’s tools will never dismantle the master’s house15 », soit : « Les outils du maître ne détruiront jamais la maison du maître ». Passons sur le fait que quelque chose de la figure du maître demeure, de notre point de vue, insuffisamment pensé. Le maître désigne la figure du « dominus », du maître d’esclave, mais il arrive aussi que le maître signifie le « magister », le pédagogue : donc tous les maîtres ne se ressemblent pas, et nous pouvons rendre grâce de manière critique à ceux qui, avant nous, ont forgé des concepts et élaboré une pensée. Passons aussi sur l’idée que la critique la plus efficace consiste peut-être à retourner, contre le maître, le concept qu’il a forgé afin de le prendre en pleine contradiction logique et pratique. De tels retournements critiques semblent en réalité constitutifs de l’histoire de la philosophie comme de l’émancipation à l’égard du colonialisme. Les révoltes et les indépendances des colonies — l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, pour prendre des exemples français — n’ont-elles pas retourné contre les maîtres (les oppresseurs français) les concepts de « liberté, égalité, fraternité » ?
Attachons-nous plutôt à la signification épistémologique de cet extrait. Pour notre propos, cela reviendrait à dire que les concepts retravaillés et transposés au champ du design demeurent entachés des préjugés et stéréotypes véhiculés par une pensée issue de l’Europe coloniale, émoussés en leur portée critique. Or les concepts ne sont pas des entités éternelles, ce sont des outils susceptibles d’être perfectionnés, enrichis de contenus chaque fois différents, au fil des générations de penseurs, gagnant ainsi en précision comme en extension. Originairement forgé par Karl Marx et par Georg Lukács, pour désigner la manière dont le capitalisme réifie la nature et affecte les ouvriers jusque dans leur être, le concept d’aliénation est repris par Hartmut Rosa pour établir que, dans nos sociétés de la modernité tardive, c’est l’accélération du temps qui aliène les individus. Dans l’élaboration de notre théorie critique, nous avons repris ces différentes acceptions pour établir que le design a accompagné le développement du capitalisme et de ces méfaits, tout en subissant à son tour les effets. En d’autres termes, tous les concepts ne sont pas bons à prendre dans les pensées décoloniales, parce que c’est la conception même de ce qu’est un concept qui est en jeu et qui, en l’occurrence, ne peut être adoptée au sein de notre théorie critique du design.
À ce premier exemple de concept qui n’est pas bon à retenir, nous pouvons ajouter celui que fournit la « désobéissance épistémologique 16». Forgé par Walter Mignolo, ce concept se fonde sur l’idée que le corps du sujet pensant ne devrait pas être déconnecté de sa pensée, que « ça » pense à travers son corps. Fort de cette réincorporation de la pensée dans le sujet pensant, notre auteur remet alors en question le fondement de la vérité, notamment chez Descartes, pour qui les substances pensantes et étendues sont distinctes, et en appelle à une rupture en forme de « désobéissance épistémologique ». Autant l’idée d’incorporer la pensée, de s’interroger sur la manière dont la pensée projectuelle passe par le corps des designers nous paraît intéressante, autant cette injonction nous laisse perplexe. Quitte à envisager la critique de la vérité, ne faudrait-il pas le faire à partir de plusieurs cartésiens — certains, tels Spinoza, ne distingue pas entre les substances — et, surtout, ne faudrait-il pas distinguer entre fondement de la vérité (rigueur du raisonnement, expérimentation et falsifiabilité, etc.) et vérité du corps (sensation, souffrance, bien-être, etc. toujours vrais pour moi, pas si facilement partageables que cela) ? Autrement dit, cette « désobéissance épistémologique » semble trop s’inscrire dans le type d’opposition inhérent à la posture des études coloniales, elle s’apparente trop à un rejet pur et simple de toutes les formes de rationalités possibles pour engager une critique radicale et rigoureuse des savoirs établis et de l’orthodoxie scientifique. Pour nuancer notre propos précédent, retenons que non seulement la portée de certains concepts est minime mais que, parfois, notamment quand ils engagent une critique épistémologique de ce qu’est un concept et des critères de vérité, certains concepts ne sont pas bons à prendre dans les pensées décoloniales.
3.3 Concepts utiles, comparatisme conceptuel
Cependant, ces nuances n’infirment pas l’idée que l’apport des études décoloniales est effectif. Il nous suffit d’en appeler au texte que Maxime Benvenuto et au rôle que joue les concepts de « double déni » (Rolando Vázquez) et de « design post-normal » (Alastair Fuad-Luke) dans l’approche critique d’une histoire européocentrée17. Pour notre part, nous considérons que l’apport des études décoloniales à notre théorie critique du design se situe malgré tout, comme pour la pensée critique développée par Didier Éribon, au plan des concepts et des questions qu’elles encouragent à se poser. De façon plus précise, nous pouvons dire qu’une grande partie de l’intérêt des pensées critiques tient, nous semble-t-il, au comparatisme conceptuel qu’elles suscitent.
Prenons les exemples du « buen vivir » et de la « precedence and earthlessness », selon de Rolando Vázquez, comparés à « la vie bonne » et rapportés au problème de l’accélération, selon Hartmut Rosa. Pour ce dernier, le concept de « vie bonne » ne correspond pas tout à fait aux approches éthiques connues — Aristote, les stoïciens, etc.—, et se distingue radicalement du sens que lui confèrent nos sociétés de la modernité tardive : posséder toujours plus de choses, tenter de vivre mille vies... Pour illustrer son idée de « vie bonne », Hartmut Rosa fait allusion à l’expérience que chacun d’entre nous peut faire de moments heureux, riches d’expériences partagées et émouvantes, où il nous semble entrer en résonance avec le monde. Or, la vie bonne n’équivaut pas au « buen vivir » de Rolando Vázquez. Le concept d’Hartmut Rosa ne recouvre pas réellement de dimension « cosmique », même si la vie bonne a à voir avec la résonance du monde, il concerne surtout le monde humain. Faisons un pas de plus en formulant une question induite par ce concept : en comparant ces deux concepts, ne devrions-nous pas nous interroger sur la dimension cosmique à laquelle devrait tendre le design, au-delà de l’habilité du monde humain ? Telle est l’intuition qui préside aux travaux que Christian Perrin consacre à une éthique « désanthropocentrée18 ».
Pour notre second exemple, rappelons que, pour Hartmut Rosa, l’aliénation est comprise sous l’angle du temps, de l’accélération de la vie des individus et des sociétés impliquant que le monde, uniquement envisagé en termes de ressources à exploiter, devient froid et ne « résonne plus ». Chez Rolando Vázquez, le double concept de « Precedence and Earthlessness » renvoie à l’inscription des individus et des sociétés dans une temporalité ancestrale, sorte de continuum passé-avenir, et à la dépossession de la Terre que subissent certains peuples. En effet, la modernité néo-libérale détruit le temps ancestral au profit de la mesure et de la rentabilité de la production ; elle exploite les ressources sans fin. L’intérêt de la comparaison réside dans les deux conceptions du temps qui sous-tendent ces concepts. D’un côté, avec l’idée d’accélération, le temps des horloges est distingué de la durée qui ne peut plus advenir ; d’un autre côté, le temps ancestral et tellurique échappe à la mesure et à la seule subjectivité. Et c’est intérêt s’accroît dès lors que cette comparaison engage la question suivante : qu’est-ce qu’un design dont le temps du projet ne serait pas simplement accéléré sous la férule du système néo-libéral, ou uniquement décéléré, mais recouvrirait une dimension ancestrale ?
En prenant appui sur une pensée critique française (Didier Éribon), nous avons montré que l’apport de ce type d’approche réside moins dans les mentions méthodologiques et la prudence épistémologique, que dans les concepts. Nous venons d’établir que cette première assertion est à nuancer. D’une part, parce qu’il convient d’être circonspect en matière de concepts et, plus précisément, à l’égard de ceux qui recèlent une ambition épistémologique. D’autre part, parce que demeurent peut-être au cœur de cet apport un comparatisme conceptuel et les questions qui découlent, notamment quand ceux-ci touchent à des conceptions différentes du temps. Nous pouvons donc parfaire notre analyse de l’assemblage en forme d’hybridation que forment pensées et théories critiques. Le scepticisme de David Hume a été au rationalisme kantien, ce que les pensées critiques (sociologiques et décoloniales) peuvent être à notre théorie critique et, peut-être, à toute entreprise de théorisation du design : un ferment critique, au sens d’un bon remède au « sommeil dogmatisme » contre lequel nul, à quelque niveau que se situe son ambition théorique, n’est à jamais immunisé.
4. L’apport de l’écoféminisme
4.1 Qu’est-ce que l’écoféminisme ?
L’écoféminisme constitue une des pensées critiques sur laquelle nous nous fondons pour analyser l’apport de ces courants. Là encore, nous avons affaire, comme pour toute pensée critique, à une nébuleuse. Néanmoins, en nous appuyant sur l’entrée « Écoféminisme » que Charlotte Luyckx propose dans le Dictionnaire de la pensée écologique19, et sur l’entrée « L’écoféminisme en Amérique latine » rédigée par David Barreiro Jiménez et Emmanuelle Sinardet pour le Dictionnaire du Genre en Traduction, nous pouvons retrouver les critères énoncés ci-dessus20. Premièrement, l’écoféminisme se caractérise parfois par une forme d’indifférence à l’égard du marxisme dans la mesure où les revendications spécifiques des femmes semblent noyées, sous couvert d’universalisme, dans le concept de « lutte des classes ». Cependant, certaines écoféministes pionnières, telle Françoise d’Eaubonne (1920-2005), dérogent à ce principe. Tout en demeurant critique à l’égard de cette théorie politique, Françoise d'Eaubonne dénonce dans une filiation marxiste le « cycle de consommation-production21 », utilise le concept de réification pour mettre en lumière la manière dont le patriarcat réduit les femmes à leur physique ou à leur fonction reproductrice, et invisibilise leur travail22. D’autres figures de l’écoféminisme, telles Carolyn Merchant, Ariel Salleh et Val Plumwood, ont étendu l’analyse de la « rationalité instrumentale » : elles montrent comment après avoir réifié et organisé l’exploitation des ressources naturelles, le système capitaliste néo-libéral a choséifié les femmes en les assimilant à la nature23.
Deuxièmement, l’écoféminisme qui, a essaimé de par le monde, se reconnaît dans un internationalisme de fait et revendique un rapport particulier au pouvoir. Pour les écoféministes, l’objectif est moins de prendre le pouvoir en renversant l’ordre néo-libéral, que d’investir les institutions afin de les travailler de l’intérieur et de construire un monde plus juste. En outre, ces courants mettent souvent en œuvre un activisme joyeux — des marches aux cortèges bigarrés, des danses improvisées, des occupations subversives et non dépourvues d’humour — qui noue théorie et pratique, se méfie du pouvoir sans autant endosser la posture d’un théoricien se tenant à distance de la politique.
Dès l’énoncé de ces caractéristiques, nous comprenons que notre théorie critique partage avec l’écoféminisme son positionnement — sa différenciation — à l’égard du marxisme. Mais notre théorie critique du design se défie de la prolifération possible de théorisations situées qui participent de l’émiettement épistémologique que nous dénonçons. Et, même si l’écoféminisme constitue un bon garde-fou contre la tentation du pouvoir et une réification politique, nous plaidons plutôt pour un horizon politique de la théorie critique du design en relation avec le socialisme expérimental d’Axel Honneth. Enfin, dernière différence, il nous semble que, tout en évitant la tentation de la « politique à distance », le nœud théorie/pratique risque d’engendrer une confusion entre discours militant et discours scientifique. En raison de ces nuances, nous confirmons que, tout comme pour la pensée critique française issue de Didier Éribon et pour les pensées décoloniales, notre théorie critique s’hybride avec cette pensée critique sans se confondre avec elle.
4.2 Un principe, trois éclairages
En plus de ce positionnement à l’égard de nos trois critères distinctifs des pensées critiques, l’écoféminisme se fonde sur un principe et trois manières d’éclairer ce dernier. Quel que soit le courant considéré, l’écoféminisme repose sur la critique de la domination masculine et, plus précisément, patriarcale. Comme l’écrivent Maria Mies et Vandana Shiva24, l’ordre social patriarcal maîtrise, instrumentalise et exploite la nature, tout comme il domine, instrumentalise et exploite la fertilité des femmes ; la première et les secondes étant assimilées à des biens appropriables25. Comme le précise Ariel Salleh, c’est encore le patriarcat qui préside à l’exploitation économique des femmes — à la non-reconnaissance de leur travail, les tâches domestiques n’étant ni comptabilisées, ni rémunérées — et à leur invisibilisation sociale.
Dans notre théorie critique du design, nous avons parlé de chosification ou de réification ainsi que d’aliénation dues au système capitaliste néo-libéral. Autant dire que l’hybridation théorie critique/pensée critique tient ici à ce que nous partageons ce principe, tout en le formulant différemment. À partir des trois éclairages de ce fondement, nous allons mieux saisir en quoi l’hybridation devient ferment critique.
Pour expliquer la domination patriarcale, Lynn Jr. White et Jurgën Moltmann soulignent que les religions patriarcales et monothéistes l’ont emporté face à l’animisme et aux religions fondées sur des divinités féminines26 et, d’un même geste, ils entendent montrer que le patriarcat s’est imposé face aux sociétés matrilinéaires. L’athéisme de notre théorie, que nous avons évoqué à propos du plan d’immanence dont Didier Éribon nous entretient, nous sert de défense à l’égard de cette mainmise spiritualiste patriarcale. Mais notre athéisme immanentiste vaut à l’égard de toute spiritualité : à son insu, ne participe-t-il pas à la main mise patriarcale sur l’animisme et sur les religions faisant cas de divinités féminines ? Cette explication de l’emprise patriarcale suggère de questionner la nature et la portée exactes de cet athéisme inhérent à notre théorie critique du design. L’hybridation se fait ferment critique.
La deuxième explication relative au patriarcat est formulée par Françoise d’Eaubonne, puis complétée par Maria Mies et Vandana Shiva. La révolution scientifique a favorisé un paradigme mécaniste du vivant, un modèle de pensée réductionniste, objectiviste, universaliste — qualifié de « masculin », selon Carolyn Merchant — au détriment d’un modèle de pensée plus organiciste de la nature et de connaissances aussi profanes qu’ancestrales ; modèle supposé féminin. Sans pour adhérer à l’opposition simplificatrice d’un modèle mécanique (masculin) au modèle vivant (féminin), notre théorie critique reconnaît la portée dominatrice de cette révolution scientifique. Plus encore, cette explication nous conforte dans la prudence à l’égard d’une forme de positivisme et de raison instrumentale dont nous avons fait état dans notre théorie critique ; elle concorde avec l’option d’une théorie critique « faible » scientifiquement, au sens où cette dernière se fonde sur l’abduction et entend fournir un éclairage vraisemblable des problèmes rencontrés par le design. Mais elle nous pousse aussi à interroger la nature du modèle ou, si l’on préfère du paradigme, qui anime cette théorie du design et son option épistémologique. Là encore, la pensée critique se fait ferment critique de la théorie critique du design.
La troisième explication de la domination patriarcale donne lieu à une profonde divergence entre les différents courants. La ligne de partage s’établit entre un pôle matérialiste de l’écoféminisme (qu’incarnent, par exemple, Carolin Merchant et Val Plumwood) et un pôle spiritualiste (porté, notamment, par Starhawk et Isabelle Stengers27). Les premières entendent nous prémunir contre l’irrationnel, comme l’énonce Janet Biehl28, nous poussent à ne pas ignorer un « féminisme de conquête » de droits et d’émancipation, pour reprendre les termes d’Elisabeth Badinter29, et se veulent universalistes. Les secondes nous incitent à revisiter les religions traditionnelles — le chamanisme, le paganisme...— distinctes des monothéismes coutumiers, pour reconnaître les formes immanentes du sacré dans la nature, si l’on en croit Starhawk, ou à y retourner, si l’on suit les courants écoféministes transcendantalistes. De plus, les premières considèrent l’assimilation des femmes à la nature comme une ruse du patriarcat, un héritage historique dont il faut s’émanciper ; les secondes encouragent à penser que les femmes — en raison de leurs menstrues, de la maternité, etc.— entretiennent un rapport holistique à la nature qu’elles doivent revendiquer. Les premières épinglent l’essentialisme des secondes ; les secondes pointent le risque existentialiste, décontextualisant, des premières.
Cette dernière explication fait émerger deux questions critiques. La première s’adresse à l’écoféminisme : existe-t-il un écoféminisme non dualiste ? Une voie entre ou par-delà tout dualisme, c’est-à-dire entre et par-delà matérialisme et spiritualisme, arrachement et assimilation à la nature, essentialisme et existentialisme ? Mais, simultanément, cette troisième explication du patriarcat nous oblige à nous poser une autre question : en quoi consisterait une théorie critique du design qui, non dualiste, s’intéresserait réellement à l’habitabilité du monde en prenant en compte les humains (dans leur totalité) et les non-humains ? C’est encore ainsi que la pensée critique constitue un puissant ferment critique de notre propre théorie.
4.3 Les concepts
Comme c’était le cas pour une pensée critique de la sociologie, ou pour les pensées décoloniales, l’apport de l’écoféminisme relève d’une forme d’hybridation et, de par les question qu’il suscite, d’un ferment critique. Un pas de plus, et nous pouvons constater que l’apport tient aussi à certains concepts. À titre d’exemple, prenons le concept de « corps-territoire ». Forgé par le collectif transnational « Miradas Críticas del Territorio desde el Feminismo », dont les membres proviennent de l’Équateur, du Mexique, du Brésil, d’Espagne et d’Uruguay, sa finalité est de mettre en évidence que le corps des femmes et Abya Yala — terme amérindien du XVe siècle signifiant «terre dans sa pleine maturité », ou « terre généreuse » — forment un même territoire que se disputent un système-monde andro-occidentalo-centré. Il invite les femmes à s’émanciper en défendant leur corps, ceux d’Abya Yala et la planète tout entière30. Du point de vue d’une théorie critique du design, ce concept questionne ce qu’on appelle le « design territorial ».
Deuxième exemple, le concept d’« éthique dialogique et interspécifique » — c’est-à-dire d’une éthique faisant dialoguer les êtres humains avec les autres espèces vivantes —, est forgé par Val Plumwood pour quitter une éthique anthropocentrée. Il enrichit l’éthique fondée sur l’écologie que nombre de designers semblent appeler de leur vœu, ce que nous avons, dans notre théorie critique, nommé « éthique responsive ».
Ces deux exemples de concepts illustrent en quoi l’écoféminisme constitue un ferment critique — à la fois questionnement et prolongement possible — pour notre théorie critique du design. Mais il manque un élément important à cette restitution de l’apport possible de l’écoféminisme, à savoir l’encouragement à traduire de façon sensible notre théorie critique du design.
4.4 Une voie à emprunter
Précision tout d’abord que la traduction sensible d’une théorie est un procédé par lequel on fait passer un contenu théorique (un concept, une question, une explication, etc.) d’un registre de la langue à un autre registre de signes (typographiques, imagés, sonores…) afin non pas de condescendre à éclairer des esprits supposés faibles, à vulgariser, à illustrer ou à évoquer ce contenu, au risque d’induire en erreur, mais pour sensibiliser à un propos et afin de susciter un jugement éclairé. Elle se caractérise par l’effet émotionnel qu’elle produit, son inclusivité et sa multimédialité. Pour illustrer ce point, référons-nous à deux exemples. Nous pouvons en effet considérer que l’anthropologie de Philippe Descola a essaimé grâce aux romans graphiques d’Alessandro Pignocchi ; de même que la sociologie de Bruno Latour a gagné en audience en s’exprimant sous la forme de théâtre-performance, avec la complicité de Frédérique Aït Touati, en retravaillant le format cartographique, à l’aide d’Alexandra Arènes et d’Axelle Grégoire, ou en se donnant sous la forme d’expositions au Zentrum für Kunst und Medien de Karlsruhe31.
Notons alors que les manifestations écoféministes incorporent marches, danses, chants, événements festifs et, si l’on en croit les participantes, ces modalités activistes précèdent la tâche de penser et de traduire sensiblement les concepts inhérents à cette pensée critique. Ce seraient plutôt la pensée et les concepts qui émanent, découlent, de cette manière empirique de faire. Cependant, il arrive que des traductions sensibles soient esquissées afin élargir l’audience de cette pensée critique. C’est ainsi que Françoise d’Eaubonne publie Les Bergères de l’Apocalypse, roman de science-fiction situant le récit de la guerre des sexes dans un futur proche. Autre exemple, Susan Griffin publie La Femme et la Nature. Le rugissement en son sein32, où elle formule son approche écoféministe de et par le langage. Afin de ne pas reproduire les travers d’une langue et d’une pensée patriarcales, elle opte pour une forme de collage : elle entremêle voix du patriarcat, voix quasi muettes puis prenant de l’ampleur autour d’un « nous », description scientifique, citations extraites de manuels de sylviculture, biographies, saynètes fictives, listes de vocables... Et pour mieux signifier l’intérêt de voir et d’écouter les voix de celles et ceux qui sont ordinairement privés d’attention, elle utilise les potentialités du design graphique : elle passe du caractère romain, supposé normal et patriarcal, aux italiques, par exemple33.
Concluons sur ce point que, dans le cas des traductions sensibles de théories, la pensée critique écoféministe constitue bien un ferment critique, puisqu’elle nous pousse à imaginer des traductions sensibles littéraires et graphiques de notre théorie critique du design.
Conclusion
Rassemblons nos idées. Ce n’est pas tant en termes de positionnement à l’égard du marxisme, de l’internationalisme, du pouvoir ou de l’attitude à adopter à l’égard du politique que l’apport des pensées critiques est le plus manifeste. Soit, parce que notre théorie critique du design se situe dans une filiation critique à l’égard du marxisme, soit par ce que nous questionnons explicitement l’horizon socialiste du design. Ce n’est pas davantage en termes d’épistémologie que l’apport est patent, soit parce que notre théorie a déjà intégré la prudence de rigueur, soit parce que cette prudence la conduit à être critique à l’égard d’une rupture épistémologique trop rapide. Du côté des concepts, l’apport est nuancé, parfois certains concepts tirés des pensées critiques sont à rejeter tandis que d’autres prolongent notre propre conception. Jusque-là, l’apport relève d’une forme d’hybridation. Il devient plus éclatant, se mue en ferment, quand on s’attache aux questions que, dans leur radicalité, les pensées critiques nous poussent à nous poser, et, comme nous venons de l’énoncer, à propos de voies à explorer pour soigner la réception de notre théorie critique du design.
Nous voudrions, en toute fin, revenir sur ces termes d’hybridation et de ferment. Ils appartiennent en effet au lexique du vivant, portent la trace du landscape design qui nous a longtemps animée. Mais ils font aussi signe vers une manière de concevoir la production de connaissance scientifique et l’épistémologie. Une fois introduit dans un fromage ou dans une substance déposée dans une boîte de pétri, un ferment est une bactérie qui va œuvrer toute seule à transformer le vivant dans lequel on l’a inoculée. De même, nous pourrions considérer, comme le suggère Raphaël Larrère, qu’il faut parfois laisser faire plutôt que d’être dans une forme de maîtrise, piloter et œuvrer pour une épistémologie du ferment34. En d’autres termes, par notre contribution, nous avons voulu inoculer la bactérie des pensées critiques dans les théories du design, et il ne nous reste plus, à présent, qu’à laisser faire...
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Catherine CHOMARAT-RUIZ, À l’écoute du design, une théorie critique, Bagnolet-Gélos, L’Échappée belle, 2025. ↩
-
Alice RAWSTHORN, Design as an Attitude, Genève, JRP|Editions et Dijon, les Presses du réel, 2020. Voir la traduction que nous proposons, pour certains chapitres, sur https://dit.dampress.org/readers/critique-du-design, consulté le 26 janvier 2025. ↩
-
C’est notamment le cas dans l’entrée « Pensées critiques » de la remarquable Histoire globale des socialismes, XIX-XXI siècle, dirigée par Jean-Numa DUCANGE, Razmig KEUCHEYAN et Stéphanie ROZ (Paris, PUF, 2021) : sur ce point, voir l’ouvrage, pages 434-444. ↩
-
Razmig KEUCHEYAN, « Pensées critiques », dans Jean-Numa DUCANGE, Razmig KEUCHEYAN et Stéphanie ROZA, L’Histoire globale des socialismes, XIX-XXI siècle, op. cit., p. 434 et suivantes. ↩
-
Ibidem, p. 435. ↩
-
Ibid., p. 436. ↩
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Id., p. 439-440. ↩
-
Didier ÉRIBON, Principes d’une pensée critique, Paris, Fayard, série « à venir », 2016. ↩
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Didier ÉRIBON, Principes d’une pensée critique, op. cit., p. 10. ↩
-
Ibidem, p. 142 et p. 151. La citation de Pierre Bourdieu est extraite de Ce que parler veut dire, Paris, Fayard, 1982, p. 149-161. ↩
-
Ibid., p. 18. ↩
-
Id., p. 19-20 et p. 49-51. ↩
-
Id., p. 67-73 et Didier ÉRIBON, Retour à Reims, Paris, Fayard, 2009. ↩
-
Maria LUGONES, Pilgrimages/Peregrinajes: Theorizing Coalition against Multiple Oppressions, Feminist Constructions, Lanham, Md: Rowman & Littlefield, 2003. ↩
-
Audre LODRE, The master’s tools will never dismantle the master’s house, cf. https://collectiveliberation.org/wp-content/uploads/2013/01/Lorde_The_Masters_Tools.pdf, consulté le 31 mai 2022. ↩
-
Walter D. MIGNOLO, “Epistemic Disobedience, Independent Thought and Decolonial Freedom”, Theory, Culture & Society 26, n° 7–8, December 2009, p. 159-181. Voir aussi Walter D. MIGNOLO, Catherine E. WALSH, On decoloniality. Concepts, Analytics, Praxis, Durham, Duke University Press, 2018. ↩
-
Voir la contribution de Maxime BENVENUTO, Désépingler l’histoire du design. Rolando VÁZQUEZ, “Towards a Decolonial Critique of Modernity: Buen Vivir, Relationality and the Task of Listening”, Raúl FORNET-BETANCOURT (ed.), Capital, Poverty, Development, Denktraditionen im Dialog:Studien zur Befreiung und interkulturalität, Vol 33, Wissenschaftsverlag Mainz: Aachen 2012, p. 241-252. Voir du même auteur : “Precedence, Earth and the Anthropocene: Decolonizing Design,” Design Philosophy Papers 15, n° 1, January 2, 2017, p. 77–91 et Vistas of Modernity:Decolonial Aesthesis and the end of the Contemporary, Mondriaan Fonds, 2020. Voir aussi : Alastair FUAD-LUKE (ed.), Post-Normal Design: Emergent Approaches towards Plural Worlds, Matosinhos, Esad-idea, 2022. ↩
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Christian Perrin travaille actuellement à sa thèse intitulée : Résonance Pour une pratique décentrée du design (Paris 1 Panthéon-Sorbonne). Dans le présent ouvrage, voir Résonance et/ou reconnaissance. Quelle éthique pour le design ? ↩
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Charlotte LUYCKX, « Écoféminisme », dans Dominique BOURG et Alain PAPAUX (dir.), Dictionnaire de la pensée écologique, Paris, PUF, coll. Quadrige, 2015, p. 313-316. ↩
-
BARREIRO JIMENEZ David, SINARDET Emmanuelle, « L’écoféminisme en Amérique Latine », Dictionnaire du genre en traduction / Dictionary of Gender in Translation / Diccionario del género en traducción, mis en ligne le 24 mai 2021: https://worldgender.cnrs.fr/notices/lecofeminisme-en-amerique-latine/, consultée le 25 mars 2024. Pour la page d’accueil du Dictionnaire du Genre en Traduction, voir : https://worldgender.cnrs.fr, consulté le 25 mars 2024. ↩
-
Françoise d’EAUBONNE, Le Féminisme ou la mort, 1974 ; rééd. Françoise d’EAUBONNE Le Féminisme ou la mort, Lorient, Le Passager clandestin, 2020. ↩
-
Françoise d’EAUBONNE, « Le Temps de l’écoféminisme », dans Françoise d’EAUBONNE, Le Féminisme ou la mort, op. cit., p. 44-45. ↩
-
MERCHANT Carolyn, La Mort de la nature. Les Femmes, l’écologie et la révolution scientifique, Marseille, Éditions Wildproject, trad. Margot Lauwers, 2021, et MERCHANT Carolyn (dir.) Ecology, Key Concepts in Critical Theory, New York, Humanity Books, 2008. SALLEH Ariel, Ecofeminism as Politics: Nature, Marx and the Postmodern, London, Zed Books, 2017. PLUMWOOD Val, Feminism and the Mastery of Nature, London, Routledge, 1993. ↩
-
MIES Maria, SHIVA Vandana, Ecoféminisme [1993], Paris, L’Harmattan, coll. Femmes et Changements, 1999. ↩
-
Comme l’énonce Silvia Frederici, les enclosures et les procès en sorcellerie sont contemporains. Voir Silvia FREDERICI, Réenchanter le monde. Féminisme et politique des communs, Genève/Paris, Entremonde, 2022 et Une guerre mondiale contre les femmes. Des chasses aux sorcières au féminicide, Paris, La Fabrique, 2021. ↩
-
Jurgën MOLTMANN, Dieu dans la création. Traité écologique de la création, Paris, Cerf, 1988. WHITE Jr. Lynn, “The historical roots of our ecological crisis”, Sciences n°3767, vol. CLV, 1967, p. 1203-1207. ↩
-
STARHAWK, Femmes, magie et politique, Paris, les Empêcheurs de tourner en rond, 2003. Isabelle STENGHERS, La Sorcellerie capitaliste, Paris, La Découverte, 2004. ↩
-
Janet BIEHL, Rethinking Ecofeminist Politics, Boston, South End Press, 1991. ↩
-
Elisabeth BADINTER, Le Conflit, la femme et la mère, Paris, Flammarion, 2010. ↩
-
DORRONSORO Begoña, « El territorio cuerpo-tierra como espacio-tempo de resistencias y luchas en las mujeres indígenas y originarias », IV Colóquio Internacional de Doutorandos/as do CES, Cabo dos Trabalhos, 6-7 décembre 2013, communication en ligne, consultée le 17 novembre 2020 : http://cabodostrabalhos.ces.uc.pt/n10/documentos/11.3.1_Begona_Dorronsoro.pdf ↩
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DESCOLA Philippe, Alessandro PIGNOCCHI, Ethnographies des mondes à venir, Paris, Seuil, Coll. Anthropocène, 2022 : voir, par exemple, p. 25 et suivantes, sur le concept de « symétrisation ». Le théâtre non anthropocentré et la performance ont été requis par Frédérique AÏT-TOUATI et Bruno LATOUR dans un projet nommé Gaïa Global Circus (2010-2013) : le tout a donné lieu à une publication sous le titre : Trilogie terrestre, Montreuil, B42, 2022. Voir également, sur les cartes traduisant des « points de vie » et non plus des « points de vue », cf. Frédérique AÏT-TOUATI, Alexandra ARÈNES et Axelle GREGOIRE, Terra Forma, Montreuil, éditions B42, 2019. ↩
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Susan GRIFFIN, La Femme et la Nature. Le rugissement en son sein, Paris, éditions Le Pommier, 2021. ↩
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Françoise d’EAUBONNE, Les Bergères de l’Apocalypse, éd. Jean-Claude Somoën, 1977 ; rééd. Françoise d’EAUBONNE, Les Bergères de l’Apocalypses, Paris, éditions des femmes, 2022. Voir la « Préface » que Jeanne BURGART GOUTAL consacre à l’ouvrage de Susan Griffin, La Femme et la Nature. Le rugissement en son sein [1978], p. XXI-XXIII. ↩
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Voir, par exemple, Raphael LARRÈRE, « Agriculture : artificialisation ou manipulation de la nature ? », dans Cosmopolitiques n°1, juin 2022. Ce thème du pilotage, ou du bon « gouvernement », est ancien dans le domaine des jardins, déjà présent dans un des plus anciens traités dédiés aux jardins ornementaux : Gregorio de Los RÍOS, L’Agriculture des jardins [1592], Paris, éditions de l’Éclat, traduit et présenté par Catherine Chomarat-Ruiz, 2007. ↩