L'entretien qui suit a été réalisé de vive voix le 1eravril 2026. Théo Mouzard est architecte et artiste et est co-dirigeant de l’association « Collectif Etc. » Son travail questionne le rôle des concepteurs face aux enjeux climatiques et sociaux en inventant des méthodes sur-mesure pour aider des communautés à transformer leurs espaces communs. Il a accepté de répondre à nos questions, au nom du collectif ETC1, dans le cadre d’une enquête concernant l’habitabilité du monde et l’espace public.
1. Formation et situation professionnelle
Auxane Egoyan2 : Bonjour. Comment allez-vous ?
Théo Mouzard : Bonjour, ça va.
A.E : Je suis ravie que vous ayez répondu à ma demande d'entretien. Donc pour vous expliquer la démarche, j'ai vu que le collectif avez déjà participé à ce genre d'entretien dans le cadre de la même formation; donc, comme vous avez pu le comprendre, cette entrevue a pour but d'être publié dans la revue Design, Arts et Media tenue par Catherine Chomarat- Ruiz. J'ai donc plusieurs questions à vous poser, ça devrait prendre une trentaine de minutes.
Déjà pour commencer, est-ce que vous pourriez indiquer quel a été votre formation ? Et nous décrire la structure dans laquelle vous travaillez aujourd'hui.
T.M : Donc moi j'ai fait du droit, après j'ai fait une licence d'architecture à la Villette que j'ai arrêtée au bout de trois ans pour travailler et que j'ai repris plus tard et terminé lors d'un Master à l'école d'architecture de Marseille.
A.E : D'accord.
T.M : Et la structure dans laquelle je travaille, donc nous on est un groupe d'architectes constructeurs qui existe depuis 2010, qui travaille un peu partout en France et en Europe et qui travaille au service du bien commun, principalement à travers l'aménagement de lieux et d'espaces avec une recherche d'inclusivité, de frugalité.
A.E : Très bien. Évidemment, j'avais regardé les différents projets et en fait, pour tout vous dire, on avait travaillé sur un de vos projets pendant un cours théorique lors de ma formation. Donc, quand on nous a parlé de ces entretiens, j'ai directement pensé à vous parce que vos projets et votre démarche rentrent totalement dans notre sujet qui aborde justement l'habitabilité des espaces publics.
T.M : C'est lequel que vous avez étudié ?
A.E : C'était le projet à Marseille de réhabilitation d’un espace en terrain de basket, il me semble que son nom est « Le Rin-té3 ».
T.M : Ok, ouais je vois.
2. Habitabilité du monde et finalité du design
A.E : Donc pour contextualiser la deuxième question, notre enquête porte sur l'habitabilité du monde et l'espace public. Elles se fonde sur l'idée que le design donc ici l'architecture du coup aurait amélioré le caractère habitable du monde Et que pour y parvenir, il devrait favoriser la rencontre, l'échange, les débats visant justement le bien commun en aménageant ou en investissant des lieux.
Votre pratique du design est-elle orientée vers cette double finalité ? Si c’est le cas, pouvez-vous donner des exemples de projets? Ou expliquer en quoi cette double finalité vous est étrangère ?
T.M : Ouais, bah, je vais prendre un des derniers projets qu’on a fait qui est un projet de recherche-action qui s’appelle « Architecture school of commons » qui part du constat qu’un certain nombre de personnes cherchent à transformer, réinventer, déplacer le métier d’architecte et c’est quelque chose qui se passe dans tous les domaines de la conception. Ça peut être aussi par exemple dans les pratiques artistiques, avec le mouvement de l’urbanisme culturel4 qui cherche à mêler art et territoire : donc ça bouge chez les architectes, ça bouge chez les artistes, ça bouge chez les designers aussi, donc ça bouge pas mal de ce côté-là et en même temps aussi ça bouge du côté des écoles et des formations.
Donc c’est un projet qui a souhaité tester le caractère reproductible de méthodes pédagogiques alternatives, à savoir comment est-ce que des écoles d’architecture peuvent être utiles sur des territoires en soutenant des initiatives citoyennes pour la réhabilitation du bâtit ancien pour en faire des lieux de solidarité avec des programmes plus ou moins définis, mais en tout cas gérés par des citoyens, citoyennes.
C’était notre hypothèse de recherche pendant trois ans qu’on a testée en Grèce, en Italie et en France pour apporter aussi une dimension internationale à cette question-là du commun, des rencontres qui nous semble particulièrement importante, notamment car la France est encore un pays très privilégié par rapport à d’autres et que c’est important de se rendre compte que c’est en train d’être détruit par une série de politiques néolibérales depuis les années quatre-vingt ,et ça continue inlassablement d’être démantelé par des politiques qui ravagent les lieux et la consommation de ressources.
Donc pour nous, c’est important de le mettre dans cette perspective. C’est peut-être pas directement des pratiques de lutte, mais en tout cas ça s’en rapproche ; en fait si on cherche à faire tout ça c’est aussi pour lutter et pour dénoncer ça. Quand on va dans d’autres pays qui sont beaucoup moins dotés, par exemple je pense à l’Italie, la Grèce surtout, mais aussi au Japon aussi par exemple, dans lequel j’étais l’année dernière pour une résidence de recherche pendant six mois, et je pense que voilà cette question du commun est à réinterroger sur qui gère le commun, qu’est-ce qui fait commun et je pense que là-dedans la question des pouvoirs publics est quand même assez centrale aussi.
Donc, pour moi, ces alternatives devraient être de moins en moins des alternatives et être de moins en moins en périphérie pour être de plus en plus au centre des intérêts, des pratiques. Et voilà du coup ce type de réflexion-là, un peu globale et général, on les a situés et ancrés à travers trois exemples précis, trois lieux précis, dans ces trois pays-là pour pouvoir justement parler des différences, des similitudes et faire face aussi au fait qu’on affronte un monde de plus en plus incertain et que les politiques qui sont mises en œuvre aujourd’hui ne vont pas vers davantage de social, de culture et de commun. Je pense que c’est un peu tout ça qu’on a essayé de travailler dans ce programme de recherche-action qui a mobilisé trois universités avec des étudiants de ces trois pays-là.
Et donc, à la fin, on a organisé des rencontres en France sur ces sujets-là, quatre rencontres, qu’on a rassemblées dans une publication qui s’appelle « Construire sans se trahir5 » sous-titré Appel à professionnaliser les expérimentations en architecture. Et voilà, ce sous-titre exprime aussi cette idée que ça fait vingt ans que des pratiques comme les nôtres existent ; nous ça fait quinze ans et il y en avait d’autres avant nous. On va dire que ça fait une vingtaine d’années que ces pratiques existent. À partir de quel moment on va arrêter d’appeler ça des expérimentations, à quel moment on va arrêter d’appeler ça des jeunes pratiques alors qu’aujourd’hui il y a des gens qui ont plus de quarante ans qui y travaillent ? Quand est-ce qu’on va remettre ça un peu plus au centre ? Je pense que c’est ce qui est en train de se passer, du coup comment on accompagne ce mouvement de professionnalisation des expérimentations et comment est-ce qu’on fait de ces espèces de pratiques de lutte ou de résistance des endroits de métier, plus que des expérimentations, des métiers qui ont des cartes de commandes, qui ont une économie, qui arrivent à faire tenir debout des structures et moins du bricolage ? Et pour ça on a besoin des pouvoirs publics et on a besoin de la commande publique et on a besoin que des collectifs de citoyens, des collectivités soient acculturées à ces méthodes, qu’ils en comprennent l’intérêt économique, l’intérêt de démocratie locale, l’intérêt social et qu’elles en aient le désir.
A.E : Ok. Vous êtes dans le collectif depuis sa création ?
T.M : Non, moi je suis arrivé il y a dix ans.
A.E : D’accord, ça fait depuis un moment quand même. Est-ce que ça a été une lutte pour vous de faire exister ce collectif-là ? Et est-ce que du coup vous avez dû avoir une activité en parallèle ?
T.M : Alors oui ça a été, mais c’est encore une lutte de faire tenir ce collectif debout et non on a toujours, jusqu’à l’année dernière, travaillé que pour le collectif et on s’est vraiment salarié à partir du moment où je suis arrivé donc il y a à peu près dix ans et pendant dix ans on a été salarié. On a été salarié au SMIC et il y a un an et demi on a décidé de devenir travailleur indépendant.
Donc on a tous des statuts indépendants et on garde le même fonctionnement, mais ça permet à des membres du collectif d’avoir une autre activité à côté. Ce n’était pas un choix ou une nécessité économique mais c’était plutôt une envie d’épanouissement personnel et de pouvoir assumer que le collectif n’est pas tout dans la vie. C’était plutôt par rapport à une envie des membres de pouvoir faire des choses différentes.
Par exemple, Alizée Gilles qui est dans le collectif depuis l’année dernière a aussi un autre collectif qu’elle a monté qui s’appelle « Tréteau la nuit ». Alouna Nicolas est dans ETC. et elle aussi a un autre collectif qui s’appelle « Otopo ». Moi je suis dans le collectif, mais maintenant j’ai aussi une activité de recherche indépendante. Et Maxence et Benjamin eux ils sont dans ETC. encore à 100 %, mais voilà ça a évolué quand même ces dernières années.
A.E : D’accord et pour revenir aux écoles d’architecture, comme je n’y suis pas je ne vois pas quel type de cours alternatifs sont proposés par rapport à la question du commun. Je sais que nous, à la fac, surtout dans notre UFR de l’École des arts à la Sorbonne, c’est une question qu’on a abordéE dès le début de la première année, lorsqu’on a pratiqué du design. Donc c’est vrai qu’on baigne dans ces sujets depuis plusieurs années. Alors dans les écoles où ce n’est pas le cas, quelles formes alternatives peut exister et notamment dans des écoles d’architecture ?
T.M : Et bien je te conseille d’acheter notre petit livre parce qu’il y a un article un peu long qui est publié dedans, que j’ai écrit et qui est une adresse au ministère de la Culture pour professionnaliser les étudiants en architecture à autre chose que de la pure maîtrise d’œuvre. Et dedans je donne cinq pistes, cinq idées qui s’appuient sur cinq expériences qui existent déjà. Et si tu veux pas l’acheter, je t’envoie l’article en PDF si tu veux, comme ça tu peux le lire.
A.E : Bah je vais l’acheter, je vais soutenir quand même !
T.M : T’es pas obligéE si tu veux, je te l’envoie gratuit aussi c’est pas un problème. Et donc tu peux regarder cet article et tu peux regarder aussi le colloque qui a été fait par l’ENSAG6. Dans le cadre de notre programme de recherche-action, une des trois écoles était l’école d’architecture de Grenoble et ils ont organisé deux colloques et on va publier leurs livres bientôt.
Voilà donc tu peux regarder ces deux colloques et l’article qui donnent des exemples très précis de pédagogie et de gens qui mettent ça en œuvre très concrètement et notamment il y a un exemple intéressant qui est celui d’école d’architecture de Clermont-Ferrand, qui est là où on a organisé un des quatre évènements qui est dans le livre.
Et sinon très concrètement tu peux regarder le Master Protolab à Nantes7. Alors attends excuse-moi ; notre site bugUE pour le moment, mais ça va être mis sur pied rapidement.
A.E : Le site du collectif ?
T.M : Non c’est le site d’édition d’Hyperville.
A.E : Ah oui ok. Je regarderai plus tard, c’est pour récupérer le livre « Construire sans trahir » c’est ça ?
T.M : Oui tu peux y aller la semaine prochaine, ça va être résolu cette semaine.
3. Habitabilités
A.E : Ok ça marche, alors du coup je poursuis. Dans notre réflexion, l’espace public est avant tout compris comme « sphère politique » et « lieu concret » où des discussions peuvent s’engager entre les personnes. Mais ce primat social et politique de l’habitabilité ne recouvre pas tous les sens possibles de cette notion. Notre réflexion se situe entre une compréhension poétique du concept et une saisie plus écologique.
Comment comprenez-vous l’habitabilité ? Pourriez-vous illustrer votre compréhension de l’habitabilité en donnant des exemples de projets ?
T.M : Qu'est-ce que je comprends de l’habilité de la planète, c'est ça ? Et de l’espace public? Alors je vais pas me répéter sur l'aspect des enjeux de lutte, de dévoilement des compréhensions et des mécanismes de la production de la vie néolibérale. Je pense qu'un auteur comme David Harvey8 est hyper important pour aider à le comprendre, pour avoir les bases de quoi on parle.
Je pense qu'aujourd'hui il y a des mouvements citoyens qui sont hyper importants. Je pense à « Soulèvement de la terre9 », je pense à tous les médias indépendants comme « Mediapart10 ».
Je pense que tout ce travail de résistance et de lutte face à ce qui est en face de nous est nécessaire afin de repolitiser cette sphère de l'espace public correctement et replacer les alternatives dans cette perspective de lutte et de dénonciation de la manière dont les choses sont faites; dénonciation dans le sens aussi de financiarisation de l'économie. C'est vraiment important et ça, je le répète et faut le redire parce que dans l'architecture, on a tendance à mettre de côté les professions libérales et à penser qu'on est des fournisseurs de services globalement pour le capital. Je pense que déjà de travailler la question de politique et d'espace public à partir de ça c'est vraiment important.
Je pense au travail de collectifs comme le collectif « PEROU11 », pôle d’explorations des ressources urbaines. Je pense au travail du collectif « Quatorze12 ». Je pense au travail du collectif « Échelle Inconnue13 ». Je pense à des gens comme ça qui arrivent à énoncer des choses clairement. Je pense au projet « Reprises de Savoirs14 ». Je pense au dernier livre de Charlotte Malterre-Barthes15 sur un moratoire de la construction neuve.
Je pense à tous ces écrits aujourd’hui qui sont indépendants et qui redessinent une sorte de ligne de front aussi sur laquelle on peut se placer pour penser des actions. Donc je pense que ces pratiques alternatives de collectif comme les nôtres il faut nécessairement les replacer sur cette ligne critique et savoir comment on se positionne vis-à-vis de ça.
Et je trouve que l’enjeu, la difficulté, c’est d’arriver à la fois à se replacer sur cette ligne et à la fois de le faire de manière constructive avec des alliances et pas de recréer des ruptures à l’intérieur des pratiques alternatives. Pour moi c’est un gros danger aujourd’hui, comment est-ce qu’on arrive à la fois à tenir un aspect critique et à la fois le faire sans créer des intérieurs et des extérieurs ; des intérieurs de la critique et des extérieurs de gens qui ne le sont pas assez et qui du coup sont rejetés.
Et je pense que cet enjeu-là est important aujourd’hui parce qu’on a tendance à redécouper toutes les pratiques alternatives dans des cloisonnements. Et je pense que c’est néfaste et qu’aujourd’hui on a besoin de créer des alliances et de trouver des endroits pour les incarner dans des actions concrètes.
Je pense qu’on peut s’en sortir que si on arrive à créer des alliances dans notre diversité en tenant une critique. Et donc je pense que c’est le chantier auquel on va faire face aujourd’hui. C’est pas juste créer des alternatives un peu mignonnes et gentilles dans notre coin sans être capable de dénoncer et de pointer du doigt des mécanismes néfastes et des personnes néfastes dans des institutions néfastes et en même temps de le faire de manière joyeuse.
Et là il y a un autre livre, moi, qui m’a beaucoup inspiré, c’est celui de Mark Fisher qui s’appelle Désirs postcapitalistes16. Il m’a beaucoup touché pour plusieurs aspects, mais le principal étant qu’il parle de cette question de la joie et de la nécessité du désir et du plaisir dans les contre-cultures comme moteur de lutte. Donc je pense ça c’est un autre aspect hyper important donc c’est à la fois une critique qui se fait dans des alliances et qui se fait dans des mouvements qui sont joyeux.
Je pense qu’aujourd’hui on a besoin de faire attention à notre santé mentale collective et on a besoin que ces moments de résistance soient incarnés dans des expériences joyeuses qui nous réconfortent et pas qui nous divisent et qui nous dépriment. Et donc je pense que c’est le troisième truc que j’ajouterai.
Je pense à un autre livre qui s’appelle La joie militante17 qui est important. Les pratiques comme les nôtres doivent tenir l’ambivalence entre être critique et sérieux et d’être dans des formes qui soient joyeuses et puissantes.
A.E : Donc l’habitabilité aujourd’hui doit obligatoirement passer par de la lutte, de la rébellion ? C’est-à-dire qu’on ne peut pas aujourd’hui penser une habitabilité sans réfléchir et passer par la critique, c’est ce que vous dites ?
T.M : Je pense que l’habitabilité doit passer par une critique qui nous divise pas mais qui crée des alliances, par une critique joyeuse et qui est en capacité de donner de la puissance et pas qui déprime les gens.
A.E : D’accord. J’avais une autre question par rapport à cette habitabilité. J’ai suivi votre démarche « détours de France18 », où vous intervenez de manière temporaire et participative dans différents contextes. Et on a l’impression que justement l’habitabilité se construit davantage dans un processus que dans le résultat final, dans la forme finale. Ça c’est un premier point et je me demandais aussi à quel moment un lieu devient un espace public ? Parce que du coup dans le processus est-ce que ce n’est pas déjà aussi une mise en place d’espace public ?
T.M : Moi, honnêtement, je trouve que la question d’espace public je la trouve moins inspirante aujourd’hui. Je trouve que c’est trop abstrait pour être appréhendé concrètement et je pense qu’aujourd’hui on souffre d’avoir parfois presque plus de regards théoriques que de regards pratiques sur ces enjeux écologiques et politiques.
Et je trouve qu’il y a un certain nombre de livres et de pensées, et moi ça m’intéresse et je lis des livres et j’adore ça, mais je trouve qu’il y a un certain nombre de pensées qui à travers leur critique et leur théorie inhibe les gens et font peur et dépriment. Parce qu’en fait la taille des enjeux auxquels on fait face aujourd’hui est tellement énorme et l’urgence dans laquelle on est et dans laquelle on est rappelés quotidiennement font que la moindre action ne sera jamais assez.
On va toujours être enfermé dans une forme d’autocritique qui est hyper inhibante. C’est pour ça que j’ai rappelé juste avant la question de la joie et des désirs. Quand je lis des gens ultra politisés qui disent des choses hyper bien c’est génial et nécessaire, mais une fois que j’ai fini le livre en fait j’ai envie de rester toute la journée dans mon lit à regarder Netflix. J’ai pas envie de me lever et d’agir dans le monde parce que je sais que je n’y arriverai jamais et je serai jamais au niveau auquel on me demande d’être dans ces lectures. Donc je pense que ces questions-là, ces enjeux théoriques d’espace public et d’habitabilité, etc., il faut les prendre aussi avec délicatesse et il faut faire attention à soi et à notre santé mentale.
Il y a une forme de romantisme dans l’approche théorique de ces questions-là parce que c’est facile d’être radical sur le papier, ça l’est beaucoup moins dans les actes, dans le mode de vie et dans ce qui assure ta subsistance. C’est-à-dire que des personnes qui émettent ces positionnements et ces points de vue théoriques sur le monde souvent sont des personnes dont la subsistance ne dépend pas d’une réalité économique qui fait face à qu’est-ce que ça veut dire de mettre en œuvre ces enjeux concrètement.
C’est les personnes qui sont dans des institutions dont la subsistance ne dépend pas de ça et je pense que lorsqu’on est sur le terrain et que notre subsistance dépend de notre capacité à mettre en œuvre ces idées, c’est autrement plus compliqué et c’est beaucoup plus délicat parce que lorsqu’on est sur le terrain on sait que c’est jamais assez bien.
Quand on est écolo, on oublie d’être démocratique ; quand on est démocratique, on oublie d’être frugal ; quand on est frugal, on oublie d’être inclusif. Et en fait les curseurs ne sont jamais tous assez poussés en même temps et donc c’est déprimant parce qu’on vit de ça et on vit souvent dans des économies fragiles, on travaille dans des économies fragiles, notre structure elle est elle-même fragile. On a passé douze ans au SMIC et c’est ça la réalité des gens qui essayent de mettre en œuvre des alternatives sur le terrain. Qu’est-ce que ça veut dire incarner réellement sur le terrain ces questions d’habitabilité, de commun et de prise en compte d’une perspective durable ?
A.E : En fait je pense que dans notre société actuelle on est éveillé sur tous ces sujets-là qui sont quand même à côté du but capitaliste. Donc faire exister ces alternatives-là dans un système même qui ne change pas, ça met une pression et c’est décourageant.
T.M : Ouais faut faire attention. Mais en tout cas il faut travailler les pratiques alternatives d’un côté et de l’autre travailler l’alternative dans la commande parce qu’en fait, dans les métiers de la conception en général, je trouve qu’il y a une sur-valorisation des personnes qui font les projets alors qu’ils ne font que répondre à une commande.
Il faut travailler en amont de la production, comment est-ce qu’on fait émerger les projets qui après sont pris en main et en charge par les architectes et là il y a un endroit de créativité hyper important dans lequel il faut que les concepteurs s’investissent.
4. Les lieux et les publics des espaces publics
A.E : Ok, du coup pour continuer tout au long de l’histoire de nos sociétés…
T.M : Je suis désolé, ça te va si on se laisse environ cinq minutes max ?
A.E : Oui parfait, il reste plus que deux questions.
Donc tout au long de l’histoire de nos sociétés occidentales, les « lieux » de ces échanges ont changé en fonction « des publics », des personnes engagées dans l’échange. Les communs ou les espaces numériques de discussions d’aujourd’hui, pour nous en tenir à deux exemples, semblent bien loin des Salons du XVIIIe siècle ! De votre point de vue, quels sont aujourd’hui ces lieux et quel rôle le design peut-il jouer ? Même si c’est vrai que du coup on répond un peu à toutes ces questions au fur et à mesure de l’échange.
T.M : Oui ,on a déjà évoqué ces enjeux-là. Je peux préciser quand même un truc, c’est que la question du terrain elle est vraiment centrale dans notre travail et elle sera remplacée par aucune intelligence artificielle. Donc on est concepteurs et constructeurs, on fait du chantier et au-delà de ça on fait du terrain, un lieu où il se passe plein d’autres choses. On va de l’échelle du design jusqu’à l’échelle de la micro architecture et on met en avant des questions de récits qui sont centrales de notre travail. Et ces questions-là de récits, de terrain, de chantier, c’est des endroits où notre travail se crée et ça ça ne sera pas remplacé par le numérique, ce sera pas remplacé par l’intelligence artificielle et ça c’est indispensable.
Une des questions qu’on a c’est comment est-ce qu’on arrive à garder, conserver des espaces de liberté à cet endroit dans le sens où on nous demande telle chose, je vais faire telle autre chose, je vais pas forcément répondre à ce qu’on me demande.
Par exemple on me demande de faire trois tables de pique-nique au bord d’une rivière, en fait je vais construire une cabane et faire une table. Et donc cette question de la liberté qu’on peut avoir sur le terrain pour mettre en œuvre des outils qui soient à la fois sérieux et désirables pour répondre aux enjeux, nous c’est là-dessus que ça se passe et cette liberté-là elle s’incarne dans une présence de terrain qui est pour nous notre outil principal.
Ça veut dire que quand on est au travail sur le terrain on n’est pas en train de travailler, on est pas en train de faire un service, on vient pas juste faire notre truc. On est là pour partager un moment, pour être dans une forme d’interaction et ça demande des capacités d’improvisation, des capacités d’adaptabilité sur comment on s’adresse aux gens… toutes ces questions-là sont des questions de terrain qui sont vraiment hyper enrichissantes et sont vraiment des endroits fantastiques où nous on s’est créé depuis des années des souvenirs incroyables.
On est en contact de personnes très différentes et on imagine comment rendre compte des échanges sur le terrain et comment tisser des liens entre tout ça. Comment on compose des mondes communs et à quoi peuvent ressembler les arts politiques qui sont nécessaires à retisser ce commun qui n’existe pas.
Comment est-ce qu’on fait du commun un verbe ? Comment est-ce qu’on fait du commun un chemin qu’on n’atteint jamais mais qui est plus nécessaire que l’endroit auquel on essaie d’arriver ?
5. Les sources
A.E : D’accord. Pour finir, une question sur les sources de l’habitabilité et de l’espace public. Comme je l’ai dit, nous nous sommes fondés sur une lecture critique de Jürgen Habermas. Y a-t-il des références, des designers, architectes, théoriciens, cinéastes etc. qui accompagnent votre pratique du design ? Bon je sais que vous en avez évoqué pas mal, mais peut-être qu’on peut s’en tenir à deux ou trois exemples qui sont vraiment importants.
T.M : J’en ai donné plein, j’en ai donné plein et je me suis aussi bien exprimé sur mon positionnement vis-à-vis du rôle des lectures de théories. Après voilà, moi ce qui m’inspire le plus c’est d’arriver à trouver des personnes qui sont sur le terrain, donc j’ai quelques livres dans les trucs récents, là, qui n’ont un peu rien à voir mais qui m’intéressent pas mal, il y a la revue « Plan libre19 » qui a une ligne éditoriale hyper intéressante.
Je trouve que le livre de Milena Charbit20 sur les architectures lesbiennes est super inspirant. Voilà tu peux regarder le collectif « Processus » de Nathalie Donat-Cattin21, tu peux regarder la plateforme « Architecture et précarité » de Stéphanie Datour22.
Et tu peux, si tu achètes le livre, avoir plein de références parce que je partage plein de références qui m’inspirent.
6. Conclusion
A.E : Ok super. Voilà du coup l’entretien touche à sa fin. Est-ce qu’il y a un point sur lequel vous souhaitez revenir ou autre chose que vous souhaitez aborder ?
T.M : Non, non, non c’est super, merci beaucoup.
A.E : Du coup je vais retranscrire à l’écrit cet entretien et je vous l’enverrai pour votre accord pour la publication.
T.M : Ça marche, bon courage à toi et bonne journée !
A.E : À vous aussi, merci beaucoup, au revoir.
T.M : Salut !
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Le Collectif ETC est un collectif d’architectes-constructeurs travaillant sur des projets d’intérêt général, souvent en lien avec des collectivités territoriales et des initiatives citoyennes, privilégiant des approches participatives. ↩
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Auxane Egoyan est étudiante en Master 2 « Design, Arts, Médias », à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, en 2025-2026. ↩
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Le projet « Rin-té » évoqué ici correspond à une réhabilitation d’espace public à Marseille, transformé en terrain de basket et lieu de sociabilité, dans une logique d’appropriation locale. ↩
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L’« urbanisme culturel » désigne un ensemble de pratiques hybrides mêlant création artistique, urbanisme et action territoriale, souvent dans des contextes de transformation sociale. ↩
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« Construire sans se trahir. Appel à professionnaliser les expérimentations en architecture » est une publication issue du programme de recherche mentionné, interrogeant la reconnaissance institutionnelle des pratiques alternatives. ↩
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L’ENSAG (École nationale supérieure d’architecture de Grenoble) est l’un des établissements partenaires du projet de recherche évoqué. ↩
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Le Master Protolab (ENSA Nantes) est une formation expérimentale centrée sur la conception, la fabrication et les pratiques collaboratives en architecture. ↩
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David Harvey est un théoricien majeur des études urbaines critiques, notamment connu pour ses analyses du capitalisme et de la production de l’espace. ↩
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Les Soulèvements de la Terre est un mouvement militant engagé dans des luttes environnementales et territoriales. ↩
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Mediapart est un média indépendant fondé en 2008, reconnu pour ses enquêtes sur les questions politiques et économiques. ↩
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Pôle d’exploration des ressources urbaines (PEROU) est un collectif de recherche-action travaillant sur les situations urbaines précaires. ↩
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Collectif Quatorze développe des projets d’architecture collaborative et d’expérimentation sociale. ↩
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Échelle Inconnue explore les questions migratoires et urbaines à travers des pratiques artistiques et architecturales. ↩
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« Reprises de savoirs » désigne des initiatives visant à valoriser les savoirs situés, souvent en dehors des institutions académiques. ↩
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Charlotte Malterre-Barthes défend notamment l’idée d’un moratoire sur la construction neuve pour répondre aux crises écologiques. ↩
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Désirs postcapitalistes (Postcapitalist Desire), ouvrage posthume de Mark Fisher, publié en 2020, éd. Repeater Books, explore les imaginaires politiques et culturels après le capitalisme. ↩
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La joie militante (Joyful Militancy), essai de Carla Bergman et Nick Montgomery, publié en 2017, éd. AK Press, développe l’idée d’un engagement politique fondé sur la joie et les affects collectifs. ↩
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« Détours de France » est une démarche itinérante du Collectif Etc., consistant à intervenir temporairement dans différents territoires à travers des projets participatifs. ↩
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La revue « Plan Libre » est une publication indépendante consacrée à l’architecture et aux pratiques critiques contemporaines. ↩
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Milena Charbit est notamment connue pour ses travaux sur les spatialités queer et les architectures lesbiennes. Il évoque ici l’ouvrage Architecures lesbiennes: prendre congé du patriarcat, publié en 2025, éd. Shed Publishing. ↩
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Nathalie Donat-Cattin est associée au collectif « Processus », qui développe des pratiques architecturales situées et participatives. ↩
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Stéphanie Datour est à l’origine de la plateforme « Architecture et précarité », dédiée aux enjeux sociaux de l’architecture. ↩