Entretien avec Pauline Escot
Anaïs Terra

L’entretien qui suit a été réalisé par correspondance écrite le 27 mars 2026. Pauline Escot est graphiste-chercheuse et envisage sa pratique graphique de manière locale, transversale et amicale. Elle a accepté de répondre à nos questions dans le cadre d’une enquête concernant l’habitabilité du monde et l’espace public.

1. Formation et situation professionnelle

Anaïs Terra1 : Bonjour. Je vous remercie de m’accorder de votre temps pour réaliser notre enquête sur l’habitabilité du monde et l’espace public. Pourriez-vous tout d’abord indiquer quelle a été votre formation et nous décrire la structure (université, école, entreprise...) dans laquelle vous travaillez à présent ?

Pauline Escot : J’ai un parcours multiple en arts appliqués, design graphique et recherche en design :

- MANAA à La Martinière-Diderot ;
- CPGE Design à l’ESAA Duperré ;
- DSAA Graphisme à l'ESAAB de Nevers ;
- Master 2 Recherche en design à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne ;
- En 2010, intégration de l’École normale supérieure de design de Cachan et, en 2014, obtention de l'agrégation d'arts appliqués ;
- Doctorante à l’Université Paris 8 entre fin 2016 et début 2023 : recherche-création, sous la direction de Catherine de Smet, portant sur la responsabilité sociale et environnementale du design graphique dans la ville contemporaine.

J’enseigne actuellement en DN MADE Graphisme au lycée Claude Garamont, à Colombes (92), proposant deux parcours de spécialisation : Graphisme en action – territoires d’innovation sociale, et Graphisme et image – création et diffusion.

2. Habitabilité du monde et finalité du design

A.T : Notre enquête porte sur l’habitabilité du monde et l’espace public. Elle se fonde sur l’idée que le design (ici le design d’espace, l’architecture ou la scénographie) aurait à améliorer le caractère habitable du monde et que, pour y parvenir, il devrait favoriser la rencontre, l’échange, les débats visant le bien commun en aménageant ou en investissant des lieux. Votre pratique du design est-elle orientée vers cette double finalité ? Pouvez-vous donner des exemples de projets pour montrer en quoi c’est le cas ? Ou expliquer en quoi cette double finalité vous est étrangère ?

P.E : Oui ! Cette double finalité correspond très bien à ma manière de travailler. « Améliorer le caractère habitable du monde » : je parlerais du projet Sans Toit Pas Sans Nous (https://www.pauline-escot.com/sans-toit-pas-sans-nous/), directement en lien avec la notion d'habiter, puisque c’était une action de sensibilisation aux personnes à reloger des Grands Voisins, de la saison 1 à la saison 2, au moment du début des travaux, pour contester la fermeture de nombreux centres d’hébergement. « Favoriser la rencontre, l’échange, les débats visant le bien commun en aménageant ou en investissant des lieux » : c’était typiquement l'objectif du projet graphique des Grands Voisins (https://www.pauline-escot.com/les-grands-voisins/) ; espace de vivre-ensemble par excellence, l’aménagement passait notamment par la signalétique, l’habillage graphique des lieux, les enseignes, la communication mobile, durable ou éphémère. Les divers signes présents sur ce site pendant 5 ans participaient de l'atmosphère générale de « village de joyeux Gaulois » ! Aussi, pour favoriser les débats et la rencontre, je menais une permanence d’ateliers graphiques et proposais des ateliers et chantiers ouverts, afin que chacun·e puisse donner sa pierre à l'édifice et croiser des publics non-habituels.

3. Habitabilités

A.T : Dans notre réflexion, l’espace public est avant tout compris comme « sphère politique » et « lieu concret » où des discussions peuvent s’engager entre les personnes. Mais ce primat social et politique de l’habitabilité ne recouvre pas tous les sens possibles de cette notion. Notre réflexion se situe entre une compréhension poétique du concept et une saisie plus écologique. Comment comprenez-vous l’habitabilité ? Pourriez-vous illustrer votre compréhension de l’habitabilité en donnant des exemples de projets ?

P.E : L’habitabilité peut être entendue de manière écologique et, dans le design aujourd'hui, notamment en pédagogie, cette nouvelle notion émerge. Cela me fait penser aux cursus suivants : ENSAD - Design des mondes ruraux (https://www.ensad.fr/fr/design-des-mondes-ruraux-0) ; Master Design social et éthique à Bagnolet, projet Atlas, Faire écho - Éclats du vivant (https://www.instagram.com/p/C8pQIwdiQ7i/?utm_source=ig_web_copy_link&igsh=MzRlODBiNWFlZA==). Pour définir l’habitabilité via la posture de design, je pourrais évoquer la pensée du « design de milieu » de Ludovic Duhem, qui pose le designer « au milieu de » son environnement : ni en dehors, ni à côté, mais faisant partie d'un écosystème au même titre que les autres humains, animaux, végétaux, minéraux, espaces urbains, etc. J'aime bien le passage du lieu au milieu pour définir cette pratique « écosociale » nécessaire aujourd'hui pour toute pratique de design responsable.

4. Les lieux et les publics des espaces publics

A.T : Tout au long de l’histoire de nos sociétés occidentales, les « lieux » de ces échanges ont changé en fonction « des publics », des personnes engagées dans l’échange. Les communs ou les espaces numériques de discussions d’aujourd’hui, pour nous en tenir à deux exemples, semblent bien loin des salons XVIIIe siècle! De votre point de vue, quels sont aujourd’hui ces lieux et quel rôle le design peut-il jouer ?

P.E : Les tiers-lieux sont ce type de lieux d’échanges, ainsi que les festivals, les espaces de rassemblements, les lieux culturels. Les réseaux sociaux jouent un rôle hyper fort également : des plateformes telles que https://formesdesluttes.org/ sont des endroits pour l’expression libre et l'engagement politique, en ligne, diffusables à grande échelle, et je pense que ces lieux numériques sont aussi essentiels pour la circulation des idées dans l’espace public.

5. Les sources

A.T : Pour finir, une question sur « les sources » de l’habitabilité et de l’espace public. Nous, nous nous sommes fondés sur une lecture critique de Jürgen Habermas. Y a-t-il des références — designers et/ou architectes théoriciens, poètes, romanciers, cinéastes, etc. — qui accompagnent votre pratique du design?

P.E : Oui... tellement ! Après 6 années de doctorat, j’ai pléthore de références clés que j’aime évoquer aujourd'hui. Voici celles qui ont été fondatrices pour ma pratique et mes recherches :

- Le vertige du funambule : le design graphique, entre économie et morale, Annick Lantenois ;
- Le droit à la ville, Henri Lefebvre ;
- Design écosocial, Ludovic Duhem (+ collectif) ;
- Non-Lieux : Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Marc Augé ;
- L'espace public, Thierry Paquot ;
- Éloge des frontières, Régis Debray ;
- La ville est à nous, collectif Ne Pas Plier ;
- Face au Brand territorial, Ruedi Baur ;
- CIVIC CITY. NOTES POUR LE DESIGN D’UNE VILLE SOCIALE (collectif) ;
- Petite sociologie de la signalétique, David Pontille, Jérôme Denis ;
- Faire place : Remarques sur la qualité d'une certaine pauvreté moderne, Pierre-Damien Huyghe ;
- Caps Lock, Ruben Pater ;
- First Things First, manifeste de Ken Garland ;
- Partager le regard, manifeste de Vincent Perrottet ;
- Fonds d'archives graphiques « d'utilité publique » de Marsha Emanuel ;
- Mémoire d'études « Citoyen-graphiste » du collectif Formes Vives.

6. Conclusion

A.T : Y a-t-il un point sur lequel vous souhaitez revenir ? Un autre que vous souhaitez aborder ?

P.E : Non, merci pour ces échanges et curieuse d'avoir accès à la forme éditée de tout cela :-)

A.T : Encore merci pour le temps que vous m’avez accordé.


  1. Anaïs Terra est étudiante en Master 2 « Design, Arts, Médias », à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, en 2025-2026.