L’entretien qui suit a été réalisé par échange écrit en mars 2026. Le collectif Dach & Zéphir développe une pratique du design ancrée dans les territoires, attentive aux enjeux culturels, sociaux et environnementaux. Les réponses ont été transmises par Dimitri Zéphir, membre du collectif, dans le cadre de notre enquête portant sur l’habitabilité du monde et l’espace public.
1. Formation et situation professionnelle
Eva Narcissot1: Bonjour, tout d’abord je souhaitais vous remercier pour le temps que vous m’accordez. Pour commencer, pourriez-vous tout d’abord indiquer quelle a été votre formation et nous décrire la structure (université, école, entreprise...) dans laquelle vous travaillez à présent ?
Dimitri Zephir : Nous avons été formés à l’École des Arts Décoratifs de Paris (formation master 2 : concepteur-créateur en design d’objet) et avons fondé notre entreprise (Dach & Zéphir) dans la foulée, un studio de design.
2. Habitabilité du monde et finalité du design
E.N : Notre enquête porte sur l’habitabilité du monde et l’espace public. Elle se fonde sur l’idée que le design (ici le design d’espace, l’architecture ou la scénographie) aurait à améliorer le caractère habitable du monde et que, pour y parvenir, il devrait favoriser la rencontre, l’échange, les débats visant le bien commun en aménageant ou en investissant des lieux.
Votre pratique du design est-elle orientée vers cette double finalité ? Pouvez-vous donner des exemples de projets pour montrer en quoi c’est le cas ? Ou expliquer en quoi cette double finalité vous est étrangère?
D.Z : Notre pratique étant avant tout celle du design d’objet, l’approche de l’espace et donc des formes d'habitabilité du monde ne sont pas des enjeux « cruciaux » dans la conception de nos projets. Néanmoins, il existe aussi une forme d'habitabilité au sein même des objets (et plus spécifiquement le mobilier), si tant est qu’on les définit comme des « microarchitectures recevant un corps ». La conception d’un fauteuil (par exemple le Fauteuil Dièz dessiné pour la marque américaine CB2) est à la fois une pièce de mobilier, mais aussi un espace qui accueille des corps. Le dessin de cette pièce (notamment ces courbes) a été imaginé pour que ces corps puissent interagir et échanger.
À une autre échelle, la scénographie d’exposition est sans doute l’exemple qui illustre le mieux cette notion d’habitabilité. L’exposition « Machann Pannié » présentée à la DS galerie en est un bel exemple : elle présente une trentaine de paniers designés par le studio en collaboration avec des artisans des Antilles et de la France hexagonale, dans une espèce de white cube – le propre de l’exposition en arts contemporains – qui s’est vu transformé en fausse boutique, inspirée des modes de présentations des épiceries de proximité – dites “lolo” en Guadeloupe – caractérisée par ces étagères élémentaires faites de planches et de tasseaux.
La galerie – lieu de monstration institutionnel – souvent froide et parfois élitiste se voit transformée en un espace populaire, prétexte à des fréquentations nouvelles (du fait des pièces présentées) et à des discussions/échanges incongrus – là où initialement aucune pièce n’était à vendre… !
L’autre exemple est celui du Salon Les Nouveaux Ensembliers où nous présentions un vestibule imaginé pour une ambassade installée dans la Caraïbe anglophone. Espace d’accueil, d’attente et de représentation diplomatique, ce vestibule devient un prétexte pour interroger la manière de « faire décor » et de « faire expérience » de l’attente aujourd’hui, en déployant des imaginaires franco-caribéens — signature du duo — longtemps écartés des sphères institutionnelles et du récit créatif français.
Ode à la beauté silencieuse des scènes de vie dominicale sur les terrasses antillaises, où le temps s’étire avec grâce, la proposition façonne un espace entre intimité insulaire et diplomatie du sensible.
La graine — motif modeste et fertile — constitue le point de départ de l’ensemble, décor comme mobilier. Récurrente dans la confection de bijoux, elle opère ici un déplacement subtil vers l’intérieur domestique. Enfilées, assemblées, moulées, ces graines collectées aux Antilles se déploient en interventions plurielles — tapisserie, maille, liane — qui interrogent les codes de l’ornement et revendiquent une histoire située et créole du décoratif.
D’autres matières végétales — bois des Antilles, cosse de palmier royal, feuilles de bananier séchées —, collectées et travaillées entre les Antilles et l’Hexagone, déploient des récits esthétiques et populaires de la Caraïbe : un bouquet de feuilles devenu vase, l’architecture d’une cosse pour un luminaire, une chaise dont le dessin évoque celui des classiques en plastique, etc.
Si ces formes et matières habitent les paysages créoles, leur présence dans la création contemporaine reste ténue. Leurs silences, leurs gestes discrets — entre airs de rien et réminiscences familières — sont pour notre duo des trésors sans dogme. Ni codifiées, ni apprises, elles ouvrent une voie sensible : celle d’un décor libre, qui se souvient et se raconte en douceur.
3. Habitabilités
E.N : Dans notre réflexion, l’espace public est avant tout compris comme « sphère politique » et « lieu concret » où des discussions peuvent s’engager entre les personnes. Mais ce primat social et politique de l’habitabilité ne recouvre pas tous les sens possibles de cette notion. Notre réflexion se situe entre une compréhension poétique du concept et une saisie plus écologique.
Comment comprenez-vous l’habitabilité ? Pourriez-vous illustrer votre compréhension de l’habitabilité en donnant des exemples de projets ?
D.Z : Le concept d’habitabilité/espace public n’est, selon nous, ni plus ni moins qu’une manière de « (re)faire société » avec tous les enjeux que cela implique.
Seulement aujourd’hui, peu d’exemples semblent exister concrètement. Peut-être, l’approche de la microarchitecture de l’architecte Olivier Vadrot en est sans doute l’une des plus belles illustrations.
4. Les lieux et les publics des espaces publics
E.N : Tout au long de l’histoire de nos sociétés occidentales, les « lieux » de ces échanges ont changé en fonction « des publics », des personnes engagées dans l’échange. Les communs ou les espaces numériques de discussions d’aujourd’hui, pour nous en tenir à deux exemples, semblent bien loin des Salons du XVIIIe siècle !
De votre point de vue, quels sont aujourd’hui ces lieux et quel rôle le design peut-il jouer ?
D.Z : [N’a pas souhaité répondre à cette question]
5. Les sources
E.N : Pour finir, une question sur « les sources » de l’habitabilité et de l’espace public. Nous, nous nous sommes fondés sur une lecture critique de Jürgen Habermas. Y a-t-il des références — designers et/ou architectes théoriciens, poètes, romanciers, cinéastes, etc. — qui accompagnent votre pratique du design ?
D.Z : L’œuvre poétique d’Edouard Glissant est sans doute l’une des plus fortes inspirations du studio. Il ne s’agit pas d’espace public à proprement parler, mais d’une manière – plus poétique – de comprendre et d’habiter le monde, notamment à travers ces concepts du « Tout-Monde » et de la « créolisation ».
6. Conclusion
E.N : Y a-t-il un point sur lequel vous souhaitez revenir ? Un autre que vous souhaiteriez aborder ?
D.Z : Non
E.N : Encore merci pour le temps que vous m’avez accordé.
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Eva Narcissot est étudiante en Master 2 « Design, Arts, Médias », promotion 2025-2026, à Paris 1 Panthéon-Sorbonne. ↩