Entretien avec Khouloud Bouaziz
Yosr Zlitni

Khouloud BOUAZIZ est docteure en Sciences et pratiques des arts, obtenu à l’Institut Supérieur Des Beaux-Arts de Tunis où elle enseigne.

1. Formation et situation professionnelle

Yosr ZLITNI1 : Bonjour, Madame Khouloud. Je vous remercie de m’accorder de votre temps pour réaliser notre enquête sur le design et ses pratiques. Notre entretien, qui porte sur l’habilité et l’espace public, va se dérouler en 6 temps. Pourriez-vous tout d’abord indiquer quelle a été votre formation et nous décrire la structure (université, école, entreprise...) dans laquelle vous travaillez à présent ?

Khouloud BOUAZIZ: Le parcours de formation s’est construit en architecture d’intérieur, design et sciences et pratiques des arts, au sein de l’Institut Supérieur des Beaux-Arts de Tunis. Il débute par une licence en architecture d’intérieur, ayant permis d’acquérir les bases de la conception et de l’analyse spatiale. La formation s’est poursuivie par un master de recherche orienté vers la scénographie et les transformations des espaces patrimoniaux. Ce travail a ouvert la voie à une spécialisation en recherche, fondée sur une approche critique et interdisciplinaire. Le doctorat en sciences et pratiques des arts a porté sur la franchise muséographique et ses enjeux expographiques et socioculturels. Actuellement, l’activité professionnelle s’exerce en tant qu’enseignante à l’Institut Supérieur des Beaux-Arts de Tunis. Cette fonction s’inscrit dans une articulation entre recherche, création et transmission des savoirs.

2. Habitabilité du monde et finalité du design

Y.Z : Notre enquête porte sur l’habitabilité du monde et l’espace public. Elle se fonde sur l’idée que le design aurait à améliorer le caractère habitable du monde et que, pour y parvenir, il devrait favoriser la rencontre, l’échange, les débats visant le bien commun en aménageant ou en investissant des lieux. Votre pratique du design est-elle orientée vers cette double finalité ? Pouvez-vous donner des exemples de projets pour montrer en quoi c’est le cas ? Ou expliquer en quoi cette double finalité vous est étrangère?

K.B : Dans ma pratique, la question de l’habitabilité du monde constitue un axe structurant, bien qu’elle ne soit pas envisagée uniquement sous l’angle fonctionnel ou spatial, mais également comme une problématique sociale, culturelle et politique.

Dans le prolongement des travaux de Richard Sennett, notamment dans Building and Dwelling (2018), l’habitabilité ne peut être dissociée des formes de coexistence et des capacités des individus à cohabiter dans des espaces ouverts à la pluralité. Le design, dans cette perspective, ne se limite pas à l’aménagement de lieux, mais participe à la construction de conditions favorables à l’interaction et à la reconnaissance mutuelle.

De même, les approches du design social et du design participatif, portées entre autres par Ezio Manzini (Design, When Everybody Designs, 2015), insistent sur le rôle du design comme catalyseur de dynamiques collectives. Il ne s’agit plus seulement de produire des objets ou des espaces, mais de faciliter des processus, des échanges et des formes d’organisation orientées vers le bien commun.

Dans ce cadre, ma pratique s’inscrit partiellement dans cette double finalité. Elle tend à intégrer des dimensions de médiation et de mise en relation, notamment à travers des dispositifs qui favorisent l’accessibilité de l’information, la lisibilité des environnements ou encore l’engagement des publics. Toutefois, cette orientation ne passe pas nécessairement par l’aménagement direct de l’espace public au sens physique, mais davantage par la conception de supports, d’interfaces ou de narrations qui participent à structurer des espaces symboliques de rencontre et de discussion.

Cette posture rejoint également les réflexions de Victor Papanek, qui, dès les années 1970 (Design for the Real World, 1971), appelait à un design responsable, attentif aux enjeux sociétaux et environnementaux, et orienté vers des besoins réels plutôt que vers des logiques purement marchandes.

Ainsi, si ma pratique ne s’inscrit pas exclusivement dans une logique d’intervention directe sur l’espace public, elle participe néanmoins à cette ambition d’amélioration de l’habitabilité du monde, en mobilisant le design comme outil de médiation, de clarification et de mise en relation. Cette contribution, bien que parfois indirecte, me semble essentielle dans la construction de cadres propices à l’échange, au débat et à la production du commun.

3. Habitabilités

Y.Z : Dans notre réflexion, l’espace public est avant tout compris comme « sphère politique » et « lieu concret » où des discussions peuvent s’engager entre les personnes. Mais ce primat social et politique de l’habitabilité ne recouvre pas tous les sens possibles de cette notion. Notre réflexion se situe entre une compréhension poétique du concept et une saisie plus écologique. Comment comprenez-vous l’habitabilité ? Pourriez-vous illustrer votre compréhension de l’habitabilité en donnant des exemples de projets ?

K.B : La notion d’habitabilité me semble devoir être appréhendée dans une acception élargie, à la croisée de dimensions sociales, sensibles et écologiques. Elle ne se limite pas à la capacité d’un espace à être occupé, mais engage la manière dont celui-ci est vécu, approprié et signifié par ses usagers.

Dans une perspective philosophique, l’habitabilité peut être rapprochée des réflexions de Martin Heidegger dans Bâtir, habiter, penser (1951), où « habiter » renvoie à une relation fondamentale entre l’être humain et son environnement, fondée sur le soin, l’attention et la cohabitation. Cette approche met en évidence une dimension poétique de l’habitabilité, entendue comme une manière d’être au monde, au-delà de la simple fonctionnalité.

Par ailleurs, la dimension sociale et politique de l’habitabilité s’inscrit dans la continuité des travaux de Jürgen Habermas, notamment à travers la notion d’espace public comme lieu de délibération et de construction du commun (L’Espace public, 1962). Dans cette optique, un espace habitable est un espace qui permet la prise de parole, l’échange et la confrontation des points de vue.

Enfin, la dimension écologique de l’habitabilité s’impose aujourd’hui comme une évidence, notamment dans les travaux de Bruno Latour, qui invite à repenser les conditions de coexistence entre humains et non-humains. L’habitabilité ne concerne plus uniquement les sociétés humaines, mais l’ensemble des relations qui rendent un milieu vivable et durable.

Dans ma pratique du design, cette compréhension plurielle se traduit par une attention particulière aux conditions d’expérience des usagers, mais également aux contextes dans lesquels les dispositifs s’inscrivent. Il ne s’agit pas uniquement de concevoir des objets ou des supports efficaces, mais de produire des formes qui participent à la qualité des interactions, à la lisibilité des environnements et à l’appropriation des espaces qu’ils soient physiques ou symboliques.

À titre d’exemple, certains projets de conception éditoriale ou de communication peuvent être envisagés comme des espaces d’habitabilité symbolique : ils structurent l’accès à l’information, facilitent la compréhension et ouvrent des possibilités d’échange. De même, des dispositifs visuels ou narratifs peuvent contribuer à rendre un environnement plus accueillant, plus inclusif et plus intelligible, participant ainsi à une forme d’habitabilité élargie.

Ainsi, l’habitabilité, telle que je la conçois, ne se réduit ni à une qualité matérielle ni à une seule dimension politique ou écologique, mais réside dans l’articulation de ces différentes strates. Le design, dans cette perspective, agit comme un médiateur capable de rendre les espaces au sens large plus vivables, plus compréhensibles et plus partagés.

4. Les lieux et les publics des espaces publics

Y.Z : Tout au long de l’histoire de nos sociétés occidentales, les « lieux » de ces échanges ont changé en fonction « des publics », des personnes engagées dans l’échange. Les communs ou les espaces numériques de discussions d’aujourd’hui, pour nous en tenir à deux exemples, semblent bien loin des XVIIIe siècle ! De votre point de vue, quels sont aujourd’hui ces lieux et quel rôle le design peut-il jouer ?

K.B : Les lieux de l’espace public ont connu des transformations profondes, liées à l’évolution des formes de sociabilité, des technologies et des modes de participation. Là où les échanges se déployaient historiquement dans des espaces physiques relativement circonscrits tels que les salons, les cafés ou les places publiques ils se déploient aujourd’hui dans des configurations hybrides, à la fois matérielles et numériques.

Dans le prolongement des analyses de Jürgen Habermas, l’espace public ne peut plus être envisagé comme un lieu unique et homogène, mais comme une pluralité d’arènes où se construisent des formes de discussion et de mise en visibilité. Les espaces numériques, en particulier, ont profondément reconfiguré les modalités d’accès à la parole, tout en posant de nouveaux enjeux en termes de fragmentation, de hiérarchisation de l’information et de qualité du débat.

Les travaux de Nancy Fraser permettent également d’enrichir cette lecture, en introduisant la notion de « contre-publics subalternes », qui souligne l’existence de sphères d’échange alternatives, souvent invisibilisées, mais essentielles à la vitalité démocratique. Les espaces publics contemporains ne sont donc pas uniquement des lieux centraux et légitimés, mais aussi des espaces périphériques, informels ou émergents.

Dans ce contexte, le design joue un rôle déterminant en tant que médiateur entre les lieux et les publics. Il ne se limite pas à la mise en forme des espaces physiques, mais intervient dans la structuration des environnements numériques, des interfaces, des dispositifs d’information et des conditions d’interaction.

À cet égard, les réflexions de Benjamin Bratton, notamment dans The Stack (2016), mettent en évidence la dimension infrastructurale du design à l’ère numérique : les plateformes, les architectures de données et les interfaces conditionnent les formes de participation et d’engagement des publics.

Dans ma pratique, cela se traduit par une attention particulière à la manière dont les dispositifs conçus qu’ils soient éditoriaux, visuels ou numériques peuvent favoriser l’accessibilité, la lisibilité et l’inclusivité des échanges. Le design peut ainsi contribuer à rendre les espaces publics plus ouverts, en facilitant la compréhension des contenus, en diversifiant les modes d’expression et en permettant à différents publics de s’y projeter et d’y prendre part.

Par exemple, la conception de contenus pédagogiques, de supports de communication ou d’interfaces numériques peut être envisagée comme une manière de structurer des espaces de discussion, en rendant l’information plus intelligible et en encourageant l’engagement. De même, le design peut jouer un rôle dans la mise en visibilité de certaines voix ou dans la création de formats favorisant l’échange et la participation.

Ainsi, les lieux de l’espace public aujourd’hui ne se réduisent ni à des espaces physiques ni à des plateformes numériques isolées, mais relèvent d’écosystèmes complexes et interconnectés. Le design, en intervenant à différents niveaux de ces écosystèmes, participe à la définition des conditions d’accès, de circulation et de partage de la parole, et joue, à ce titre, un rôle central dans la configuration des publics contemporains.

5. Les sources

Y.Z : Pour finir, une question sur « les sources » de l’habitabilité et de l’espace public. Nous, nous nous sommes fondés sur une lecture critique de Jürgen Habermas. Y a-t-il des références — designers et/ou architectes théoriciens, poètes, romanciers, cinéastes, etc. — qui accompagnent votre pratique du design?

K.B : Les sources qui accompagnent ma pratique du design relèvent d’un corpus volontairement transversal, à la croisée du design, des sciences sociales, de la philosophie et des pratiques artistiques. Cette pluralité me semble essentielle pour appréhender des notions complexes telles que l’habitabilité et l’espace public, qui ne peuvent être réduites à une seule discipline.

Dans le champ du design, les travaux de Victor Papanek constituent une référence majeure. Dans Design for the Real World (1971), il pose les bases d’un design responsable, attentif aux enjeux sociaux et environnementaux, et critique à l’égard des logiques consuméristes. Cette approche a profondément contribué à orienter ma réflexion vers un design engagé, au service de besoins réels.

Les recherches de Ezio Manzini prolongent cette perspective en mettant l’accent sur les dynamiques collaboratives et les innovations sociales (Design, When Everybody Designs, 2015). Elles invitent à considérer le design comme un processus ouvert, impliquant une diversité d’acteurs, et participant à la construction de formes d’habitabilité partagées.

Du côté des sciences sociales, les travaux de Richard Sennett nourrissent également ma réflexion, notamment par son analyse des formes de coexistence urbaine et des espaces ouverts à la pluralité (Building and Dwelling, 2018). Sa pensée met en lumière l’importance de concevoir des environnements capables d’accueillir la diversité des usages et des pratiques.

Par ailleurs, les apports de Henri Lefebvre, en particulier à travers La Production de l’espace (1974), permettent de penser l’espace comme une construction sociale, traversée par des rapports de pouvoir, des usages et des représentations. Cette approche critique est essentielle pour interroger les conditions d’accès et d’appropriation des espaces publics.

Enfin, des références issues du champ artistique et littéraire participent également à cette réflexion, en apportant une dimension sensible et narrative. À titre d’exemple, les œuvres de Italo Calvino, notamment Les Villes invisibles (1972), offrent une lecture poétique des espaces urbains, mettant en évidence la multiplicité des perceptions et des expériences de l’habiter.

Ainsi, ces différentes sources théoriques, critiques et sensibles contribuent à structurer une pratique du design attentive à la fois aux usages, aux imaginaires et aux enjeux contemporains. Elles permettent d’inscrire le projet de design dans une réflexion élargie, où l’habitabilité et l’espace public sont envisagés comme des constructions collectives, évolutives et profondément situées.

6. Conclusion

Y.Z : Y a-t-il un point sur lequel vous souhaitez revenir ? Un autre que vous souhaitez aborder ?

K.B : Je souhaiterais simplement revenir sur l’importance d’articuler davantage recherche et création dans les pratiques contemporaines de l’architecture d’intérieur et du design. Il semble également pertinent d’insister sur les enjeux liés aux transformations des espaces culturels, notamment dans des contextes marqués par des dynamiques de mondialisation et de recontextualisation. Enfin, une attention particulière pourrait être portée au rôle des nouvelles technologies, notamment de l’intelligence artificielle, dans les processus de conception, de représentation et de médiation des espaces. Ces axes constituent aujourd’hui des prolongements essentiels de la réflexion engagée.

Y.Z : Encore merci pour le temps que vous m’avez accordé.

K.B : Je vous remercie à nouveau pour la qualité de cet échange et pour l’intérêt porté à ce parcours.


  1. Yosr Zlitni est étudiante en Master 2 « Design, Arts, Médias », à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, promotion 2025-2026.