1. L’enquête
1.1 Contexte et finalité
Comme pour nos précédentes enquêtes, ce dossier présente une trentaine d’entretiens accordés par des designers français et étrangers. L’objectif de cette nouvelle investifation est d’identifier la manière dont la notion d’habitabilité et celle d’espace public sont mobilisées par la profession. Menée grâce aux étudiantes et étudiants du master 2 « Design, Arts, Médias » (Paris 1 Panthéon-Sorbonne), elle entend ainsi tester les hypothèses formulées au sein du séminaire de recherche « Vers une théorie critique du design » dédié, en 2025-2026, à ces deux notions clés.
En regard de l’École de Francfort, et plus particulièrement de Jürgen Habermas, nous avons en effet retravaillé la définition du design dont la finalité serait d’« améliorer l’habitabilité du monde, dans le respect des humains » — sous-entendu de tous les humains —, « et des non-humains1». D’une part, parce que l’avènement de cette notion dans le champ du design est nettement moins éclairé que son passage dans le champ de l’architecture2. D’autre part, parce qu’elle nous paraissait saisie de manière incomplète. Entre une référence à Martin Heidegger, et à l’idée que l’homme habite la terre en poète, et une autre référence à Alain Findeli, qui arrime l’habitabilité du monde à l’écologie humaine, il nous a semblé utile d’esquisser une troisième voie. D’un point de vue politique et en lien avec L’espace public3, cette dernière redéfinirait l’habitabilité en relation avec la sphère politique et les espaces publics « concrets », agencés par les architectes, les urbanistes et les designers, afin de favoriser dialogues, débats et formation de l’opinion publique au sein de nos démocraties.
Après avoir relu de façon critique le texte fondateur de Jürgen Habermas et les critiques qui, depuis les années 60, ont été formulées à son endroit, et après avoir imaginé la correspondance possible entre les grandes phases historiques de l’habitabilité et des espaces publics concrets qui la conditionnent, nous avons élargi notre saisie de l’habitabilité et son cosmopolitisme à la lumière des apports de l’anthropologie de Philippe Descola4. Cette partie-là du séminaire, développée au second semestre d’année universitaire, ne fait pas l’objet de l’enquête dont nous allons entretenir notre lecteur dans les lignes qui suivent5.
1.2 Enquêteurs, enquêtés et protocole
Il ressort de cette brève contextualisation que, engagés dans une formation au design, les enquêteurs sont loin d’être professionnels, ou même rompus à la sociologie et aux entretiens semi-directifs. En dépit de l’intérêt qu’ils présentaient, certains entretiens n’ont pu être publiés, les enquêteurs reformulant d’emblée les questions à leur idée, introduisant ainsi un biais dans les réponses. Les résultats exposés se fondent par conséquent sur les seuls entretiens conformes aux critères de scientificités inhérents à ce type d’enquête.
Il ne faudrait en effet pas conclure, en se fondant sur des maladresses inhérentes à un apprentissage des techniques d’entretien, que toute cette enquête est nulle et non avenue. On ne se répètera jamais assez, en se référant aux Règles de l’art de Pierre Bourdieu, que ce non-professionnalisme des enquêteurs designers favorise la confiance et/ou l’empathie de professionnels engagés dans le champ du design6.
Pour mener cette enquête de terrain, chacun des étudiants avait pour mission de solliciter deux designers — femme ou homme, de nationalité française ou étrangère, engagés dans le champ du design, quel que soit le contexte et le domaine précis d’exercice —, sans que nous intervenions à propos de ce choix, afin d’en garantir l’extériorité vis-à-vis de la personne en charge du séminaire, du questionnaire et de la synthèse finale. Il en résulte 31 entretiens menés auprès de 16 femmes et 15 hommes, 7 personnes de nationalités étrangères — dominicaine, franco-algérienne, iranienne, malgache, mauricienne, mexicaine, tunisienne participent du panel — et 24 françaises.
Notre synthèse s’efforce de restituer les grandes lignes s’esquissant à partir de ces 31 entretiens. Ces derniers portent sur 1) La formation et les conditions d’exercice, afin de situer la personne enquêtée 2) L’habitabilité du monde comme finalité du design 3) La polysémie de cette notion 4) Les lieux dédiés à l’espace public et aux publics fréquentant ces derniers 5) Les sources permettant de penser l’habitabilité et l’espace public.
Précisons, pour en finir avec ces préliminaires que, afin de rendre justice aux enquêteurs comme aux enquêtés, et pour faciliter la tâche du lecteur soucieux de lire la totalité de tel ou tel entretien, nous les citons en note de bas de page, quitte à ce que le procédé consistant à signaler que « untel s’est entretenu avec un tel » apparaisse comme répétitif. Notons, enfin, que nous signalons quand tel ou tel passage est souligné par nos soins quitte, là encore, à engendrer une forme de répétition des formules du type : « souligné par nous »...
2. Formation et situation professionnelle
Conformément à notre attente, le panel des enquêtés est plutôt divers. Du point de vue des formations, les designers dont nous publions le propos sont cependant majoritairement passés par des écoles d’arts et de design — de type ENSCI, ENSAD, Estienne, etc7. —, ou des écoles d’architecture. Une seule personne vient d’une formation d’ingénieur (en l’occurrence, les Ponts-et-Chaussés). Peu d’entre eux se sont arrêtés au DNMADE8, la plupart étant titulaires d’un master (ou équivalent), voire d’un doctorat. Il ressort de cette enquête que les formations en universités demeurent peu empruntées par les jeunes soucieux de pratiquer le design ; la question de l’impact sur la pensée de l’habitabilité et de l’espace public demeurant néanmoins à questionner. En effet l’enquête ne révèle pas de corrélation entre type d’études et type de sources mobilisées pour penser ces deux notions.
D’un point de vue professionnel, cette investigation ne diffère pas des précédentes. Les situations professionnelles sont variées, certains exerçant à leur compte (souvent dans de petites structures, voire de façon unipersonnelle) ou dans des agences qui vont de la micro-société aux grands groupes.
Enfin, il est notable qu’aucune des personnes contactées n’a requis l’anonymat.
3. Habitabilité du monde et finalité du design
Suite aux renseignements concernant la formation et la situation professionnelle, le second point de notre enquête visait à évaluer la place de l’habitabilité du monde dans la pratique du design, d’une part, et à établir si cette habitabilité avait pour condition d’élaborer un espace public au sens habermassien et au sens plus concret du terme, d’autre part. C’est ce que nous avons appelé la « double finalité » du design dans notre questionnaire.
3.1 L’affirmation de la double finalité du design
De fait, les réponses fournies vont majoritairement dans le sens de cette double finalité du design. Pour leur caractère particulièrement affirmatif, nous pouvons citer la réponse de Pauline Escot — « Oui ! Cette double finalité correspond très bien à ma manière de travailler9 », ou celle de Daphné Keraudren : « Oui, ma pratique du design est en partie orientée vers cette double finalité qui est d’améliorer le caractère habitable du monde et de favoriser la rencontre, l’échange, les débats visant le bien commun en aménageant ou en investissant des lieux10 ». De manière plus développée, Khouloud Bouaziz énonce : « Dans ma pratique, la question de l’habitabilité du monde constitue un axe structurant, bien qu’elle ne soit pas envisagée uniquement sous l’angle fonctionnel ou spatial, mais également comme une problématique sociale, culturelle et politique », et encore : « Le design, dans cette perspective, ne se limite pas à l’aménagement de lieux, mais participe à la construction de conditions favorables à l’interaction et à la reconnaissance mutuelle11 ».
3.2 Les deux notions au cœur du projet
Certains témoignages entrent dans l’analyse de la pratique pour expliquer que le design n’est pas qu’une question de « forme ou d’esthétique » car « c’est aussi, d’une certaine manière, penser des situations : comment les gens se rencontrent, circulent, se sentent à l’aise ou non » et c’est donc, « d’une certaine manière » « prendre position sur la manière dont on souhaite habiter le monde12 ».
D’autres, en détaillant à propos d’un projet leur pratique, insistent sur l’idée que, pour le design, cette notion d’habitabilité va de pair avec celle d’espace public13. C’est notamment le cas de Clara Lanthier, quand elle soutient : « [...] l’habitabilité, c'est vraiment un terme qu'on utilise beaucoup. On a essayé d'écrire un manifeste quand on a créé le collectif pour se situer et on a même utilisé ce terme-là parce qu’il est assez fondateur dans la vision du collectif. On a fait un projet à Roubaix avec la condition publique qui portait sur l'espace public et comment essayer en partant des citoyens eux-mêmes, donc essayer de les faire réfléchir sur ce que serait une version souhaitable et habitable de leur espace public à Roubaix, qui aujourd'hui est un espace pas très inclusif, très fréquenté par les hommes, où il y a certains endroits qui évoquent un peu certaines situations un peu dangereuses, etc14. »
3.3 Les références à Martin Heidegger et Jürgen Habermas
Il n’est pas jusqu’aux références à Martin Heidegger et à Jürgen Habermas qui ne soient convoquées, attestant, encore une fois, que l’habitabilité et l’espace public constituent deux notions clés de la pratique du design.
La référence à Martin Heidegger demeure parfois implicite, il est vrai, mais elle n’affleure pas moins dans l’insistance sur l’idée de « demeurer », d’ « enracinement », « d’être-là » supposés inhérents à une saisie « poétique » du monde. Nous pensons au propos de Romain Coppin quand il énonce : « Pour moi, la notion d’habitabilité renvoie d’abord à la question de “demeurer”, c’est-à-dire à une forme d’enracinement, au fait d’être véritablement présent quelque part. Cela rejoint ce que nous évoquions à propos des non-lieux : on y fait souvent l’expérience d’un déracinement, d’une absence de lien. On est partout à la fois, mais sans jamais être vraiment là. Dès lors, l’habitabilité pose cette question fondamentale : qu’est-ce que cela signifie qu’ “être là” ? Être là implique aussi, dans un monde marqué par la vitesse et le mouvement constant, de pouvoir s’arrêter. Non pas être figé, mais être présent, posé. Cela introduit une dimension plus poétique, liée à la contemplation. Prendre le temps, s’arrêter, devient presque un acte en soi15 ».
D’autres témoignages citent cependant sans détour Martin Heidegger — c’est notamment le cas de Fabrice Pincin , quand il déclare que « l'espace public est un lieu “d'intérêts commun” d'expression sociale et politique (voir les écrits de Jürgen Habermas qui vient de décéder tout récemment), de vie et de partage16. » — et ajoutent à ce philosophe l’ouvrage de Jürgen Habermas sur lequel nous nous sommes fondés. À preuve ce développement de Khouloud Bouaziz : « Dans une perspective philosophique, l’habitabilité peut être rapprochée des réflexions de Martin Heidegger dans Bâtir, habiter, penser (1951), où “habiter” renvoie à une relation fondamentale entre l’être humain et son environnement, fondée sur le soin, l’attention et la cohabitation. Cette approche met en évidence une dimension poétique de l’habitabilité, entendue comme une manière d’être au monde, au-delà de la simple fonctionnalité. Par ailleurs, la dimension sociale et politique de l’habitabilité s’inscrit dans la continuité des travaux de Jürgen Habermas, notamment à travers la notion d’espace public comme lieu de délibération et de construction du commun (L’Espace public, 1962). Dans cette optique, un espace habitable est un espace qui permet la prise de parole, l’échange et la confrontation des points de vue17. »
3.4 L’histoire du design, et son dévoiement, en guise d’explication
Nous pourrions donc conclure sur ce point que l’habitabilité et l’espace public (au double sens du terme) sont bien au cœur de la pratique du projet en design, d’une part, et que les textes clés demeurent Martin Heidegger et Jürgen Habermas, d’autre part.
Et, d’un même geste, nous pourrions signaler, pour expliquer ce qui semble relever d’un accord général, que certains avancent l’histoire de la pratique du design passant de « l’objet iconique », ou « d’auteur », à la valorisation de l’usage : « On pense que la question de l’habitabilité est aujourd’hui centrale dans le design, c’est essentiel. Je dirais que dans les années 80 jusque dans les années 2000, le design était encore perçu comme la création d’objets iconiques, où la notion d’habitabilité au sens large, quand on dit habitabilité, pour moi il y a bien entendu l’usage et tout ce qui va avec, n’était peut-être pas toujours intégrée. C’est-à-dire que le design, c’était plutôt l’objet iconique ou l’objet d’auteur, une création d’auteur18 ».
Ces quelques mots renvoient en effet à ce que nous avons appelé le « dévoiement » du design dans la théorie critique qui nous occupe19. Car si le design a pour mission d’améliorer l’habitabilité du monde et, pour ce faire, de soigner l’espace public concret et plus politique du terme, n’est-il pas problématique qu’il se soit à ce point perdu dans « l’objet iconique » et devenu « design d’auteur » ?
3.5 L’absence d’extériorité à l’habitabilité
À propos de l’habitabilité, il semblerait même que, pour l’énoncer de façon massive, le design ne puisse y échapper. Même quand il s’agit d’infléchir cette notion du côté de l’hospitalité, de la « nuancer », et même quand le domaine d’exercice du design semble peu propice à l’habitabilité comme c’est le cas du design d’objet — si l’on en croit les praticiens —, elle demeure évoquée comme étant centrale.
C’est ainsi qu’on peut lire : « Je nuancerais le mot “habitabilité” car je travaille souvent dans l'éphémère, ce qui crée un rapport différent à l'espace. Cette temporalité restreinte génère d'elle-même une forme de poésie. Pour nous, l'habitabilité commence par la question de “l'après”. Avant même de dessiner, nous anticipons la trajectoire des matériaux : d'où ils viennent et où ils iront. Le problème actuel est que l'on puise systématiquement dans les ressources en produisant du neuf pour ensuite jeter ce dont on ne sait plus quoi faire.
Cette logique d'anticipation, c'est ce qu'on appelle le “design inversé”. C’est lié à la matière, mais aussi à une forme d'habitabilité ancrée dans la débrouillardise, l’innovation d’usage : trouver de nouvelles solutions, créer des boucles de réutilisation avec nos partenaires. Ce n'est pas la solution de facilité, mais c’est ce qui fait notre singularité20 ».
Pour l’objet au sens strict, qui finit par concerner l’habitabilité, nous pouvons renvoyer notre lecteur à l’idée exprimée par Julie Brugier pour qui un artefact culinaire reconduit à la cuisine qui implique, quant à elle, un rapport au monde21.
À une échelle légèrement supérieure à celle de ce que nous avons nommé « l’objet au sens strict », c’est-à-dire au sens du mobilier qui finit par convoquer la notion d’habitabilité, on peut lire la mise au point de Dimitri Zephir : « Notre pratique étant avant tout celle du design d’objet, l’approche de l’espace et donc des formes d'habitabilité du monde ne sont pas des enjeux “cruciaux” dans la conception de nos projets. Néanmoins, il existe aussi une forme d'habitabilité au sein même des objets (et plus spécifiquement le mobilier), si tant est qu’on les définit comme des “microarchitectures recevant un corps”. La conception d’un fauteuil (par exemple le Fauteuil Dièz dessiné pour la marque américaine CB2) est à la fois une pièce de mobilier, mais aussi un espace qui accueille des corps. Le dessin de cette pièce (notamment ces courbes) a été imaginé pour que ces corps puissent interagir et échanger ». De ce point de vue, « le concept d’habitabilité/espace public » ne serait « ni plus ni moins qu’une manière de « (re)faire société, avec tous les enjeux que cela implique22.» L’on peut aussi, se référer à l’entretien engagé avec Romain Coppin et saisir que l’habitabilité demeure convoquée en raison de sa polysémie possible : « Ma pratique n’est pas explicitement orientée vers la question de l’habitabilité. Elle s’y rapporte néanmoins de manière indirecte. Je travaille à partir de formes archétypales du design, principalement des meubles issus de l’environnement domestique. À ces éléments familiers, j’associe des matériaux et des formes collectés, souvent déjà altérés ou dégradés, que j’assemble pour produire des objets déstructurés et instables. Ces formes se situent dans un entre-deux : ni tout à fait des structures, ni tout à fait des ruines. Mon travail se déploie précisément dans cet espace intermédiaire.
Cette démarche constitue une manière d’interroger l’instabilité qui caractérise, selon moi, le monde contemporain. Celui-ci apparaît désaxé, traversé par des formes de désordre et de chaos. Il s’agit dès lors de proposer une autre lecture de l’habitabilité, non plus fondée sur l’ordre, mais sur le désordre comme condition du réel. En ce sens, le chaos me semble plus fidèle à notre expérience du monde que les formes d’organisation que nous avons cherché à lui imposer23.»
3.6 Un dissolution possible de la notion d’habitabilité
Cependant, cette omniprésence de l’habitabilité et sa polysémie, prouve-t-elle nécessairement l’importance de la notion ? De fait, la notion supposée commune est saisie de manière polysémique au point d’être définie par des synonymes, voire de façon métaphorique.
Nous pensons à Yo Kaminagai qui en fait un synonyme d’hospitalité — « Au lieu de la notion d'habitabilité, je dirais plutôt hospitalité. En effet, on lit souvent que le métro devrait être un lieu de vie, mais c’est erroné : ce n'est pas un lieu de vie, c'est un lieu à vivre24. » —, ou à Marc Aurel qui lui associe l’idée d’inclusivité — « Moi je ne peux te parler que de la ville, je ne connais que ça, c’est mon cœur de métier. Et aujourd’hui, les enjeux sont bien ceux de l’habitabilité de la ville pour tous. Ça, c’est vraiment essentiel : pour toutes les typologies, pour tous les types de personnes : femmes, hommes, jeunes, vieux, handicapés, etc. Aujourd’hui, ce n’est plus vraiment la question. Aujourd’hui, on intègre l’habitabilité. Ce n’est plus une question de confort au sens marketing, c’est presque une question de dignité dans ce qu’on fait. On imagine des objets qui vont faciliter la vie25 ». Il en est de même quand Sarah Bouyssou en fait une question de « convictions sociales » ou « d’empathie26 ».
Quant au sens métaphorique, il advient par exemple quand il s’agit d’habiter un « avenir professionnel », à travers la prise de position d’Anna Ternon : « Mais disons, pour être plus concrète, on travaille à ce que les femmes qui participent à nos ateliers puissent se sentir légitimes, capables et bien outillées d'habiter leur logement et d'habiter leur avenir professionnel de la façon dont elles le décident et qu'elle n'ait pas de porte fermée devant elle27 ».
L’habitabilité est ainsi saisie à plusieurs « échelles ». À l’échelle des « streets and blocks patterns », qui ont été pensés, selon Françoise Shein, en relation « avec les tailles humaines28 » ; à l’échelle de la place urbaine, du bâti et de l’objet, si l’on suit Éric Benqué : « Ça peut se décliner à l’échelle de l’habitat évidemment, d’une maison, d’un appartement, d’un espace de travail, d’un espace de loisir, d’un espace commercial. J’ai même envie de dire à l’échelle d’une chaise ; faire en sorte qu’elle soit confortable, agréable à regarder, agréable au toucher. Ça se décline à mon avis vraiment à toutes les échelles29. »
Sans remettre en question l’importance que la notion d’habilité revêt, il ne faut pas écarter l’idée d’une dissolution possible, et nous pouvons faire l’hypothèse que c’est le cas dès lors que son acception politique disparaît, c’est-à-dire quand son lien avec l’espace public habermassien se perd dans l’esprit et dans la pratique des acteurs du champ du design, comme c’est semble-t-il le cas dans cette occurrence où l’habitabilité devient synonyme de confort : l’habitabilité « C’est la manière dont les gens vivent et perçoivent les espaces : comment ils se protègent des intempéries, comment ils s'y installent et comment ils appréhendent le confort au sein d'un environnement habitable et fonctionnel30 ».
3.7 Une dissolution possible de la notion d’espace public
Les entretiens menés laissent en effet transparaître des indices d’un affaiblissement du sens politique de l’habitabilité en lien avec l’espace public qui, de son côté, devient condition d’ « échanges », « de rencontres », voire « d’appropriation » ou de « dispositif ». Ces formats-là, qui incarnent le devenir de l’espace public, révèlent un infléchissement du « débat » d’idées fondateur de l’opinion publique, et témoignent d’une forme de contresens, l’espace public au sens habermassien et au sens des espaces concrets qui lui correspondent étant destinés à être partagés (et non pas appropriés) et ne relevant pas d’une élaboration spatiale coercitive (un dispositif), quand bien même cette dernière est supposée vertueuse.
Sur l’équivalence de l’échange et du débat dans l’esprit des designers, on peut se référer au témoignage d’Heritiana Juvence Razafindrajaona qui fait de la communication visuelle d’une information la base de « tout échange ou débat visant le bien commun », et qui, par le « levier » de l’esthétique, « invite le public à s'arrêter, à lire et à s'approprier l'information ». L’exemple fourni connote l’horizon marketing de cet infléchissement de l’acception politique de l’espace public : « Par exemple, lorsqu'il s'agit d'imaginer l'identité visuelle ou l'interface d'un média en ligne comme Gazetiko, le design doit faciliter l'accès à l'information citoyenne tout en offrant un environnement visuel agréable qui capte et fidélise le lecteur31 ».
Toujours sur la reconduction du débat à la discussion, voire au fait de donner son « avis » — ce qui ne suggère aucune argumentation, même pas un « échange » ou une discussion » — et sur la prégnance de cette idée d’appropriation vertueuse, comme autant d’indices d’une dissolution possible de la notion d’espace public, on peut aussi lire que le « portique permet l’habitabilité (la discussion) dans les villes de la Renaissance. Aujourd’hui, nos villes sont à une autre échelle et il faut réinventer la notion, la manière de la “scénariser32” », ou se référer à cet extrait d’un entretien mené avec Marion Aeby : « La compréhension de l’habitabilité se fait aussi par la compréhension des seuils, propres et multiples à chaque espace public (privé/public, moi/l’autre, intérieur/extérieur, sol/eau, haut/bas, interdit/accessible, et j’en passe) qu’on occupe peut-être régulièrement, qui permet d’avoir de la discussion entre des gens qui se connaissent pas, et permettre aussi des formes d’appropriation de l’espace qui me semblent super importantes aujourd’hui où on a beaucoup de pression sur l’espace public, où il y a beaucoup de limitations à l’occuper pour donner son avis33 ».
Sur l’appropriation de l’espace public, on peut aussi consulter l’entretien mené avec Daphané Kéraudren : « Ma compréhension l’habitabilité est la manière de s’approprier l’espace public. Elle peut être poétique pour certains, choquante pour d’autres. Cette notion de l’appropriation m’a beaucoup intéressée et interrogée au cours de mes études et vie personnelle. Ayant vécu à Bruxelles, Thessalonique, Lausanne, Paris et Amsterdam, j’ai été confrontée à différentes cultures et façons de vivre qui définissent en quelque sorte la manière de s’approprier et d’appréhender l’espace public et donc de l’habiter34 ».
Sur la question de l’échange, voire de la « rencontre » et du « dispositif », dont on connaît la dimension coercitive depuis les écrits de Michel Foucault35, nous pensons au propos suivant : « Je pense qu’un espace, il doit favoriser un échange en investissant le lieu. Je pense que je tends en tout cas à créer des conditions de rencontre dans un cadre qui est sensible. J’essaye de pas décider ce qui va s’y passer et de laisser vraiment la place aux visiteurs, aux gens qui traversent cet espace – de s’approprier le lieu. Là, je suis plutôt dans travailler un dispositif qui peut créer ce genre de rencontre et d'échange36 ».
3.8 Une interprétation alternative aux dissolutions notionnelles
Face à l’idée d’une convergence des acteurs du champ du design en faveur de l’importance accordée à l’habilité et à l’espace public, celui-ci conditionnant celle-là, et à l’infléchissement possible de ces deux notions que nous venons d’évoquer, d’autres témoignages laissent penser qu’une autre interprétation est possible.
Cette évolution serait peut-être tout aussi imputable à l’esprit des designers qu’à la « financiarisation de l’économie, de sorte que des mouvements, tels les “Soulèvements de la terre”, laissent à penser qu’un travail pour « repolitiser cette sphère de l’espace public » est en cours37. C’est vraisemblablement pourquoi la question de la gratuité de l’espace public revient souvent dans les propos et, corrélat de la gratuité, le rôle de l’État qui doit demeurer garant de cette gratuité38.
De façon plus précise, l’espace public est pensé comme étant solidaire « de la rencontre », de « l’échange », certes, mais également du « débat » — rien n’est oublié — « autour du bien commun39 » — ce qui est fidèle à l’acception habermassienne. Plus encore, un nouvel espace public concret est en train de naître, ou de renaître ; nouvel espace public que plusieurs personnes enquêtées identifient comme « commun40 ».
L’espace public est désigné comme ce qui est commun, car « c’est ce qui appartient à tous, ou plutôt n’appartient à personne41 ». Et si d’aucuns ne sortent pas d’une vision anthropocentrée de cet espace public en tant que ce qui est commun dans la mesure où « tout architecte spécialisé dans la conception d’espaces de vie a pour objectif principal de créer des environnements pensés pour l’utilisateur principal : l’être humain42 », d’autres incluent les non-humains dans leur démarche et pensée de ce qui est commun. Sur ce point, le témoignage d’Éric Benqué est sans appel : « Pour l’espace commun, l’espace public, j’ai travaillé notamment avec le Parc naturel régional des Monts d’Ardèche où nous avons conçu une gamme de meubles dans le parc (ce sont des espaces naturels mais ça reste de l’espace commun) et une des grandes intentions de ce projet était de respecter toutes les dynamiques vivantes en place… parce que quand on parle de l’espace commun, on pense aux humains qui l’habitent, mais il n’y a pas que des humains. En ce qui me concerne, je crois que c’est une des grandes prises de conscience de ces dernières années et pour moi un des grands enjeux désormais : faire des espaces communs qui s’adressent aux vivants en général, c’est-à-dire les humains, mais aussi les animaux non-humains, les végétaux, toutes les dynamiques vivantes en place. Ça nous force à reconsidérer le design très globalement, c’est-à-dire et toute la chaîne de production d’un objet, parce qu’il ne faut pas qu’il ait été dévastateur à aucun moment, ce qu’on appelle l’« éco-design » (mais l’« éco-design » c’est souvent une espèce de mot valise dans lequel on met beaucoup de choses)… L’idée est en tout cas de se dire que l’espace public est un espace très complexe dans lequel il y a énormément de dynamiques qui se croisent, qui sont entrelacées ; toutes ne sont pas visibles évidemment, mais du coup l’intérêt c’est d’interroger des gens et de travailler avec des gens qui les connaissent, dont c’est le métier43. »
Ce témoignage est intéressant pour notre propos ; d’autres, qui vont dans le même sens, parlent « d’espaces accessibles à tous : climat et animaux compris, nous ne sommes pas seuls, nous ne faisons que passer à un instant T44 ». Ils signifient peut-être que l’habitabilité n’est pas totalement dissociée de l’espace public, que ces deux notions ne sont pas en perte de sens, dans la mesure où l’espace public est assimilé à un espace commun au sens de partagé par les humains et les non-humains45.
Il est vrai que ces témoignages mettent plutôt l’accent sur le commun en tant que partage, accessibilité, et ne vont pas jusqu’à prôner une espace public politique commun, un Parlement des choses, par exemple, pour le dire avec les mots de Bruno Latour46. Mais, en mettant bout à bout l’idée de repolitiser l’espace public confisqué par le système capitaliste à l’œuvre dans nos sociétés de la modernité tardive, l’idée consistant à associer échange, rencontre et débat à propos du bien commun, et celle d’espace public en tant qu’espace public partagé par les humains et les non-humains, ne nous pouvons pas faire l’hypothèse que c’est à un mutation de l’espace public concret et peut-être de l’espace public habermassien à laquelle nous sommes en train d’assister, plutôt qu’à sa disparition ?
4. Lieux et publics des espaces publics
C’est précisément à cette historicité de l’espace public politique et concret que le quatrième volet de notre enquête était consacré.
4.1 Critique des espaces publics concrets et infléchissement de la notion politique d’espace public
D’aucuns pensent que « la question d’espace public » est « moins inspirante aujourd’hui », car il est « trop abstrait47 », ou que cette notion a été galvaudée à propos des centres commerciaux, même si ces derniers demeureraient des lieux « de rencontre ». On peut en effet lire : « Pendant longtemps, depuis les années 70 jusqu'à il n'y a pas très longtemps, on nous a fait croire que les centres commerciaux étaient des lieux comme ça en fait, d'échanges, de rencontres et surtout qu'on allait consommer. Je dirais heureusement, tout ça se casse la gueule et les centres commerciaux sont pas des lieux de rencontre et tout ça a tendance à disparaître, heureusement, même si encore beaucoup de jeunes qui se donnent rendez-vous dans des centres commerciaux48. » Ou encore : « Les centres commerciaux, quant à eux, ont occupé une place centrale à une certaine époque en tant qu’espaces de rencontre et de vie en société, au-delà de la simple consommation. Bien qu’ils soient aujourd’hui moins fréquentés, ils restent des lieux physiques de rencontre très prisés pour les rassemblements populaires49 ».
À l’exception de Pauline Escot, qui estime que les « réseaux sociaux jouent un rôle hyper fort également : des plateformes telles que https://formesdesluttes.org/ sont des endroits pour l’expression libre et l'engagement politique, en ligne, diffusables à grande échelle, et je pense que ces lieux numériques sont aussi essentiels pour la circulation des idées dans l’espace public50 », quasiment tous celles et ceux qui s’expriment à ce sujet pensent que les « réseaux sociaux » n’incarnent pas un nouvel espace physique où l’espace public habermassien se développerait. C’est notamment le cas d’Anouck Degorce — « Je vais faire une réponse qui est peut-être assez personnelle ! L'espace public ouvert aux sujets liés au numérique ou aux réseaux sociaux, ce n'est pas du tout mon sujet. Je le comprends et je l'entends, mais je ne le porte pas et je ne le défends pas51 » — ou de Manuel Perret qui déclare : « Concernant le monde numérique, et par exemple les réseaux sociaux, je pense qu'il faut par contre garder en tête qu'une bonne partie de ces espaces sont — ou ont été — créés par des Gafam. On les utilise tous, ils font partie de notre quotidien mais ce sont des produits, fabriqués par des entreprises ultralibérales, avec des logiques financières agressives, la notion de commun et d'espace d'échange est bien loin de la promesse initiale. Ce sont à mes yeux des lieux qui sont toujours de plus en plus divisés, fragmentés pour des catégories ciblées, d'âges, de provenances, de classes sociales différentes, et il peut y avoir un danger à cela, un enfermement que l'on constate au quotidien dans l'actualité52 ».
En outre, d’autres témoignages s’attachent bien à cerner quels sont les types nouveaux d’espaces publics mais, comme c’est déjà le cas dans les lignes qui précèdent dès lors que l’espace public est un lieu de « rencontre » entre des personnes, les espaces publics concrets mentionnés renvoient, une fois de plus, aux échanges, c’est-à-dire plus à des lieux de sociabilité qu’à des lieux où le débat public s’instaure afin de forger une opinion publique. Il s’agit des terrasses des cafés, des salles des fêtes des villages selon Anouck Degorce, du mobilier urbain pour Marc Aurel, avec l’exemple de l’abri bus, des « terrains vagues ou ces endroits un peu en transition » qui permettent « d’autres formes d’appropriation de l’espace pour continuer dans ces possibilités de se rassembler » selon Marion Aeby, voire des « non-lieux» et des fêtes qui « rassemblent » selon Romain Coppin et, plus généralement, les lieux comme « La Villette », à Paris, où l’on diffuse et partage de la culture selon Éric Benqué53.
Et cela en est au point où cette sociabilité devient choisie et excluante, à l’opposé de ce que devrait être la sphère publique. C’est notamment le cas de l’atelier : « Un atelier, aujourd'hui, c'est un lieu où tu fais des apéros avec tes potes, c'est un lieu où, tu fais des fêtes, où, des fois, tu fais des concerts. Nous, on aimerait le faire plus, on a fait quelques fêtes, on a déjà fait venir des gens pour jouer de la musique, pour moi, aujourd'hui, un atelier, il peut aussi avoir ce rôle-là, c'est-à-dire devenir une espèce d’espace d’accueil. Oui, c'est important. Voilà, ça participe aussi à l'habitabilité de notre monde, ça dépend pour qui, pour les voisins, peut-être un petit peu moins, mais en tout cas, ça peut devenir un lieu qui rassemble. Qui rassemble un certain public que tu sélectionnes, bien sûr, on peut aussi dire que c'est des lieux d'entre-soi complètement54. »
Qu’en conclure pour l’hypothèse selon laquelle l’espace public ne subirait pas de dissolution, ne perdrait pas sa dimension politique, mais muterait ? Nous sommes-nous trompés ?
4.2 Musée, espace public concret et sphère politique
La conclusion n’a pas à être univoque. En effet, si l’on suit les analyses d’Adeline Rispal, les musées ne sont pas simplement au service de la culture ou des lieux de rencontres signifiant ainsi un appauvrissement de la notion habermassienne de l’espace public, comme ceux dont nous venons de faire état. Ils seraient en train de se transformer afin de devenir des lieux politiques, tournés vers l’élaboration d’une opinion politique.
Elle déclare en effet que, même si certains conservateurs freinent ce processus, l’institution se voulant « apolitique », le musée « avait déjà une fonction politique » et que « celle-ci devient encore plus importante », car « il ne s'agit plus seulement de conserver le passé, mais d'aider les citoyens à accéder à ses mémoires (individuelle et collective) pour se projeter dans le monde futur et traverser les tempêtes. C'est un rôle quasiment vital55 ». Et de joindre l’exemple à la théorisation de son expérience professionnelle : « Il y a une voie étroite à trouver, et c'est la vraie question aujourd'hui. Il m'est arrivé de participer à des concours pour des musées d'histoire naturelle où nous proposions des postures engagées, au sens noble du terme. Notre ambition était que le musée se fasse le porte-parole des scientifiques. On nous a parfois répondu que le projet était « trop politique ». C'était assez déconcertant. Lors de mes activités associatives, j'ai rencontré un scientifique de haut vol, spécialiste des zones humides, qui me confiait son envie de s'investir sur le plan politique parce qu'il en avait assez de ne pas être entendu. Si même les scientifiques hésitent à prendre la parole, c'est qu'il est temps que les choses bougent56. »
Puis elle précise que, pour accélérer cette mutation du musée en espace public pleinement politique, soit lier habitabilité et espace public, cette institution devrait intégrer des espaces de type « tiers-lieux » : « L’habitabilité, c’est aussi programmer, lors d’une rénovation ou d’une construction, des espaces de type “tiers-lieux”. On doit pouvoir y venir pour autre chose qu’une exposition ou une conférence. C’est là que se situe l’extension du domaine du musée : l’espace public entre dans le musée. L'un des premiers projets auxquels j'ai participé qui intégrait ces pratiques hybrides était le musée Beauvoisine à Rouen. Le musée des Beaux-Arts de Lille est également exemplaire : ils ont réinvesti une grande cour couverte pour en faire un lieu modulable. Cette inventivité pour créer des lieux de vie diversifiés est une excellente chose57. »
La notion d’espace public, au sens politique du terme, subit vraisemblablement un infléchissement en direction de la rencontre ou de l’échange, mais d’autres lieux — tels les musées — luttent pour rester et/ou devenir des espaces publics où une conscience politique et critique citoyenne se forgent. Sont-ils désormais mieux armés que que les lieux traditionnellement dédiés à l’instruction publique et, plus largement, à l’éducation ? Doivent-ils œuvrer de conserve ? Ce sont des questions fondamentales qu’il faudrait poser pour poursuivre notre enquête.
5. Sources
Le dernier volet de notre enquête a consisté à interroger les designers sur les sources qu’ils mobilisent afin de penser et mettre en œuvre tant l’habitabilité que l’espace public.
Certains ont répondu sous forme de liste de références peu exploitables car tournant à la bibliographie, sans plus de commentaire. Ce biais découle peut-être du fait que la question était relayée par des étudiants supposés à instruire ; étudiants qui n’ont pas toujours osé couper court à l’énumération pour passer aux raisons guidant tel ou tel choix. De grandes lignes se détachent néanmoins.
À côté des références attendues dans le champ de l’architecture et de l’urbanisme — Camillo Sitte, Robert Venturi, Frei Otto, Yona Friedman ou Christian Norberg-Schulz58 — l’on trouve des références plus artistiques — à Frantz Erhard Walther, ou à Georges Pérec — et souvent cinématographique Ozu, Wenders59...
Puis viennent des sources proches de l’écologie. À titre d’exemple, on peut lire : « Pour définir l’habitabilité via la posture de design, je pourrais évoquer la pensée du “design de milieu” de Ludovic Duhem, qui pose le designer “au milieu de” son environnement : ni en dehors, ni à côté, mais faisant partie d'un écosystème au même titre que les autres humains, animaux, végétaux, minéraux, espaces urbains, etc. J'aime bien le passage du lieu au milieu pour définir cette pratique “écosociale” nécessaire aujourd'hui pour toute pratique de design responsable. » Tandis que d’autres références articulent écologie humaine (Alain Findeli) , sociologie (Bruno Latour), philosophie (Alexandre Monnin), économie et anthropologie (Diego Landivar) et pensée critique (Donna Haraway).
C’est notamment le cas de Fabrice Pincin, qui énonce : « En prenant notamment en compte le respect de l’environnement, la notion d’“habitabilité du monde” telle que formulée par Alain Findeli a constitué une étape décisive dans l’évolution de la pensée en design en dépassant une vision strictement techniciste ou productiviste pour replacer l’humain au cœur de systèmes complexes. Cette approche a permis d’ouvrir le champ du design à des dimensions éthiques, sociales et écologiques plus larges. Cependant, cette perspective demeure en grande partie ancrée dans une vision anthropocentrée : elle envisage le monde avant tout à partir des besoins, des usages et des projections humaines. Or, il ne s’agit plus seulement de rendre le monde habitable pour l’humain, mais de reconnaître que celui-ci cohabite avec une multitude d’entités vivantes et de systèmes interdépendants dont il dépend lui aussi, profondément.
Dans ce contexte, le design est appelé à évoluer vers une approche écosystémique. Cela implique de considérer le “vivant” dans toute sa diversité, ainsi que les milieux qui les soutiennent, comme des parties prenantes à part entière du projet. Des penseurs comme Bruno Latour ou Donna Haraway ont largement contribué à ce déplacement, en remettant en question la séparation moderne entre nature et culture et en proposant des cadres où les relations, les interdépendances et les co-évolutions deviennent centrales. Il ne s’agit plus de “faire pour” ou de “faire avec” les humains, mais de “faire avec le vivant” dans une logique de cohabitation et de réciprocité. Cette orientation invite à développer des pratiques de design symbiotiques, capables de soutenir les dynamiques du vivant plutôt que de les contraindre. Une autre dimension encore plus radicale consiste à non plus seulement faire autrement, mais parfois à choisir de ne pas faire, ou de défaire.
Ce que l’on appelle le design de renoncement, ou selon Alexandre Monnin et Diego Landivar, la déstauration (au sens de “dés-instaurer”). Exemple : la renaturation de la rivière Cheonggyecheon à Séoul60 ».
Que faut-il en déduire ? Les références à Martin Heidegger, Alain Findeli et Jürgen Habermas citées en amont du volet portant sur les sources, et repises en début de la présente synthèse, sont connues et utilisées par les designers. Pour ce qui concerne la saisie cosmopolitique de l’habitabilité du monde développée dans notre séminaire, en revanche, rien n’apparaît. Cette dimension de l’habitabilité et de l’espace public semble encore méconnue, ou peu prisée. Enfin, un point important est à noter : peu, voire pas, de théoriciens du designer sont cités, en dehors des radicaux italiens61, ce qui nous pousse à nous demander pourquoi il en est ainsi.
Éric Benqué opère le même constat quand il répond que les références les plus importantes, d’un point de vue politique utile pour penser habitabilité et espace public en lien avec le vivant, sont des philosophes et, notamment, des femmes : « En fait, ça ne va pas être des théoriciens du design. Je crois que la personne qui m’a le plus marqué dans mes études de Design c’était Hannah Arendt qui est une philosophe, et notamment ce livre qui s’appelle La condition de l’homme moderne, parce que c’était après-guerre et elle y a décrit les nouvelles données de la situation occidentale industrielle, et c’est avec ça qu’il faut travailler, c’est là-dedans qu’on s’installe, qu’on commence.
Ça c’est la première personne qui m’a beaucoup marqué. Ensuite, je le disais tout à l’heure, je suis plus nourri de philosophes, alors notamment en ce moment beaucoup de femmes. C’est peut-être le hasard de mes lectures, mais je trouve que les pensées les plus puissantes sont vraiment portées par les femmes, notamment des gens comme Vinciane Despret ; là je viens de finir un livre de Kaoutar Harchi qui est sociologue. Ça se sont des femmes qui pensent la relation humaine, et aussi pour Vinciane Despret qui pense beaucoup la question animale, mais qui reconsidèrent tout ça et qui nous remettent dans un univers beaucoup plus vaste, et vont déloger dans nos esprits des habitudes de pensée qu’elles déconstruisent avec beaucoup de bienveillance. On se rend compte qu’il y a beaucoup de choses qu’on considère comme acquises et qui ne le sont pas du tout, qui pourraient être autrement, qui pourraient être améliorées.
Je n’ai pas beaucoup de lecture de designers ou d’architectes. [Mes lectures sont] des auteurs et autrices qui réfléchissent à la condition humaine, aux relations62. »
Mais la question demeure de savoir pourquoi les théoriciens du design sont peu cités sur l’habitabilité et l’espace public, alors même que ces deux notions sont cruciales pour cette pratique. Doit-on adhérer au propos d’Éric Benqué et énoncer que seuls les philosophes et les femmes s’intéressent réellement à la « condition humaine » et aux relations [avec le vivant] ?
6. Conclusion
Les développements prenant place dans la partie libre des entretiens semi-directifs ont permis de préciser tel ou tel point dont nous avons déjà fait mention. Ils ont souvent donné lieu — et c’est d’autant plus notable que c’est la première année où cela advient — à des conseils prodigués aux étudiants ; des conseils qui, bienveillants, sont parfois éloignés des sujets inhérents à l’enquête. Nous en citerons un seul : « Pour le moment, profitez de ce temps pour apprendre et croiser des domaines scientifiques différents. C’est là que se situe la clé. Étudiants comme professionnels, nous ne devons jamais cesser de développer notre culture générale. C’est ce qui fera la différence entre une intelligence artificielle et une intelligence humaine : savoir distinguer les “beaux projets” qui n’ont rien à dire, d’une vraie pensée vivante. Une pensée qui se renouvelle en permanence et qui adapte ses pratiques. L’intelligence, c’est cette capacité d’adaptation constante63 ».
Pour conclure sur cette enquête, nous dirons que la question de l’habitabilité du monde, dans le respect des humains et des autres qu’humains, constitue bien, aux yeux des designers, la finalité de leur pratique. Mais que cette unanimité masque peut-être une dissolution de ces deux notions, due au fait que la première est pensée de façon isolée de la seconde qui tend à ne plus tout à fait recouvrir de portée politique. « Peut-être », car une interprétation alternative subsiste selon laquelle l’espace public concret est en mutation, d’autres types de lieux qui, tels les musées, disputent désormais la place à ceux qui sont traditionnellement dédiés à l’instruction et à l’éducation, ou à ceux qui ont été investis afin d’élaborer l’opinion publique (nous pensons, par exemple, à la rue). Pour accompagner cette mutation, il faudrait dès lors que, en plus des références citées, des théorisation du design liées à ces deux notions clés s’élaborent et soient mieux diffusées auprès des acteurs de notre champ.
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Catherine CHOMARAT-RUIZ, À l’écoute du design, une théorie critique, Bagnolet, coll. Portes, 2025, p. 19. ↩
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Sur l’histoire de la notion dans le champ architectural, voir Mathias ROLLOT, Critique de l’habitabilité, Paris, Libre et solidaire, 2017. ↩
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Martin HEIDEGGER, Vorträge und Aufsätze, 1954 ; rééd. Martin HEIDEGGER, « Bâtir, habiter, penser », Essais et conférences, Paris, Gallimard, coll. Tel, 1958, p. 170-193. Sur le point de vue de l’architecture ou de la technique, voir la page 170. Dans ce texte, la formule « L’homme habite en poète » figure dans une note du traducteur, André Préau.
Pour Alain FINDELI, se reporter à « La recherche-projet et la question de recherche : essai de clarification conceptuelle », Sciences du design, n°1, Paris, PUF, 2015, p. 51, et notamment à la note de bas de page n°6.
Eu égard à notre positionnement théorique, nous ne pouvons pas laisser passer la référence à Martin Heidegger sans mentionner la critique fondatrice que Jürgen Habermas développe au sein de Penser avec Heidegger contre Heidegger [1953], dans Profils philosophiques et politiques, Paris, Gallimard, traduit par Françoise Dastur, Jean-René Ladmiral, Marc Buhot de Launay, 1974, p. 89-99.
Quant au texte relatif à l’espace public, lire Jürgen HABERMAS, Strukturwandel der Öffentlichkeit:Untersuchungen zu einer Kategorie der bürgerlichen Gesellschaf [1962] ; rééd. Jürgen HABERMAS, L'espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris, Payot, coll. Critique de la politique, 1988. ↩ -
Pour ce séminaire, les ouvrages clés de Philippe Descola sont Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque des Sciences humaines, 2005 ; La Composition des mondes. Entretiens avec Pierre Charbonnier [2014], Paris, Flammarion, coll. Champs essais, 2024 ; Politiques du faire-monde. Une contribution anthropologique à la cosmopolitique, Paris, Seuil, coll. Livres du nouveau monde, 2025. Avec Alessandro PIGNOCCHI, Ethnographie des mondes à venir, Paris, Seuil, Coll. Anthropocène, 2022. ↩
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Pour une approche plus complète que celle esquissée ici, se reporter aux notes du séminaire déposées sur HAL- Archive ouverte : Catherine Chomarat-Ruiz. Séminaire 2025-2026, Semestre 1 et 2 — Vers une théorie critique du design. Doctorat. Ecole des Arts de la Sorbonne, Paris 1 Panthéon-Sorbonne, France. 2025, pp.78. ⟨hal-05632124⟩ ↩
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Voir le témoignage de Denis PODALYDÈS, « La misère du monde », dans Denis PODALYDÈS, L’ami de la famille. Souvenirs de Pierre Bourdieu, Paris, Julliard, Camera Obscure, 2025, p. 113 et suivantes. ↩
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L’ENSCI renvoie à École Nationale de Création industrielle - Les Ateliers, ENSAD à École Nationale des Arts Décoratifs, Estienne est une école dédiée au design de communication et des arts du livre. ↩
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DNMADE signifie Diplôme National des Métiers d’Art et du Design. ↩
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Pauline Escot est interrogée par Anaïs Terra. Souligné par nous. ↩
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Daphné Keraudren est interviewée par Béanie Aubril. Souligné par nous. ↩
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Yosr Zlitni recueille la parole de Khouloud Bouaziz. ↩
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Amandine Ramasamy est sollicitée par Kévin Randriamanohisoa. ↩
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Signalons que, le plus souvent, les exemples de projet pris par les designers sont peu exploitables, car plus descriptifs qu’analysés. ↩
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Clément Loizeleux interroge Clara Lanthiez. Souligné par nous. ↩
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Clément Loizeleux questionne Romain Coppin. ↩
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Fabrice Pincin est interviewé par Idriss Benarfa Moyne. ↩
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Il s’agit de nouveau de Khouloud Bouaziz questionné par Yosr Zlitni. ↩
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Marc Aurel est sollicité par Auxane Egoyan. ↩
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Sur cette question de dévoiement, voir Catherine CHOMARAT-RUIZ, À l’écoute du design, une théorie critique, op. cit., p. 15-22. ↩
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Candice Dupré est interrogée par Nina Baehr-Rey. Souligné par nous. ↩
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Julie Brugier est sollicitée par Astrid Boisgibault. Souligné par nous ↩
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Eva Narcissot retranscrit la position de Dimitiri Zephir. Souligné par nous. ↩
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Clément Loizeleux interroge Romain Coppin. ↩
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Yo Kaminagai répond à Idriss Benarfa Moyne. ↩
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Marc Aurel répond à Auxane Egoyan. ↩
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Sarah Bouyssou est interrogée par Nicole Rougier. ↩
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Anna Ternon a été sollicitée par Astrid Boisgibault. ↩
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Françoise Schein répond à Béanie Aubril. ↩
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Chriscent Ngako interroge Éric Benqué. ↩
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Arturo Gautreaux et Mia Sánchez sont interviewés par Iara Angomas. ↩
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C’est Kevin Tantelitiana Randriamanohisoa qui interrogee Heritiana Juvence Razafindrajaona. Souligné par nous. ↩
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Marc Aurel est interrogé par Auxane Egoyan. Souligné par nous. ↩
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Marion Aeby est questionée par Anaïs Terra. Souligné par nous. ↩
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Daphné Kéraudren a accordé cet entretien à Béanie Aubril. Souligné par nos soins. Souligné par nous. ↩
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Michel FOUCAULT, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, Coll. Bibliothèque des histoires, 1975. ↩
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Marion Aeby est sollicitée par Anaïs Terra. Souligné par nos soins. ↩
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Théo Mouzard a accordé cet entretien à Auxane Egoyan. ↩
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Sur la gratuité de l’espace public concret, voir Éric Benqué, interviewé par Crischent Ngako, et Nicolas Filoque, interrogé par Louis Lepoittevin. ↩
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Besma Loukil est sollictée par Yosr Zlitni. ↩
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Eddy Terky répond aux questions posées par Suleyman Ahmad. ↩
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Chriscent Ngako interroge Éric Benqué. ↩
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Arturo Gautreaux et Mia Sánchez sont sollicités par Iara Angomas. ↩
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Il s’agit de nouveau de Chriscent Ngako interrogeant Éric Benqué). Souligné par nos soins. ↩
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Daphné Keraudren répond à Béanie Aubril. ↩
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Dans le même entretien, Éric Benqué conclut : « Donc voilà : l’espace commun c’est l’espace partagé, mais il n’est pas partagé que par l’espèce humaine, il est aussi partagé par d’autres espèces, sans lesquelles nous ne pouvons pas vivre, mais que nous avons à un moment décidé qu’elles étaient inférieures ou annexes...» ↩
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Sur le Parlement des choses, voir Bruno Latour, « Esquisse d’un Parlement des choses », Écologie & politique 2018/1(n° 56), p. 47-64. ↩
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Théo Mouzard est interrogé par Auxane Egoyan. ↩
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Marc Aurel est, comme le précédent, sollicité par Auxane Egoyan. ↩
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Raymond Regalado répond aux question posées par Iara Angomas. ↩
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Pauline Escot est questionnée par Anaïs Terra. ↩
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Anouck Degorce répond à Louis Lepoittevin-Les-Vallées. ↩
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Manuel Perret est interrogé par Lyne-May Va. ↩
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Les duos suivants sont composés, dans l’ordre, de l’enquêté et de l’enquêteur : Anouck Degorce, Louis Lepoittevin ; Marc Aurel, Auxane Egoyan ; Marion Aeby, Anaïs Terra ; Clément Loizeleux, Romain Coppin ; Chriscent Ngako, Éric Benqué. ↩
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Julie Brugier répond à Astrid Boisgibault. Souligné par nous. ↩
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Adeline Rispal a été interrogee par Nina Baer-Rey. Nous soulignons. ↩
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Ibidem. ↩
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Ibid. Précisons que Cette position forte en faveur de l’espace public en tant que « lieu de vie » demeurant politique se traduit, sur un plan muséal et scénographique par une critique de la tendance à introduire une dimension immersive dans les expositions, voire à organiser des expositions entièrement immersives. Adeline Rispal déclare en effet : « L'habitabilité réside dans ce dialogue. D’ailleurs, un sondage récent dans Beaux-Arts Magazine sur les Français et l'art confirme cette intuition. À la question “Où avez-vous eu votre dernier coup de cœur artistique ?”, 42 % répondent “le musée“, et seulement 4 % citent les expositions numériques immersives. Cela me conforte dans l'idée que le coup de cœur ne survient pas quand on projette l'œuvre d’un grand artiste en mille morceaux sur six mètres de haut ! Le concept d'immersion est un miroir aux alouettes ! ». ↩
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Voir, par exemple, le propos développé par Françoise Shein interrogée par Béanie Aubril, celui de Marion Aeby sollocitée par Anaïs Terra, celui de Julie Brugier répondant aux questions posées par Astrid Boisgibault, ou celui où Chriscent Ngako questionne Éric Benqué. ↩
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À ce sujet, lire par exemple l’entretien de Marion Aeby (mené par Anaïs Terra), celui d’Eddy Terky (dirigé par Suleyman Ahmad) et celui de Marc Aurel (conduit par Auxane Egoyan). ↩
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L’entretien avec Fabrice Pincin est conduit par Idriss Benarfa Moyne. Souligné par nous. ↩
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Interrogée par Yosr Zlitni, Ezio Manzini est cité par Khouloud Bouaziz, par exemple. ↩
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Chriscent Ngako a questionné Éric Benqué. Souligné par nous. ↩
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Le conseil est prodigué par Eddy Terky à Suleyman Ahmad. ↩