L'entretien qui suit a été réalisé par écrit le 24 mars 2026. Fabrice Pincin est Designer dans la conception de produits et professeur à Kedge Design School. Il a accepté de répondre à nos questions, dans le cadre d’une enquête concernant le design et l’espace publique.
1. Formation et situation professionnelle
Idriss Benarfa Moyne1: Pourriez-vous tout d’abord indiquer quelle a été votre formation et nous décrire la structure (université, école, entreprise...) dans laquelle vous travaillez à présent ?
Fabrice Pincin : BTS Conception de Produits Industriels / Diplôme de l'ENSCI en Design Industriel / DEA de veille technologique et intelligence compétitive. Après avoir pratiqué et enseigné pendant 30 ans le design et autres disciplines connexes (Centrale Méditerranée, Beaux-Arts de Marseille, Kedge Design School...), je suis conseiller en formation continue et professionnelle au sein du Campus Art Méditerranée.
2. Habitabilité du monde et finalité du design
I.BM : Notre enquête porte sur l’habitabilité du monde et l’espace public.
Elle se fonde sur l’idée que le design (ici le design d’espace, l’architecture ou la scénographie) aurait à améliorer le caractère habitable du monde et que, pour y parvenir, il devrait favoriser la rencontre, l’échange, les débats visant le bien commun en aménageant ou en investissant des lieux.
Votre pratique du design est-elle orientée vers cette double finalité ? Pouvez-vous donner des exemples de projets pour montrer en quoi c’est le cas ? Ou expliquer en quoi cette double finalité vous est étrangère ?
F.P : Totalement d'accord avec votre vision du design urbain, l'espace public est un lieu « d'intérêts commun » d'expression sociale et politique (voir les écrits de Jürgen Habermas qui vient de décéder tout récemment), de vie et de partage.
Les projets qui promeuvent ces objectifs sont malheureusement le plus souvent éphémères (Campo de cebada à Madrid, Les grands voisins à Paris), je citerais quand même le projet de Parlement Populaire Mobile (PaPoMo) du collectif ETC, et les projets du Bruit du frigo (A table! à Lathus St Rémy, Le Transat à Besançon, Le ring à Bordeaux...)
3. Habitabilités
I.BM : Dans notre réflexion, l’espace public est avant tout compris comme « sphère politique » et « lieu concret » où des discussions peuvent s’engager entre les personnes. Mais ce primat social et politique de l’habitabilité ne recouvre pas tous les sens possibles de cette notion. Notre réflexion se situe entre une compréhension poétique du concept et une saisie plus écologique.
Comment comprenez-vous l’habitabilité ? Pourriez-vous illustrer votre compréhension de l’habitabilité en donnant des exemples de projets ?
F.P : En prenant notamment en compte le respect de l’environnement, la notion d’« habitabilité du monde» telle que formulée par Alain Findeli a constitué une étape décisive dans l’évolution de la pensée en design en dépassant une vision strictement techniciste ou productiviste pour replacer l’humain au cœur de systèmes complexes. Cette approche a permis d’ouvrir le champ du design à des dimensions éthiques, sociales et écologiques plus larges. Cependant, cette perspective demeure en grande partie ancrée dans une vision anthropocentrée : elle envisage le monde avant tout à partir des besoins,de hmais de reconnaître que celui-ci cohabite avec une multitude d’entités vivantes et de systèmes interdépendants dont il dépend lui aussi, profondément.
Dans ce contexte, le design est appelé à évoluer vers une approche écosystémique. Cela implique de considérer le « vivant » dans toute sa diversité, ainsi que les milieux qui les soutiennent, comme des parties prenantes à part entière du projet. Des penseurs comme Bruno Latour ou Donna Haraway ont largement contribué à ce déplacement, en remettant en question la séparation moderne entre nature et culture et en proposant des cadres où les relations, les interdépendances et les co-évolutions deviennent centrales. Il ne s’agit plus de « faire pour » ou de « faire avec » les humains, mais de « faire avec le vivant» dans une logique de cohabitation et de réciprocité. Cette orientation invite à développer des pratiques de design symbiotiques, capables de soutenir les dynamiques du vivant plutôt que de les contraindre. Une autre dimension encore plus radicale consiste à non plus seulement faire autrement, mais parfois à choisir de ne pas faire, ou de défaire.
Ce que l’on appelle le design de renoncement, ou selon Alexandre Monnin et Diego Landivar, la déstauration (au sens de « dés-instaurer »). Exemple la renaturation de la rivière Cheonggyecheon à Séoul.
4. Les lieux et les publics des espaces publics
I.BM : Tout au long de l’histoire de nos sociétés occidentales, les « lieux » de ces échanges ont changé en fonction « des publics », des personnes engagées dans l’échange. Les communs ou les espaces numériques de discussions d’aujourd’hui, pour nous en tenir à deux exemples, semblent bien loin des Salons du XVIIIe siècle !
De votre point de vue, quels sont aujourd’hui ces lieux et quel rôle le design peut-il jouer ?
F.P : A une époque où l'accès à la propriété, au logement est devenue plus difficile, où les lieux d'échange et de débat (en présentiels) se font rares, l'espace public peut retrouver une fonction de mise en relation, d'espace d'expression, d'échange et de mixité. Le design peut aider à concevoir et produire de tels espaces hybrides, mobiles, temporaires, favorisant l'accueil des personnes (toutes les personnes), en facilitant les interactions et en créant des expériences de coexistence.
5. Les sources
I.BM : Pour finir, une question sur « les sources » de l’habitabilité et de l’espace public. Nous, nous nous sommes fondés sur une lecture critique de Jürgen Habermas. Y a-t-il des références — designers et/ou architectes théoriciens, poètes, romanciers, cinéastes, etc. — qui accompagnent votre pratique du design ?
F.P : Alain Findeli / Alexandre Monnin et Diego Landivar / Victor Papanek / Aurélien Barrau / Hans Jonas / Jean-Baptiste Morizot / Alain Damasio / Glenn Albrecht / Bruno Latour / Michel Serres / Patrick Bouchain / Marc Aurel / Antoine Fenoglio
6. Conclusion
I.BM : Y a-t-il un point sur lequel vous souhaitez revenir ? Un autre que vous souhaitez aborder ?
F.P : Points de vigilance : Gouvernance citoyenne / Prise en compte du vivant dans l'espace urbain / Conception sobre et réversible / Espaces de rencontre et d'échange (mixité)
I.BM : Encore merci pour le temps que vous m’avez accordé.
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Idriss Benarfa Moyne est étudiant en Master 2 « Design, Arts, Médias », promotion 2025-2026, à Paris 1 Panthéon-Sorbonne. ↩