Entretien avec Stefan Matzke
Suleyman Ahmad

Cet entretien a été en visioconférence le 19 mars 2026 en anglais et traduit par nos soins. Stefan Matzke est architecte à « oom! architecture + theatre » et a accepté de répondre à nos questions dans le cadre d’une enquête concernant l’habitabilité et l’espace public.

1. Formation et situation professionnelle

Suleyman Ahmad1 : Bonjour. Je vous remercie de m’accorder de votre temps pour réaliser notre enquête sur le design et ses pratiques. Notre entretien, qui porte sur l’habitabilité et l’espace public, va se dérouler en 6 temps. Pourriez-vous tout d’abord indiquer quelle a été votre formation et nous décrire la structure (université, école, entreprise...) dans laquelle vous travaillez à présent ?

Stefan Matzke : Alors, j'ai étudié l'architecture à l'Université de Wismar entre 1999 et 2003. J'ai eu mon diplôme allemand, et puis j'ai enchaîné sur un master en architecture générale jusqu'en 2006. Depuis 2005, je gère mon propre bureau. En fait, je travaille comme une sorte de ghostwriter conceptuel pour d'autres architectes. Du coup, je développe les idées de départ, les dossiers de concours... Mais je fais rarement des permis de construire et je ne fais jamais de suivi de chantier. En vingt ans, j'ai fait plus de 600 projets : ça va du logement aux écoles, en passant par des laboratoires, des bureaux et même une prison spécialisée. Ce sont surtout des commandes publiques, assez peu de maisons privées.

2. Habitabilité du monde et finalité du design

S.A : Notre enquête porte sur l’habitabilité du monde et l’espace public. Elle se fonde sur l’idée que le design aurait à améliorer le caractère habitable du monde et que, pour y parvenir, il devrait favoriser la rencontre, l’échange, les débats visant le bien commun en aménageant ou en investissant des lieux.Votre pratique du design est-elle orientée vers cette double finalité ? Pouvez-vous donner des exemples de projets pour montrer en quoi c’est le cas ? Ou expliquer en quoi cette double finalité vous est étrangère ?

S.M : En tant qu’architecte, je jongle entre deux responsabilités, finalement. Il y a la mission précise du client — vous savez, faire tenir 5 000 mètres crrés d’école sur un terrain donné — et puis il y a le fait de contribuer au cadre bâti en tant que bien public. Moi, je pense toujours aux utilisateurs finaux avant de penser aux clients. J’essaie de créer des espaces de circulation, des zones « entre les bâtiments » pour permettre le mouvement et l’interaction. Mais bon, cette dimension sociale, c’est rarement la priorité à cause des réglementations et de la rentabilité. Dans les concours, les jurys regardent si le concept tient la route, par exemple si on évite de mettre des barrières partout pour que les gens puissent traverser. Mais en vingt ans, j'ai vu que l’accent sur le bien commun, ça reste rare. Les clients privés, ils veulent de la rentabilité au mètre carré. Ils refusent les parcs ou les places, sauf si je leur prouve que ça donne de la valeur au projet... comme une petite place verte pour 1 000 résidents.

Côté public, l’État se fixe souvent sur le minimum légal : 10 mètres carrés par enfant et basta. Ils ignorent la forêt ou la rivière juste à côté. Je pousse pour intégrer ces éléments en les présentant sous un angle économique, mais les clients, ils restent souvent bloqués sur des solutions toutes faites plutôt que sur l’innovation.

3. Habitabilités

S.A : Dans notre réflexion, l’espace public est avant tout compris comme « sphère politique » et « lieu concret » où des discussions peuvent s’engager entre les personnes. Mais ce primat social et politique de l’habitabilité ne recouvre pas tous les sens possibles de cette notion. Notre réflexion se situe entre une compréhension poétique du concept et une saisie plus écologique.

Comment comprenez-vous l’habitabilité ? Pourriez-vous illustrer votre compréhension de l’habitabilité en donnant des exemples de projets ?

S.M : Avant, si on regarde en arrière, avec des mouvements comme les Cités-jardins, on mélangeait vraiment le privé, le semi-public et la rue pour essayer de mixer les usages. Mais aujourd'hui, on a un peu tout remplacé par la durabilité technique, vous savez, comme l'efficacité énergétique. Du coup, on se concentre sur des projets isolés et on finit par oublier le lien avec le quartier.

Pour moi, l'habitabilité, elle va changer avec la fin progressive du travail tel qu'on le connaît. Les espaces publics de « transit », là où on ne fait que passer entre le boulot et la maison, ils vont devoir devenir des vrais lieux d'activités : pour le sport, la discussion, le jardinage... des zones flexibles, sans parcours rigides. L'idée, c'est vraiment que la limite entre le bâtiment et la rue devienne floue. À l'intérieur, par exemple, on peut imaginer des couloirs élargis avec des bancs pour favoriser les échanges entre les services. Bien sûr, la rentabilité, ça freine tout ça — les clients ne veulent pas de mètres carrés « en plus » — mais la créativité, ça permet de les glisser là où on ne les attend pas. En Europe, on est très coincés par les règles, contrairement aux cultures plus chaudes qui misent tout sur l'interstice, ou même à l'époque du Bauhaus qui a fini par basculer vers une efficacité pure.

4. Les lieux et les publics des espaces publics

S.A : Tout au long de l’histoire de nos sociétés occidentales, les « lieux » de ces échanges ont changé en fonction « des publics », des personnes engagées dans l’échange. Les communs ou les espaces numériques de discussions d’aujourd’hui, pour nous en tenir à deux exemples, semblent bien loin des Salons du XVIIIe siècle !
De votre point de vue, quels sont aujourd’hui ces lieux et quel rôle le design peut-il jouer ?

S.M : Alors, pour moi, les lieux culturels comme les musées, les théâtres ou même les salles de sport, ce sont des endroits qui rassemblent des gens parce qu'ils partagent les mêmes centres d’intérêt. C’est devenu vital aujourd'hui, parce que les loisirs, ça prend énormément de place dans nos vies. Le design a un vrai rôle à jouer là-dedans : il aide par l’accessibilité, par la transparence... en enlevant les barrières, tout simplement.

L’idée, au fond, c’est de nous encourager à traiter l’espace public un peu comme notre propre espace privé, comme notre maison. C’est ce flou-là qui est intéressant. Le Danemark ou les Pays-Bas, ils le font très bien : ils investissent massivement dans des espaces de sport collectif de grande qualité. Mais bon, il y a des résistances. Regardez les salles de sport privées qui virent les sièges pour mettre plus de machines et faire plus d’argent... là, du coup, on perd toute la flexibilité du lieu. Le design peut faire beaucoup, mais ça doit d'abord « commencer dans la tête des gens ». Il faut avoir cette envie de se connecter aux autres. Après, c'est sûr qu'un espace bien conçu, ça vient renforcer cet état d'esprit.

5. Les sources

S.A : Pour finir, une question sur « les sources » de l’habitabilité et de l’espace public. Nous, nous nous sommes fondés sur une lecture critique de Jürgen Habermas. Y a-t-il des références — designers et/ou architectes théoriciens, poètes, romanciers, cinéastes, etc. — qui accompagnent votre pratique du design?

S.M : Il y a des figures comme Lebbeus Woods. Ses dessins déconstructivistes radicaux et ses visions de projets jamais construits m'ont énormément marqué. Il y a aussi Günther Behnisch, qui s'inspirait des principes de l'anthroposophie de Rudolf Steiner pour créer une unité entre l'humain et l'architecture. Ces idées flexibles et un peu « bioniques » se cognent souvent à la réalité des clients qui rejettent l'innovation. C'est pour ça que des visionnaires comme Woods restent dans le domaine de l'art. Ça correspond bien à ma pratique : je travaille sur des idées flash de 14 jours sur plein de projets différents, ce qui m'évite les compromis. On parle aussi du metaverse pour l'habitabilité numérique, mais pour l'instant, ça ne fait que copier la réalité sans grand intérêt.

6. Conclusion

S.A : Je voudrais revenir sur deux points. D'abord, quand vous dites qu'il faut traiter l'espace public comme le privé, qu'est-ce que vous entendez par là ? Comment est-ce que vous voyez ce lien avec l'habitabilité ?

S.M : C'est une nécessité pour l'avenir, je pense. Avec un usage plus intense, chaque individu doit entretenir et développer l'espace public avec la même responsabilité qu'un propriétaire privé. Il faut en prendre soin, avoir de l'initiative. Il faut les estimer autant que nos propres maisons. En fait, il y a vraiment ces deux aspects. D'un côté, il faut en prendre soin autant qu'on prend soin de chez soi, de son propre intérieur. C'est un point majeur. Et de l'autre, il faut développer l'espace public. En tant que simple particulier, il faut s'impliquer dans ce développement comme si c'était son propre espace privé. Prendre soin et développer : les deux sont super importants pour que ça marche.

S.A : Et quand vous dites que l'échange commence « dans la tête », vous parlez d'une prédisposition psychologique ?

S.M : Il faut à la fois l'envie et les compétences pour communiquer. Aujourd'hui, c'est un peu érodé par l'individualisme et l'isolation numérique. Les gamins sont fixés sur des tâches isolées, dans des silos. Les applis aident à trouver l'amour, mais pas à créer des liens plus larges. Le temps libre après le travail pourrait faire revivre cette sociabilité qu'on a perdue depuis 50 ans. Le design doit créer des environnements invitants ; un espace bien préparé attire les gens automatiquement et amplifie leur intention de départ.

S.A : Y a-t-il un point sur lequel vous souhaitez revenir ? Un autre que vous souhaitez aborder ?

S.M : Vous savez, j'ajouterais une chose : on a besoin d'une planification holistique. Il faut faire tout l'alphabet au lieu de rester dans nos silos A, B, C ou D. Ça demande des décisions et des financements plus fluides, pas des séparations rigides. L'architecture bouge très lentement — sur des cycles de 50 ans — alors que la société change en 5 ans. Regardez quand le travail traditionnel s'arrête et que les gens ont tout ce temps libre... On risque un vrai chaos si les gens n'évoluent pas éthiquement beaucoup plus vite, et si les investisseurs ne commencent pas à prioriser le bien public.

S.A : Encore merci pour le temps que vous m’avez accordé.


  1. Suleyman Ahmad est étudiant en Master 2 « Design, Arts, Médias », à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, promotion 2025-2026.