L'entretien qui suit a été réalisé par écrit le 2 mars 2026. Daphné Keraudren est une architecte formée en Suisse, à Paris et à Amsterdam. Installée à Bruxelles depuis 2022, elle travaille comme architecte indépendante et est associée chez Ateliers J&J. Daphné Keraudren conçoit des structures métalliques tubulaires sur mesure pour des espaces publics et privés. Chaque série est adaptée au tissu urbain local ou à l'espace intérieur, soit posée sur une infrastructure/un contexte existant, soit suspendue à celui-ci.
Béanie Aubril1 : Bonjour, Daphné Keraudren. Je vous remercie de m’accorder de votre temps pour réaliser notre enquête sur le design et ses pratiques. Notre entretien, qui porte sur l’habitabilité et l’espace public, va se dérouler en 6 temps.
1. Formation et situation professionnelle
Pourriez-vous tout d’abord indiquer quelle a été votre formation et nous décrire la structure (université, école, entreprise...) dans laquelle vous travaillez à présent ?
Daphné Keraudren :
Formation :
• Baccalauréat Européen à Bruxelles (2013)
• Bachelor en science d’architecture à l’Ecole Polytechnique Fédéral de Lausanne (2013-2016)
• Erasmus (3ème année de Bachelor) à l’ENSA-Paris-Belleville (2015-2016)
• Stage 12 mois obligatoires en agence à Paris et Amsterdam (2016-2017)
• Master en science d’architecture à l’Ecole Polytechnique Fédéral de Lausanne (2017-2019)
• Master d’art en architecture d’intérieur (Sandberg Institute, Amsterdam) (2019-2021)
Situation professionnelle
Architecte indépendante et associée chez Ateliers J&J - fabricants de mobilier en métal (pour professionnels - terrasse de bar/restaurants dans l’espace public - et particuliers)
2. Habitabilité du monde et finalité du design
B.A : Notre enquête porte sur l’habitabilité du monde et l’espace public. Elle se fonde sur l’idée que le design aurait à améliorer le caractère habitable du monde et que, pour y parvenir, il devrait favoriser la rencontre, l’échange, les débats visant le bien commun en aménageant ou en investissant des lieux.
Votre pratique du design est-elle orientée vers cette double finalité ? Pouvez-vous donner des exemples de projets pour montrer en quoi c’est le cas ? Ou expliquer en quoi cette double finalité vous est étrangère?
D.K : Oui, ma pratique du design est en partie orientée vers cette double finalité qui est d’améliorer le caractère habitable du monde et de favoriser la rencontre, l’échange, les débats visant le bien commun en aménageant ou en investissant des lieux.
1- Le projet “Use at your own risk” est une série de cinq objets / outils / sculptures en métal conçus pour l’espace public d’Amsterdam (2021). Ils permettent une nouvelle expérience et une nouvelle perspective sur la ville et son usage, en questionnant l’appropriation de l’espace public ainsi qu’un grand nombre d’enjeux juridiques et urbanistiques. Chaque objet — suspendu aux infrastructures existantes d’Amsterdam — constitue une négociation entre soi et l’autre, le public et le privé, l’extérieur et l’intérieur.
2- Le projet à Athènes du balcon sur-mesure - pour contempler une ancienne gare historique désertée et caché par un mur.
3- Le projet “Playground” est une série de 3 structures en métal - en collaboration avec les Ateliers J&J - conçues pour les murs de jardins Bruxellois. Par la suite, je les ai utilisés comme des outils pour expérimenter la ville et son espace public autrement. La méthode de travail est donc différente du projet d’Amsterdam mais avec le même but.
3. Habitabilités
B.A : Dans notre réflexion, l’espace public est avant tout compris comme « sphère politique » et « lieu concret » où des discussions peuvent s’engager entre les personnes. Mais ce primat social et politique de l’habitabilité ne recouvre pas tous les sens possibles de cette notion. Notre réflexion se situe entre une compréhension poétique du concept et une saisie plus écologique.
Comment comprenez-vous l’habitabilité ? Pourriez-vous illustrer votre compréhension de l’habitabilité en donnant des exemples de projets ?
D.K : Ma compréhension l’habitabilité est la manière de s’approprier l’espace public. Elle peut être poétique pour certains, choquante pour d’autres. Cette notion de l’appropriation m’a beaucoup intéressée et interrogée au cours de mes études et vie personnelle. Ayant vécu à Bruxelles, Thessalonique, Lausanne, Paris et Amsterdam, j’ai été confrontée à différentes cultures et façons de vivre qui définissent en quelque sorte la manière de s’approprier et d’appréhender l’espace public et donc de l’habiter.
La compréhension de l’habitabilité se fait aussi par la compréhension des seuils, propres et multiples à chaque espace public (privé/public, moi/l’autre, intérieur/extérieur, sol/eau, haut/bas, interdit/accessible, et j’en passe).
Mes deux mémoires de master traitent de la question de l’habitabilité, et surtout des seuils (entre espaces publics et privés notamment).
1) Le premier mémoire, écrit lors de mes études à l’EPFL, traite des “ruines inversées” du nord de la Grèce (ces constructions de gros œuvres en béton armé abandonnées que l’on trouve sur tout le paysage grec et méditerranéen). La recherche vise à comprendre ce phénomène architectural et, à travers une approche vernaculaire ponctuelle, à restructurer et s’approprier ces ruines en leur donnant une nouvelle identité et ainsi en donnant une nouvelle manière de voir l’espace. La ruine contemporaine en béton, à la fois achevée et inachevée, devient un espace intérieur et extérieur servant de seuil entre la terre et la mer; entre la ville et le rural.
2) Le second mémoire, écrit lors de mes études à Amsterdam, traite de l’élément du “stoep” de la ville d’Amsterdam. Le stoep (élément architectural typique des villes néerlandaises) désigne le seuil surélevé situé à l’entrée d’une maison, généralement composé de quelques marches et parfois d’une petite plateforme. On le trouve fréquemment devant les grandes maisons de maître le long des canaux. Il marque la transition entre l’espace public et l’espace privé : il “appartient” à la maison tout en étant visible et accessible depuis la rue. C’est un espace intermédiaire, un lieu de passage et parfois d’appropriation, qui matérialise physiquement et symboliquement la limite entre la ville et l’intérieur domestique. D’où la structure en métal suspendue au stoep et la série qui suit dans le reste de la ville. Ces structures matérialisées sont une réponse à la notion d’appropriation de l’espace public qui est très forte aux Pays-Bas.
3) J’ai aussi fait une recherche sur le phénomène des canaux qui gèlent (tous les dix ans maintenant, avant 1990 tous les ans...) à Amsterdam en hiver et l’impact sur son espace public : Toute l’année, l’espace public de cette ville se lit comme un tissu entrecoupé de canaux qui est relié par des ponts. Lorsque ces canaux gèlent, l’espace public est dédoublé et ce sont les ponts qui deviennent une limite (par un phénomène physique, l’eau sous les ponts est le dernier endroit qui gèle). La structure en métal en forme d’échelle suspendue au pont est une réponse directe à cette recherche. Je voulais avoir ma propre expérience de me retrouver au milieu des canaux sans attendre qu’un hiver froid arrive et sans devoir louer un bateau (je n’avais pas les moyens - ce qui a soulevé la question de l’inégalité sociale et économique qui existe à Amsterdam de pouvoir expérimenter la ville depuis les canaux… autre sujet)
4. Les lieux et les publics des espaces publics
B.A : Tout au long de l’histoire de nos sociétés occidentales, les « lieux » de ces échanges ont changé en fonction « des publics », des personnes engagées dans l’échange. Les communs ou les espaces numériques de discussions d’aujourd’hui, pour nous en tenir à deux exemples, semblent bien loin des Salons du XVIIIe siècle !
De votre point de vue, quels sont aujourd’hui ces lieux et quel rôle le design peut-il jouer ?
D.K : Les « lieux » de ces échanges où le design a encore un rôle restent pour moi les espaces publics d’une ville ou milieu rural. Des espaces que l’on peut expérimenter soi-même, être confronté à de vraies interactions et réactions des passants (inconnus, de même ou d’autre culture), les arpenter, mesurer et ainsi proposer une alternative, solution (ou absurdité) qui peut répondre à une certaine problématique ou au contraire, en soulever. Des espaces accessibles à tous : climat et animaux compris, nous ne sommes pas seuls, nous ne faisons que passer à un instant T.
Le design peut être un moyen pour souligner, mettre en valeur ou résoudre une problématique. Par exemple, le projet à Amsterdam : j’ai toujours été très étonnée par l’appropriation de l’espace public des Hollandais. Sous prétexte qu’ils n’ont pas d’espaces extérieurs (car maison haute à façade étroites - dû à la taxe foncière), ils sortent chaises et table sur le trottoir au moindre rayon de soleil. En tant que piéton, j’avais l’impression de rentrer chez eux et m’obligeais à changer de trottoir. Or, ils étaient sur l’espace public. À l’inverse, lorsque par mégarde quelqu’un osait s’asseoir ou refaire ses lacets sur l’un de leur stoep, les propriétaires les expédient et leur font la morale... C’est pourquoi j’ai fait des structures en métal qui s’accrochent au tissu urbain mais ne sont pas posées sur l’espace public ou privé, elles sont en l’air, et l’air est de l’espace public, comme le stoep est aussi l’espace public. La limite entre l’espace privé et public est délimitée par la façade. On peut en parler et en débattre longuement…
5. Les sources
B.A : Pour finir, une question sur « les sources » de l’habitabilité et de l’espace public. Nous, nous nous sommes fondés sur une lecture critique de Jürgen Habermas. Y a-t-il des références — designers et/ou architectes théoriciens, poètes, romanciers, cinéastes, etc. — qui accompagnent votre pratique du design?
D.K :
• Les plaines de jeux de Aldo Van Eyck et de Isamu Noguchi
• Les plaines de jeux de l’Europe de l’Est dans les années 70-80
• Les structures urbaines + signalisations propres aux villes
• Contemplations Irrationnelles - Philippe Ramette
• Playtime de Jacques Tati
• Gagarine – fiction autour d’une cité et de ses espaces, vue par un jeune personnage.
• Man with a Movie Camera (Dziga Vertov)
• Central Park (1990) – Frederick Wiseman
6. Conclusion
B.A : Y a-t-il un point sur lequel vous souhaitez revenir ? Un autre que vous souhaitez aborder ?
D.K : Je voudrais revenir sur l’importance de bien comprendre un espace public et son cadre, son histoire, ses habitants, ses seuils, ses couches, ses « habitudes », son climat avant d’y proposer quoique ce soit. Mais que même si l’on fait tout ce travail, il existe un grand nombre de lois, règles et normes qui constituent et dictent cet espace public. À la fois à l’échelle de la mairie qu’à l’échelle des habitants.
Je le dis car j’avais proposé une structure (type main courante) qui prendrait tout son sens (c’est là aussi la force du design) quand les canaux seraient gelés (pour souligner et rendre hommage à ce phénomène oublié dû au réchauffement climatique) mais qui serait aussi utile toute l’année (pour les bateaux) et respecterait toutes les normes en vigueur. Ça a été une bataille contre l’administration qui a finalement accepté de l’adopter, mais une bataille perdue contre les habitants...
B.A : Encore merci pour le temps que vous m’avez accordé.
D.K : Merci de m’avoir lue.
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Béanie Aubril est étudiante en Master 2 « Design, Arts, Média », en 2025-2026, à Paris 1 Panthéon-Sorbonne. ↩