Le Rêve d’une chose ridicule
Jérémie Elalouf

Jérémie Elalouf est maître de conférences à l’Institut Supérieur Couleur Image Design (ISCID) de l’Université Jean Jaurès (Toulouse II) et membre du laboratoire Lara-Seppia. Ses travaux de recherche portent sur le rôle joué par le modèle de la nature dans l’histoire des arts et du design ainsi que sur le problème du rapport entre technique et marchandise.

Résumé
Le problème de la marchandise est particulièrement important pour la théorie critique du design. Car, pour pouvoir affirmer de manière conséquente que le design n’est pas réductible au marché, ou à la valorisation de capitaux, il faut pouvoir s’appuyer sur une théorie de la marchandise et de sa valeur. Nous proposons ici une traduction sensible de ces enjeux, sous la forme d’un texte littéraire, en nous appuyant sur des auteurs du courant de la critique de la valeur, notamment Moishe Postone et Robert Kurz.

Abstract
The problem of the commodity is especially relevant to the critical theory of design. This is because, in order to be consistently able to assert that design is not reducible to market forces or to the valorisation of capital, it is necessary to rely on a theory of the commodity and its value. We propose here a translation of these issues, in the form of a literary text, based on authors from the value critique movement, in particular Moishe Postone and Robert Kurz.

Présentation

Le problème de la marchandise et de sa valeur est particulièrement prégnant en design, car il est souvent demandé au designer de mettre en valeur des marchandises, que ce soit de manière directe (par exemple en donnant un aspect attractif aux biens de consommation), ou indirecte (par exemple en participant aux processus de gentrification). Nous avons exploré ces enjeux dans plusieurs articles récents1, en nous appuyant notamment sur des auteurs influents du courant de la critique de la valeur2, comme Moishe Postone3 et Robert Kurz4. Nous proposons ici une traduction sensible de ces réflexions sur la marchandise sous la forme d’un texte littéraire.

La fiction que nous présentons ici est un extrait d’un roman en cours d’écriture intitulé Le Rêve d’une chose ridicule. Ce titre est la condensation de deux autres titres : Le Rêve d’un homme ridicule5 de Dostoïevski, et Le Rêve d’une chose6 de Pasolini. Au premier abord, ces deux textes n’ont que peu de choses en commun. Le roman de Pasolini raconte la vie de jeunes paysans du Frioul, dans l’immédiate après-guerre, aux prises avec les injustices sociales. La nouvelle de Dostoïevski est un récit fantastique dans lequel l’auteur réactualise de manière visionnaire l’imaginaire chrétien.

Cependant, les deux récits mettent en jeu la question de l’utopie. Les personnages de Pasolini ont tenté d’émigrer en Yougoslavie, pour vivre dans un pays communiste. Mais, en tant qu’étrangers, ils se sont retrouvés sans ressources et ont été contraints de repartir. Alors qu’ils affrontent les difficultés de la vie et s’engagent dans les luttes sociales, ils restent hantés par un rêve indéfini : le rêve d’une chose. Le narrateur de la nouvelle de Dostoïevski est, lui, un homme humilié par la vie, qui a décidé de se donner la mort. Mais, au tout dernier moment, il fait un rêve. Il arrive dans une société idéale, où les êtres humains vivent libres et en parfaite harmonie. Et, par sa présence, il va corrompre ces êtres et leur apporter tous les malheurs humains. Seulement, loin de le désespérer, ce rêve plonge le narrateur dans un enthousiasme extraordinaire : il a vu l’état de bonheur de l’humanité, et il veut annoncer au monde entier la bonne nouvelle.

Mais, plus encore que la question de l’utopie, c’est d’abord la rencontre de ces deux titres qui a été l’élément déclencheur de notre travail. Car, une chose qui rêve, et qui est ridicule, doit avoir conscience d’elle-même. Or, si la marchandise est, comme le pensait Marx, une créature paradoxale, pleine de « subtilités métaphysiques7 », pourquoi ne pas imaginer qu’elle soit consciente ? Et qu’elle ait des choses intéressantes à dire sur sa propre condition ? Notre hypothèse narrative est que la marchandise a douloureusement conscience de ses contradictions. Elle ressasse son ridicule et sa profonde haine d’elle-même. En cela, elle est dans une situation subjective comparable à celle du narrateur de la nouvelle de Dostoïevski. Notre parti pris est donc de reprendre la trame narrative de cette nouvelle, du point de vue de la marchandise. Cependant, notre parti pris n’a pas été de donner la parole à un objet. Car, nous sommes tous et toutes des marchandises, dans la mesure où nous devons vendre notre force de travail. Le personnage principal du récit est bien plutôt un individu qui réalise qu’il n’est qu’une chose, et qu’il n’a jamais été rien d’autre qu’une chose. Le roman tente de raconter les conséquences subjectives de cette prise de conscience.

La nouvelle de Dostoïevski raconte l’histoire d’un homme, dévoré par le nihilisme, qui décide de se suicider. Mais, un rêve va provoquer en lui une conversion subjective, qui lui permettra de renoncer à son geste. Le passage que nous reprenons ici se situe au début de l’histoire. Le personnage se rend à une soirée où les gens parlent pour ne rien dire. Il réalise donc que tout est égal et cela vient apporter une confirmation à son nihilisme. La différence que nous introduisons, par rapport à Dostoïevski, est que, dans ma version, le personnage sait déjà qu’il va se suicider. Alors qu’il marche dans la rue, une voix lui annonce qu’il est une chose ridicule et qu’il doit mourir. Ensuite, il erre au hasard, dans un état de délire. Il tente de suivre une étoile. C’est à ce moment que nous allons le rejoindre. La section que nous présentons ici s’intitule : « La fête des autres ».

La fête des autres

Je ne sais pas combien d’heures j’ai marché. Le temps était comme suspendu et je ne ressentais aucune fatigue. Je me rappelle seulement m’être arrêté, brutalement, au beau milieu d’une rue. L’étoile avait disparu et je n’avais plus rien pour me guider. Je me suis tout d’un coup senti très seul et très triste. Heureusement, une musique me fit lever les yeux. Ce n’était pas une mélodie douce et apaisante, mais un son rapide et rythmé, accompagné de rires et de cris. Dans les étages des immeubles, un peu plus bas que le ciel, une lumière, colorée et vibrante, oscillait et projetait sur les façades alentour des silhouettes mouvantes et gigantesques. Je compris que j’étais là où l’étoile avait voulu me mener. Une phrase ancienne résonna en moi : « Toutes les fêtes sont les fêtes des autres ! ». Cette phrase, je me l’étais répétée tant de fois. Car, il faut que vous compreniez que, quand on est ridicule comme je le suis, il est impossible de fêter quoi que ce soit. Au moindre geste d’enthousiasme, on a l’impression que l’on va se couvrir de honte. Alors, imaginez ce qui se passe quand on essaie de danser. Les quelques fois où je me suis aventuré à prendre un tel risque, la pression du ridicule était si forte que j’avais l’impression qu’elle me broyait les os. Mais ce soir-là, tout était différent. Cette nuit était celle de mon triomphe. La vérité m’avait été révélée. Maintenant que je savais que je devais mourir, aucune honte ne pouvait plus m’atteindre. Je n’avais plus rien à craindre. Ou plutôt, je ne devais plus rien craindre. Et je compris que l’étoile avait voulu me mettre à l’épreuve. Pour la satisfaire, il fallait que je fasse ce qui est pour moi le plus difficile. Je devais danser, pour prouver ma joie et pour prouver que toute ma honte était bue. Cette fête-là n’était donc pas la fête des autres, c’était la mienne. Il fallait que je trouve un moyen de rentrer.

Trois personnes, visiblement apprêtées pour l’occasion, attendaient à la porte de l’immeuble. Je les saluais et leur dis d’un air entendu : « Vous aussi, vous avez oublié le code ? ». Ils me dévisagèrent, mais ne parurent pas surpris. L’un d’eux s’apprêtait à me répondre, mais une sonnerie, suivie d’un claquement sec, l’interrompit. La porte se déverrouilla, et nous franchîmes le seuil. L’ascenseur était une minuscule cage de métal grillagée, montant au travers d’un grand escalier de bois. Pour ne pas me retrouver enfermé dans un si petit espace avec ces trois inconnus, je leur dis que je préférais monter à pied. « Cela me fera un peu d’exercice », lançais-je en sautant les premières marches. Mais, dès que je fus hors de leur vue, je ralentis le pas pour les laisser arriver avant moi. En réalité, je ne savais même pas où aller. À chaque étage, j’essayais de trouver d’où venait la musique, parfois en posant mon oreille contre les portes. J’espérais que personne ne me surprenne. Cette exploration a dû être très longue, mais, encore une fois, je n’avais qu’une faible notion du temps. Arrivé au dernier étage, je compris que ma recherche avait été inutilement minutieuse. La musique emplissait le palier, et la lumière colorée filtrait sous l’une des portes. Je pris quelques instants pour reprendre mon souffle et je frappais. La porte s’ouvrit : une femme en robe de soirée me dit bonsoir en me dévisageant. Ce devait être l’organisatrice de la fête. À son regard interrogatif, je compris qu’il fallait que j’invente quelque chose. « Je suis un ami de Victoire », m’entendis-je annoncer avec assurance. Je ne connaissais bien entendu personne portant ce prénom. Je ne l’avais probablement choisi que parce qu’il correspondait à mon humeur. Il y eut un instant de suspens. Il y avait, sans aucun doute, un très grand nombre de convives à cette fête. Mais, malgré cela, je n’avais qu’assez peu de chance de tomber juste. La maîtresse des lieux me regarda droit dans les yeux. Même si elle suspectait une supercherie, oserait-elle me renvoyer ? Tout d’un coup, son visage s’illumina. « Mais bien sûr, me dit-elle, entre ». Elle me fit la bise et me laissa passer.

Grisé par ce succès, je me frayais un chemin parmi les convives, distribuant au hasard des sourires et des bonsoirs. Je décidais de procéder avec méthode. Avant de danser, il fallait que je boive. Le petit appartement où se tenait la fête était si plein de monde, que j’eus l’impression de me perdre plusieurs fois avant de trouver le bar, ou plutôt la table où étaient amassées en vrac les boissons apportées par les invitées. Devant cette accumulation de bouteilles, toutes différentes les unes des autres, je fus saisi par la perplexité. Que choisir ? Quel alcool était adapté à la situation ? Une bouteille de rhum premier prix attira mon attention. Je pensais à la personne qui l’avait acheté pour ne pas arriver les mains vides, et qui avait dû essayer de la poser discrètement, en espérant ne pas trop se faire remarquer. Pour moi, qui étais venu les mains vides, cela conviendrait parfaitement ! Quoi de mieux que de l’alcool de mauvaise qualité pour me donner de l’assurance ? Je m’en servais donc un grand verre. Et comme je n’avais personne avec qui trinquer, je considérais la bouteille de rhum. Sur l’étiquette jaune et verte, une jeune femme souriait. Elle avait la peau mate, les yeux noirs, les dents très blanches, et un foulard coloré noué sur les cheveux. Je songeais à tous les esclaves morts dans les plantations et les cales des navires. Combien de personnes épuisées et brutalisées avaient dû quitter ce monde, pour que cette image de femme puisse vendre un peu d’ivresse ? Derrière ce visage doux, au sourire chaleureux et réconfortant, j’avais l’impression de voir défiler toute une procession de morts. Je décidais de boire à leur santé. « À tous ceux que je vais rejoindre », pensais-je en avalant ma première gorgée.

Alors que la brûlure de l’alcool se répandait dans ma gorge et dans mon ventre, une voix vint interrompre ma rêverie. « Belle accumulation n’est-ce pas ? » En jetant un coup d’œil à mon interlocuteur, je compris tout de suite que nous étions dans la même situation. Lui non plus ne connaissait personne. « Vous êtes entré parce que vous avez vu de la lumière ? » lui demandais-je. « À peu de choses près », répondit-il avec un sourire. « Je suis là pour faire des comptes », enchaîna-t-il mystérieusement. « Des comptes ? » demandais-je étonné. Il me dévisagea. « Et moi qui croyais que nous étions là pour la même chose ! » s’exclama-t-il en riant. Mon interlocuteur avait visiblement un très grand besoin de parler. C’était un homme de taille moyenne, d’apparence assez quelconque. Il n’était pas du tout apprêté pour l’occasion. Sa chemise avait peut-être été un jour fantaisiste, mais elle était maintenant simplement élimée. Son pantalon, trop étroit, faisait ressortir son embonpoint tandis que ses chaussures, de couleurs vives, ressemblaient à une tentative d’originalité assez mal maîtrisée. Son visage, assez rond, aurait pu être placide, mais il était régulièrement secoué par des tics nerveux. Derrière de petites lunettes, on devinait des yeux très vifs, presque pétillants. Sa voix était rapide, un peu saccadée, comme s’il manquait de temps pour parler. Quand il se taisait, il tripotait nerveusement ses manches ou sa petite moustache. Tout chez lui transpirait la solitude. Comment s’était-il retrouvé ici ? Il avait probablement été invité par politesse. Tout en le considérant, je songeais qu’il était dans une situation bien pire que la mienne. Car, lui, jouait encore son image, alors que moi, je n’avais plus rien à perdre. Je décidais de lui venir en aide. « Et que venez-vous donc compter ici ? » lui demandais-je en souriant.

Je vis le soulagement se peindre sur son visage. Mon interlocuteur, qui n’attendait que ça, se lança dans un long monologue. Son hypothèse était que, dans une soirée, l’alcool constitue un droit d’entrée. Il faut, pour attester que l’on peut être présent, poser une bouteille sur la table. C’est d’ailleurs comme cela qu’il avait compris que je n’avais rien à faire ici. Lui non plus, me rassura-t-il. Seulement, comme il connaissait les usages, il avait déposé son obole en arrivant. Pour mon interlocuteur, la fonction de ce rite était de hiérarchiser les convives. Le prix de la bouteille offerte était en effet un indicateur du niveau de richesse. Il permettait d’estimer ce qu’une personne était prête à investir dans sa vie sociale. Or, il était clair aux yeux de mon interlocuteur que plus une personne était fortunée, plus elle pouvait se permettre d’investir des sommes importantes dans des activités de socialisation. J’objectais qu’il était tout à fait possible qu’une personne paye une bouteille très au-dessus de ses moyens pour faire bonne impression. « C’est effectivement possible, reconnut mon interlocuteur, mais cela ne joue qu’un rôle très marginal. » Son argument était que, contrairement à nous, la plupart des personnes qui nous entouraient allaient très régulièrement dans des soirées. Il estimait donc que s’il était possible de faire quelquefois des achats au-dessus de ses moyens, il est impossible de le faire trop régulièrement. C’est pourquoi, malgré une certaine marge d’erreur, la bouteille offerte était un assez bon indicateur du niveau de richesse. La variété des boissons présentes sur la table, allant du rhum premier prix que je dégustais jusqu’aux bouteilles les plus luxueuses, était donc une représentation assez fidèle des inégalités sociales qui se rejouaient dans ce cadre festif. « Vous voyez qu’il y a du beau monde », s’exclama joyeusement mon interlocuteur. « Mais il y en a aussi du moins beau », répondis-je en levant mon verre de rhum à sa santé.

Mon interlocuteur, qui semblait ne pas avoir de temps à perdre, ne releva pas ce trait d’humour. Son deuxième argument était que, pour produire ce signe de richesse, les convives avaient investi une part de leur salaire. Cette part constituait à ses yeux un excédent, c’est-à-dire une somme qui n’était pas directement indispensable à la survie économique des individus. Pour mon interlocuteur, cet excédent était comparable à une plus-value. Car, de la même manière qu’une entreprise achète du travail pour produire un bénéfice et dégager de la plus-value, les individus qui vendent leur travail cherchent à dégager un excédent qu’ils peuvent ensuite investir, notamment dans des activités festives. « L’alcool, avança-t-il avec assurance, est donc la manifestation d’une plus-value ! » « Ou, si vous préférez, reprit-il, l’alcool représente la valeur du travail ». Je dois dire que j’étais un peu dubitatif. Tout ne me paraissait pas parfaitement rigoureux dans cette argumentation. Mais le rhum commençait à me tourner la tête, et je faisais de mon mieux pour suivre. Mon interlocuteur, lui, semblait tout aussi enthousiaste que moi quand j’errai dans les rues en suivant mon étoile. Je lui fis observer que, parmi les personnes qui nous entouraient, beaucoup ne travaillaient probablement pas. Cette objection ne lui posa aucune difficulté. Il me répondit simplement que ceux qui ne travaillaient pas vivaient du travail des autres, par exemple du travail de leurs parents. Quant à ceux qui ne vivaient pas du travail des autres, ils vivaient à crédit, c’est-à-dire d’un travail à venir. Mais ce n’était pas tout. Pour mon interlocuteur, les boissons accumulées sur la table ne représentaient pas seulement de la valeur. « Car l’alcool, avança-t-il avec conviction, a un double caractère ! » Son idée était que boire permet une certaine désinhibition, qui est indispensable en contexte festif, pour pouvoir parler et danser avec des personnes inconnues. De sorte qu’à ses yeux, l’alcool était à la fois une représentation de la valeur du travail et une métaphore des relations sociales qui se nouent dans une soirée. Il conclut de manière triomphale : « Ce que vous voyez sur cette table relève donc d’une opération alchimique. Ce qui se joue, c’est la transmutation de la valeur du travail en sociabilité. C’est pour cela que ces bouteilles paraissent presque vivantes. Regardez, on dirait qu’elles vont se mettre à danser ! »

Je sentais depuis quelque temps des regards se poser sur nous. Les convives qui nous entouraient semblaient trouver notre conversation assez étrange. Mais mon interlocuteur paraissait ne pas du tout s’en apercevoir. Il s’était interrompu un instant, pour se resservir un verre de vin. « Et c’est donc pour cela que vous faites des comptes ? » demandais-je pour le relancer. « Exactement ! » s’exclama-t-il d’un air satisfait. Il m’expliqua que, puisque le taux d’alcool est indiqué sur chaque bouteille, il était possible de calculer exactement la quantité d’alcool pur qui se trouvait sur la table. Et puisque l’alcool représente une certaine quantité de valeur, il devait en théorie être possible de calculer la masse totale de valeur qui venait se consommer ici ce soir. Je crois que c’est à ce moment-là que je sentis que je commençais à être ivre. Je faisais tout mon possible pour suivre le raisonnement, mais je ne parvenais absolument pas à comprendre comment un tel calcul était effectivement possible. « Admettons, répliquais-je, que l’on puisse faire abstraction des différences de qualité entre les alcools ». « Mais toutes les formes de travail ne sont quand même pas équivalentes ! », objectais-je. Cet argument ne sembla poser aucune difficulté à mon interlocuteur. Car, m’expliqua-t-il, « un travail plus qualifié, ce n’est qu’un travail plus productif et plus efficace ». De sorte qu’il estimait que toutes les formes de travail participaient de la même substance, mais à des degrés de concentration variés. « C’est exactement la même différence qu’entre une bouteille de bière et une bouteille de whisky ! » conclut-il en riant. Mon interlocuteur m’expliqua alors qu’il avait inventé un jeu. Dans chaque soirée, il essayait de calculer mentalement la quantité de travail investie. Il admit que c’était très difficile, parce qu’il fallait connaître le prix des différents alcools, et que la conversion en taux horaire de travail était assez hasardeuse. Mais, de son point de vue, c’était ce qui rendait le jeu tout à fait passionnant. Et le moment que je redoutais tant arriva : mon interlocuteur me proposa de jouer.

Heureusement, à ce moment-là, une voix me vint en aide. « Le problème, c’est que vous ne considérez que le travail accumulé, pas le travail en train de se faire ». Une femme venait de se joindre à notre conversation. Elle était visiblement aussi peu à sa place que mon interlocuteur, mais son aspect général était très différent. Elle était grande et mince et elle semblait flotter dans des vêtements trop larges pour elle. Son visage était très fin, et il s’en dégageait une impression de calme et de détachement. Ses yeux bleus paraissaient fixer un point à l’horizon, et ses lèvres fines s’agitaient lentement, au rythme légèrement monotone de sa voix. Elle aussi paraissait extrêmement seule. « La valeur qui est en jeu dans une soirée, reprit-elle d’un ton sérieux, n’est pas réductible à une accumulation préalable. » Mon interlocuteur, qui devenait maintenant notre interlocuteur, leva les yeux d’un air agacé en soupirant. Notre interlocutrice poursuivit : « La valeur se constitue bien plutôt au travers de différentes activités qui se déroulent au sein de la soirée elle-même. » Sa théorie était que la valeur d’une personne dans une fête ne dépendait pas de la bouteille qu’elle posait sur la table. Elle dépendait davantage de sa performance sociale dans le contexte festif. Elle m’expliqua que c’était la véritable raison pour laquelle mon théoricien était venu me parler : il cherchait désespérément un moyen de se donner de la valeur. « Soit dit en passant, je fais exactement la même chose », confessa-t-elle avec un sourire. Du point de vue de notre interlocutrice, le meilleur indicateur de la valeur d’une personne dans une soirée était le nombre de conversations différentes tenues dans un laps de temps donné, par exemple en une heure. Selon ce critère, nous étions bien entendu tout en bas de l’échelle. Les personnes importantes étaient celles qui savaient enchaîner les conversations avec aisance, de manière rapide, pour en accumuler un très grand nombre. Notre théoricienne prit l’exemple de l’hôtesse de la soirée, la femme qui m’avait ouvert la porte. Elle nous fit remarquer l’assurance avec laquelle elle passait d’un groupe à l’autre, échangeant quelques mots, une plaisanterie, ou même simplement une accolade.

Notre interlocuteur, qui se taisait patiemment depuis tout à l’heure, revint à la charge. « Mais que faites-vous de la danse ? », demanda-t-il en guise de provocation. « Si l’on admet que la valeur soit effectivement performative, poursuivit-il, la capacité de danser me paraît conférer bien plus de valeur que les conversations ». Notre interlocutrice répliqua du tac au tac : « la danse n’est que la poursuite de la conversation par d’autres moyens ! ». Profitant de l’effet de choc de sa formule, elle continua son exposé. Son argument était que, quand les interactions sociales s’enchaînent avec une très grande rapidité, la parole ne devient plus absolument nécessaire. On n’échange plus qu’un mot, un geste, ou même un signe. C’est ce qui fait que, passé un certain seuil, les conversations se transforment en danse. Au rythme rapide de la danse, il est possible d’accumuler un très grand nombre d’interactions sociales en très peu de temps, raison pour laquelle cette activité est extrêmement valorisante et valorisée. Notre interlocuteur grognait, il trouvait cette théorie simpliste. « Vous faites comme-ci, objecta-t-il, les compétences sociales étaient complètement indépendantes du niveau de richesse ! » Son contre-argument était que lesdites compétences dépendaient intrinsèquement de la confiance en soi. Or, le socle de cette confiance, c’était pour lui la conscience, qu’une personne peut avoir de sa propre valeur économique. « Votre méthode pour calculer la valeur des convives ne peut donc que confirmer celle que je proposais tout à l’heure, en me basant sur l’accumulation d’alcool présente sur cette table », conclut notre interlocuteur. Sa rivale, visiblement agacée, répliqua : « Vous négligez la fonction idéologique des fêtes ! » Elle était d’accord pour reconnaître que la confiance en soi était très fortement déterminée par la valeur économique. Mais, son contre argument était que ce n’était pas la seule détermination qui intervenait. D’autres expériences participaient à construire la confiance en soi, notamment les relations familiales et amicales. Ainsi, des personnes très peu fortunées pouvaient parfaitement réussir dans des contextes festifs, alors qu’elles n’en avaient pas l’opportunité ailleurs. Cela permettait de comprendre pourquoi les fêtes étaient si appréciées : il était possible d’y échapper, au moins temporairement, aux déterminations économiques. On pouvait se réinventer et changer de rôle, pour peu que l’on ait un peu d’aisance et de compétences sociales.

Tout à coup, un rire nous interrompit. Un homme venait de rentrer dans notre petit cercle, en levant son verre pour faire mine de trinquer avec nous. « Je vous écoute depuis tout à l’heure. Oh, très bien, très bien. Des arguments très subtils, très convaincants. Mes félicitations, madame. Mes félicitations, monsieur ». Il mima plusieurs révérences grotesques. L’homme était plus âgé que nous trois. Et si, chacun à sa manière, nous n’étions pas à notre place dans cette soirée, lui l’était encore moins. Il portait un pull noir délavé et trop grand pour lui, avec un vieux jogging informe et des tennis trouées. Ses cheveux, très blancs et très longs, tombaient sur ses épaules et une barbe mal entretenue masquait son visage. Dans un autre contexte, il aurait facilement pu passer pour un clochard. Mais il y avait dans son attitude une aisance et une légèreté qui contredisait cette impression. L’homme prit un air important et solennel, comme s’il allait prononcer un discours. « Madame, messieurs, je suis navré d’avoir à vous l’annoncer, mais toutes vos théories ne sont qu’un tissu de naïvetés. Vous vous interrogez sur ce qui fait la valeur des personnes ici présentes… » Il fit un geste de la main, pour se montrer lui-même, de la tête au pied. « Vous vous doutez bien que j’en sais quelque chose ! ». Il se mit à rire, puis reprit solennellement : « Je dis que vos analyses sont naïves, car vous ne considérez que les phénomènes de surface ! ». La théorie, supposément plus réaliste qu’il nous proposait, était la suivante. Ce qui faisait la valeur des convives, ce n’était pas ce qui se passait ici, dans la partie visible de la soirée, mais ce qui se passait à l’arrière de l’appartement, dans les coulisses. Et que se passait-il dans les coulisses ? Que venaient-on y chercher ? Et bien essentiellement de la drogue et du sexe. Peu importe la bouteille que l’on avait amenée, ou le nombre d’interactions sociales que l’on parvenait à accumuler. Ce qui faisait vraiment la valeur d’une personne, c’était sa capacité à s’envoyer en l’air, d’une manière ou d’une autre et préférablement des deux. Celles et ceux qui avaient le pouvoir de s’éclipser pour s’envoyer en l’air formaient un groupe à part, supérieur aux autres, et protégé par une entente mutuelle.

Je dois admettre que j’étais assez amusé par cet intermède inattendu. Le discours de ce personnage était très banal, mais son attitude à la fois bouffonne et théâtrale donnait à son numéro quelque chose d’irrésistible. Notre théoricien et notre théoricienne, eux, ne paraissaient pas très sensibles à cette comédie. Ils trépignaient en attendant la première occasion de riposter. J’avais l’impression de les entendre déjà dérouler leurs argumentaires. Pour notre théoricien, l’idée d’une origine occulte de la valeur paraîtrait beaucoup trop simpliste. Il commencerait par faire remarquer que, économiquement, les activités illégales dépendent toujours d’activités légales. Car, pour pouvoir utiliser de l’argent en quantité, il faut au préalable pouvoir le blanchir. Il poursuivrait son argumentation en démontrant que les mécanismes économiques sont dans les deux cas similaires. Il s’agit toujours d’exploiter du travail pour dégager de la plus-value. De sorte que les gangsters ne sont que des entrepreneurs comme les autres, comme la culture populaire le montre abondamment. Notre théoricienne ne serait probablement pas en reste. Elle commencerait par faire remarquer qu’il est naïf de penser que le plaisir est une fin en soi. Le plus souvent, il est bien plutôt une manière pour les individus de manifester un statut social. Son argument serait que, pour les êtres humains, la préoccupation de la position sociale dépasse de très loin celle du plaisir personnel. Pour obtenir un rôle enviable, on est prêt à se priver d’un très grand nombre de choses : de nourriture, de repos, de sexe, et parfois de sa vie. Notre théoricienne avancerait que, le plus souvent, les individus cherchent une position sociale associée à des plaisirs bien plus que les plaisirs eux-mêmes. De sorte que la recherche de la jouissance n’explique rien à elle seule. La voix du bouffon vint interrompre mes pensées. « Regardez-les ! Est-ce qu’ils ne sont pas beaux quand ils réfléchissent », me glissa-t-il hilare. « Quant à moi, reprit-il de manière solennelle, je suis malheureusement dans l’obligation de vous quitter ». « On m’attend en coulisse ! » s’exclama-t-il en me lançant un clin d’œil.

Notre théoricien et notre théoricienne reprirent leur discussion, sans même prendre la peine de réfuter l’objection du bouffon. D’ailleurs, ils ne semblaient plus vraiment tenir compte de ma présence. Ils étaient tout entiers à leur débat, et rien d’autre ne semblait plus exister pour eux. Peut-être étais-je déjà trop saoul pour être encore un interlocuteur valable. La discussion portait sur le fait de savoir si le travail était le fondement de la sociabilité, ou si c’est la sociabilité qui était plus fondamentale que le travail. Pour notre théoricien, le travail était la dimension la plus fondamentale, car il était le producteur de toutes les hiérarchies sociales. Pour notre théoricienne, en revanche, l’accès au travail et aux activités rémunératrices dépendait très fortement des capacités sociales des individus. La conversation était très animée, et il y avait de forts arguments de part et d’autre. Ces deux-là, pensais-je, avaient l’air d’être faits pour se rencontrer. Quant à moi, je me sentis soudain très seul et très triste. Je réalisais que je n’étais pas venu ici pour débattre. Je n’en avais d’ailleurs aucun besoin. Car moi, je connaissais la vérité. Je savais que j’étais une chose ridicule et que je n’aurais jamais la moindre valeur. Et cela, aucune de leurs théories ne pourrait jamais l’expliquer. Si j’étais venu ici, c’était pour danser et pour profiter de ma joie, pas pour me laisser prendre dans des discussions sans fin. Le bouffon était venu m’avertir : il était temps pour moi de reprendre ma route. Notre théoricien et notre théoricienne poursuivaient leur débat, qui était toujours aussi animé. « Je ne vous crois pas », lançais-je soudain par provocation. Ils s’interrompirent, surpris, et me dévisagèrent. « Vous avez seulement besoin de parler, repris-je, mais en réalité, tout cela vous est complètement égal ! » Alors que je me détournais, le théoricien fit un geste pour me retenir. « Où allez-vous ? », me demanda-t-il d’un air inquiet. Sans doute pressentait-il la suite de mon histoire. « Je vais dans les coulisses, répondis-je en riant, j’irais vérifier si ce que disait le bouffon est vrai. » Je leur adressai un geste d’adieu, et je m’esquivais par quelques pas de danse.

Bibliographie

DOSTOÏEVSKI Fiodor, Le Rêve d’un homme ridicule, Paris, Actes Sud, coll. Babel, traduit par André Markowicz, 2002.

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JAPPE Anselm, Les Aventures de la marchandise : pour une critique de la valeur, Paris, Denoël, 2004, rééd. Paris, la Découverte, Sciences humaines et sociales, 2017.

KURZ Robert, La substance du capital, Paris, Édition l’Échapée, coll. Versus, traduit par Stéphane Besson, 2019.
— , « Die Substanz des Kapitals. Abstrakte Arbeit als Gesellschaftliche Realmetaphysik und die absolute innere Schanke der Verwertung », dans EXIT ! no1-2, Berlin, Horlemann Verlag, 2004-2005.
— , Raison sanglante : Essais pour une critique émancipatrice de la modernité capitaliste et des Lumières bourgeoises, Albi, Crise & critique, Palim psao, traduit par Wolfgang Kukulies, 2017.
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MARX Karl, Le Capital : critique de l’économie politique. Livre I, Paris, PUF, Quadrige, direction d’ouvrage : Jean-Pierre Lefebvre, 2006.
— , Das Kapital : Kritik der politischen Ökonomie, Hamburg, Verlag von Otto Meissner, 1967.

PASOLINI Pier Paolo, Le Rêve d’une chose, Paris, Gallimard, coll. L’Imaginaire, traduit par Angélique Levi, 1992.

POSTONE Moishe, Temps, travail et domination sociale : une réinterprétation de la théorie critique de Marx, Paris, Mille et une nuits, coll. Essais, traduit par Olivier Galtier et Luc Mercier, 2009.
— , Time, Labor, and Social Domination: A Reinterpretation of Marx’s Critical Theory, Cambridge (UK), Cambridge University Press, 1993.
— , Marx, par-delà le marxisme : repenser une théorie critique du capitalisme au XXIe siècle, Paris, Crise & Critique, coll. Palim Psao, traduit par Stéphane Besson, Paola Gentille, Françoise Gollain, Thierry M. Labica, William Loveluck, Arthur Michelet, Frédéric Monferrand, Brice Pellerei et Natalia Tintoré, 2022.


  1. On peut se référer notamment à : ELALOUF Jérémie, « Le culte de l’abstraction. Culture et contre-cultures marchande », dans BIHANIC David, MARIN Philippe (dir.), Design et abstractions, Revue Design Arts Medias, 06/2025, (consulté le 17/07/2025), URL: https://journal.dampress.org/issues/design-et-abstractions/le-culte-de-l-abstraction-culture-et-contre-cultures-marchandes ; « Le design et la valeur », dans CHOMARAT-RUIZ Catherine (dir.), Théories et pensées critiques du design (à paraître) ; « Machine ou marchandise ? Esquisse d’une analyse des rôles respectifs de l’abstraction mécanique et marchande. », dans Collectif DAM (dir.), Matière/Matériau(x)/Médium : des controverses fécondes, Revue Design Arts Medias, 11/2023, (consulté le 2/07/2025), URL : https://journal.dampress.org/issues/matiere-materiau-x-medium-des-controverses-fecondes/machine-ou-marchandise-esquisse-d-une-analyse-des-roles-respectifs-de-l-abstraction-mecanique-et-marchande ; « Le fétichisme de la nature et les secrets de la marchandise. Charles Baudelaire et Gottfried Semper face aux Expositions universelles », dans Suites françaises, n°4, automne 2021, (consulté le 2/07/2025), URL : https://suitefrancaise.labcd.unipi.it/le-fetichisme-de-la-nature-et-les-secrets-de-la-marchandise-charles-baudelaire-et-gottfried-semper-face-aux-expositions-universelles/ 

  2. Pour une présentation générale de l’histoire et des enjeux de la critique de la valeur, on peut se référer à JAPPE Anselm, Les Aventures de la marchandise : pour une critique de la valeur, Paris, Denoël, 2004, rééd. Paris, la Découverte, Sciences humaines et sociales, 2017. 

  3. Concernant le travail de Moishe Postone, on peut notamment consulter : POSTONE Moishe, Temps, travail et domination sociale : une réinterprétation de la théorie critique de Marx, Paris, Mille et une nuits, coll. Essais, traduit par Olivier Galtier et Luc Mercier, 2009. Du même auteur, voir : Marx, par-delà le marxisme : repenser une théorie critique du capitalisme au XXIe siècle, Paris, Crise & Critique, coll. Palim Psao, traduit par Stéphane Besson, Paola Gentille, Françoise Gollain, Thierry M. Labica, William Loveluck, Arthur Michelet, Frédéric Monferrand, Brice Pellerei et Natalia Tintoré, 2022. 

  4. Concernant le travail de Robert Kurz, voir notamment KURZ Robert, La substance du capital, Paris, Édition l’Échapée, coll. Versus, traduit par Stéphane Besson, 2019. Voir aussi du même auteur, Raison sanglante : Essais pour une critique émancipatrice de la modernité capitaliste et des Lumières bourgeoises, Albi, Crise & critique, Palim psao, traduit par Wolfgang Kukulies, 2017. 

  5. DOSTOÏEVSKI Fiodor, Le Rêve d’un homme ridicule, Paris, Actes Sud, coll. Babel, traduit par André Markowicz, 2002. 

  6. PASOLINI Pier Paolo, Le Rêve d’une chose, Paris, Gallimard, coll. L’Imaginaire, traduit par Angélique Levi, 1992. 

  7. MARX Karl, Das Kapital : Kritik der politischen Ökonomie, Hamburg, Verlag von Otto Meissner, 1967, rééd. Karl MARX, Le Capital : critique de l’économie politique, livre I, Paris, PUF, Quadrige, direction d’ouvrage Jean-Pierre Lefebvre, 2006, p. 81.