Entretien avec Besma Loukil
Yosr Zlitni

Besma Louki, ingénieur paysagiste et designer d’extérieur, est maître-assistante en design à l’Institut Supérieur des Beaux-Arts de Tunis depuis 2015. L’entretien s’est déroulé à l’oral.

1. Formation et situation professionnelle

Yosr ZLITNI1 : Bonjour, Madame Besma, Je vous remercie de m’accorder de votre temps pour réaliser notre enquête sur le design et ses pratiques. Notre entretien, qui porte sur l’habitabilité et l’espace public, va se dérouler en 6 temps. Pourriez-vous tout d’abord indiquer quelle a été votre formation et nous décrire la structure (université, école, entreprise...) dans laquelle vous travaillez à présent ?

Besma LOUKIL : Merci pour l’intérêt que vous portez à mon parcours. Votre sujet est au cœur de mes axes de recherche et de ma vision en tant que paysagiste, designer d’extérieur (landscapist).

J’ai obtenu un diplôme national d’ingénieur de paysagiste à l’Institut Supérieur Agronomique de Chott Mariem en 2003.

Durant cette formation d’ingénieur, j’avais le souhait de poursuivre en master. J’ai ainsi intégré la deuxième promotion du master « Paysage, Territoire et Patrimoine », que j’ai commencé juste après l’obtention de mon diplôme. Mon objectif n’était pas directement de pratiquer le métier de paysagiste, car mes stages m’avaient un peu déçue dans le contexte tunisien. Pourtant, c’est un métier très intéressant, car il touche à plusieurs échelles et à la nature, mais aussi à des dimensions techniques, artistiques et scientifiques. Je souhaitais continuer mes études et ne pas me consacrer à la pratique professionnelle, notamment à cause d’une certaine déception vécue lors des stages. Je voulais me concentrer sur la conception, qui représentait pour moi l’objectif principal. Or, dans l’agence d’aménagement paysager à l’époque (vers 2000), alors que ma volonté était de pratiquer la conception, toutefois les tâches accordées consistaient parfois à faire du copier-coller, sans réelle créativité ni démarche de conception paysagère qui se base sur l’analyse du site et du contexte socio-spatial. Donc c’était à ce moment que j’ai décidé de faire un parcours de paysagiste-chercheur et de décaler la pratique du métier comme experte, ayant la possibilité de choisir les démarches paysagères ou de co-conception, à une étape ultérieure de mon parcours.

Le volet artistique était particulièrement important dans notre formation, notamment grâce à nos enseignants issus de l’École de Versailles. Certains accordaient plus d’importance à l’aspect technique, tandis que d’autres, comme Jilani Chotti, mon encadrant de projet de fin d’études, qui mettait en valeur l’approche sensible du paysage en complément de l’analyse approfondie du site support du projet. Cela a nourri en moi un intérêt profond pour la recherche.

A cette époque j’ai effectué aussi des stages intéressants, comme ceux au Ministère de l’environnement et dans les parcs urbains, ce qui m’a orientée vers les politiques publiques liées à la création et à la gestion des espaces verts, naturels et publics en général, ensuite à l’approfondissement des études sur les pratiques sociales et les rapports espace et sociétés.

Entre 2006, j’ai entamé un master en Paysage, Territoire et Patrimoine, puis j’ai soutenu un doctorat en cotutelle entre l’École Nationale Supérieure de Paysage de Versailles-Marseille et l’Institut Supérieur d’Agronomie de Chott Mariem. Je suis aujourd’hui docteure en paysage, Territoire et patrimoine, ainsi qu’en Sciences et Architecture du Paysage. Ma thèse a porté sur les interactions entre gestion, pratiques sociales et incivilités dans les parcs publics en Tunisie. En master, j’ai travaillé sur les parcs urbains en Tunisie (pour qui et pourquoi), et en projet de fin d’études, sur l’aménagement d’un parc urbain à Sousse.

Mon projet de fin d’études portait sur un espace public réel. Notre formation reposait sur des projets concrets et réalisables, souvent en lien direct avec des maîtres d’ouvrage. C’était une démarche très enrichissante, dont je suis fière. Si c’était à refaire, je referais le même parcours.

Cette formation m’a permis d’acquérir des compétences variées : sciences du sol, géologie, techniques de construction, résistance des matériaux, mais aussi conception, techniques de représentations graphiques, techniques et artistiques et démarche de projet.

Actuellement, je suis maître-assistante en design à l’Insitiut Supérieur des Beaux-Arts de Tunis depuis 2015, où j’enseigne principalement la psychologie de l’espace et le design urbain. J’encadre des mémoires de master en design (espace, produit et graphique) et j’ai enseigné de nombreux modules théoriques : sémiologie, histoire du design, psychosociologie, ergonomie, etc.

Avant cela, j’ai commencé l’enseignement en 2006–2007 comme enseignante contractuelle en Urbanisme à l’Institut Supérieur des Technolohie de l’Environnement, de l’Urbanisme et du Bâtiment, puis j’ai travaillé comme assistante permanente de l’enseignement supérieur en Design Espace à l’Institut Supérieur des Arts et Métiers de Kairouan pendant trois ans. J’y ai enseigné également le design mobilier et industriel, ainsi que des ateliers pratiques (perspective, graphisme).

Mon parcours se situe aujourd’hui à l’intersection du design, du paysage, de l’anthropologie urbaine et de la sociologie de l’espace. Je suis également impliquée dans la recherche, avec plusieurs publications (espaces verts, espaces public, paysage, approches participatives, injustices territoriales, expression artistiques et graffitis, engagement social, espaces ultimes, impact du design sur les pratiques et la transformation du paysage, architecture et parenté, espaces de voisinages, chromatique urbaine et signification des couleurs, design et intelligence artificielle, innovation sociale et recherche en innovation pédagogique) et je participe à des projets d’aménagement en tant qu’experte.

Je suis membre de plusieurs laboratoires de recherche, de la chaire UNESCO, du conseil scientifique de l’ISBAT, et active dans le monde associatif (notamment l’association des Amis du Belvédère).

2. Habitabilité du monde et finalité du design

Y.Z : Notre enquête porte sur l’habitabilité du monde et l’espace public. Elle se fonde sur l’idée que le design aurait à améliorer le caractère habitable du monde et que, pour y parvenir, il devrait favoriser la rencontre, l’échange, les débats visant le bien commun en aménageant ou en investissant des lieux. Votre pratique du design est-elle orientée vers cette double finalité ? Pouvez-vous donner des exemples de projets pour montrer en quoi c’est le cas ? Ou expliquer en quoi cette double finalité vous est étrangère?

B.L : Pour moi, le mot « habitabilité » est au cœur de mon métier. Depuis que j’ai commencé à travailler, et cela fait presque 22 ans, cette notion est au centre de mes préoccupations. Dès mon projet de fin d’études, comme je vous l’ai dit, je me suis intéressée au côté social de l’espace.

Aujourd’hui, après des années de pratique, je suis très heureuse lorsque je retrouve des chercheurs en design, comme Findeli, qui parlent de l’habitabilité du monde. Cela me conforte, car je suis très passionnée par le design, et pour moi, le design est profondément lié à l’humain.

Dans ma pratique pédagogique, je forme les étudiants designers, quelle que soit leur spécialité, en les sensibilisant à l’importance de cette notion. Par exemple, dans le cours de psychologie de l’espace, je parle beaucoup de l’habitabilité comme une qualité essentielle de l’espace. Elle constitue le cœur même de ma démarche de travail, y compris dans la conception.

Que ce soit en tant que paysagiste, urbaniste ou designer urbain, ou encore dans la recherche scientifique, je m’intéresse profondément à cette notion. Je considère que ma pratique du design est orientée vers une double finalité : améliorer l’habitabilité du monde et la qualité de vie. Cela signifie aussi la qualité de l’espace et du vivre ensemble.

Un espace public de qualité favorise la rencontre, l’échange et le débat autour du bien commun, qu’il s’agisse d’un espace public, d’un édifice, d’un patrimoine naturel ou d’un espace vert. Pour moi, le design ne se limite pas à produire des objets ou des espaces esthétiques. Lorsque je forme les étudiants, j’insiste sur le fait que l’esthétique n’est pas une finalité en soi : ce qui compte avant tout, c’est la qualité d’usage et la qualité de l’expérience.

Ainsi, le designer est un médiateur, tout comme le paysagiste ou l’urbaniste, entre les individus, les collectivités et les environnements. L’habitabilité n’est pas quelque chose de figée, c’est un processus, un équilibre à atteindre. Elle dépend à la fois de la qualité de l’espace (paysagère et fonctionnelle) et de la qualité des relations sociales.

Pour moi, l’habitabilité est également liée à l’écologie, que je comprends comme la relation entre les individus et leur environnement. C’est un équilibre : si cet équilibre est présent dans un projet, alors celui-ci est réussi. Un espace habitable est un espace où l’on peut passer du temps, dans une situation confortable, sans que cela soit forcément lié au confort matériel.

Je me retrouve beaucoup dans les travaux de Findeli et Manzini. Leurs écrits résonnent parfois comme l’expression de ma propre démarche, de ma vision du design. Ils prennent en compte la culture, l’expérience, mais aussi une dimension plus spirituelle — celle que l’on retrouve, par exemple, dans des traditions comme le soufisme.

Un exemple concret de mon travail est le projet « La Maison du Poète » à Sousse (2018–2024). J’y ai travaillé en tant qu’experte et cheffe de projet, depuis la première visite du terrain jusqu’à la remise du projet clé en main. Même s’il n’a pas été totalement achevé pour des raisons de financement, ce projet a suivi une démarche participative très riche.

Situé dans un quartier défavorisé (Bir Chobek), ce lieu a été pour moi un véritable laboratoire. J’y ai organisé des ateliers de concertation avec les habitants, les parents, les enfants et les acteurs pédagogiques : ateliers de dessin, de théâtre, cartes mentales, etc. L’objectif était de concevoir un espace à la fois appropriable et habitable.

J’ai impliqué la municipalité, les services techniques, des artistes et les citoyens. Ce projet a servi de catalyseur pour une réflexion collective sur la qualité de l’espace public. Il ne s’agissait pas seulement d’aménager, mais aussi de réparer un espace dégradé et de recréer du lien social.

Nous avons travaillé sur la sécurité, le partage des usages et la diversité des activités. Une partie du projet a été réalisée, avec des événements pour ouvrir le lieu au public. J’ai également collaboré avec une équipe pluridisciplinaire incluant un concepteur lumière. Nous avons aménagé des terrains de sport, des espaces pour la garderie et des zones ouvertes aux citoyens (pique-nique, loisirs). Enfin, j’ai aussi contribué à la valorisation d’un site archéologique voisin en y installant un panneau explicatif.

Ce projet représente pour moi un exemple concret d’application de l’habitabilité, tant dans sa dimension théorique que dans sa mise en pratique en design urbain et paysager.

Bien entendu, chaque approche en design a ses limites. La participation citoyenne n’aboutit pas toujours, et il existe des contraintes politiques, des échecs partiels. La co-conception demande du temps et n’est pas toujours possible dans le cadre des marchés publics tunisiens…

3. Habitabilités

Y.Z : Dans notre réflexion, l’espace public est avant tout compris comme « sphère politique » et « lieu concret » où des discussions peuvent s’engager entre les personnes. Mais ce primat social et politique de l’habitabilité ne recouvre pas tous les sens possibles de cette notion. Notre réflexion se situe entre une compréhension poétique du concept et une saisie plus écologique. Comment comprenez-vous l’habitabilité ? Pourriez-vous illustrer votre compréhension de l’habitabilité en donnant des exemples de projets ?

B.L : Pour moi, l’habitabilité est au centre, ou plutôt au croisement de plusieurs approches : sociale, politique, écologique, sensible et expérientielle. Comme je vous l’ai expliqué avec le projet du jardin d’enfants « La Maison du Poète », cette notion est à la fois sociale et politique.

Aujourd’hui, dans le contexte du réchauffement climatique, l’approche écologique est également indispensable. L’habitabilité est donc un maillage, une intersection entre toutes ces dimensions. Elle inclut aussi le vécu et le facteur temps.

On peut parler d’habitabilité dans différents types d’espaces : espace public, espace privé ou équipement. Par exemple, j’ai travaillé avec une étudiante sur l’habitabilité d’un centre culturel à El Menzah VI. Même si ce n’est pas un espace public au sens strict, c’est un équipement public, et la notion d’habitabilité s’y applique également.

On peut aussi parler d’habitabilité dans les espaces architecturaux ou dans des lieux comme une maison de jeunes ou un centre culturel. Si l’espace offre du confort, permet de passer du temps agréablement, favorise les interactions et repose sur une bonne conception (matériaux, organisation, etc.), alors on peut dire qu’il est habitable.

L’habitabilité va jusqu’aux détails. Par exemple, dans mes cours, j’explique aux étudiants que le choix des matériaux est essentiel. Un matériau de mauvaise qualité qui se dégrade rapidement va nuire à la qualité de l’espace et à son habitabilité. On ne peut pas se concentrer uniquement sur les usages : le designer doit penser à l’habitabilité dès le début, sinon le projet est un échec.

C’est une notion centrale dans ma thèse et dans toutes mes recherches. Ma thèse s’intitule « Civilité et incivilité dans les parcs et jardins publics : interactions entre gestionnaires et pratiques sociales ». J’y ai étudié comment les comportements civils ou incivils et l’état d’entretien des parcs interagissent pour créer des dynamiques, soit vertueuses (espaces bien entretenus et appropriés), vicieuses (espaces dégradés et rejetés).

Cela montre que tout est lié : conception, gestion, facteurs sociaux, politiques et économiques.

Après ma thèse (soutenue en 2013), j’ai poursuivi des recherches postdoctorales en design, notamment sur la conception de l’espace, mais aussi sur le design graphique et le design produit. À travers un objet ou un projet, on peut renforcer ou affaiblir l’habitabilité d’un espace.

Un espace habitable permet la coexistence de différentes catégories sociales. C’est pourquoi je défends fortement l’espace public, qui est accessible à tous. Contrairement à des espaces commerciaux comme les cafés ou les restaurants, qui peuvent exclure certaines personnes, l’espace public offre une véritable habitabilité sociale.

La diversité des usages est également essentielle : dans un même espace, certaines personnes jouent, d’autres méditent, marchent ou discutent. Dans le projet « La Maison du Poète », malgré la petite taille du terrain, nous avons cherché à atteindre une polyfonctionnalité, car c’est un élément clé de l’habitabilité.

Le confort et la sécurité sont aussi importants. Dans ma thèse, je me suis appuyée sur des théories comme celle de la « vitre brisée » ou de « l’espace défendable », qui montrent que la qualité de l’entretien et de la gestion influence le sentiment de sécurité et l’appropriation de l’espace.

Enfin, il y a une dimension poétique et émotionnelle. Un espace habitable est un lieu où l’on peut se détendre, contempler et passer du temps sans contrainte. Par exemple, le projet de « La Perle du Lac » à Tunis illustre bien cette idée : il combine qualité esthétique, relation à la nature et expérience émotionnelle forte.

Pour moi, l’habitabilité, c’est donc la capacité du design à créer de nouveaux rapports à l’espace, à la nature et aux autres. Elle transforme les pratiques, la vie quotidienne et même les individus. Tous les éléments que je viens de présenter s’appuient sur mes recherches et mes travaux autour de cette notion.

4. Les lieux et les publics des espaces publics

Y.Z : Tout au long de l’histoire de nos sociétés occidentales, les « lieux » de ces échanges ont changé en fonction « des publics », des personnes engagées dans l’échange. Les communs ou les espaces numériques de discussions d’aujourd’hui, pour nous en tenir à deux exemples, semblent bien loin des Salons du XVIIIe siècle ! De votre point de vue, quels sont aujourd’hui ces lieux et quel rôle le design peut-il jouer ?

B.L : Un peu partout dans le monde, les lieux d’échange existent sous différentes formes : les places publiques, les cafés, les centres culturels, etc. Moi je préfère les appeler les espaces d’interactions sociales. Peu importe le contexte, ces espaces permettent de créer des interactions entre les individus. Même l’espace éducatif peut être considéré comme un lieu d’échange : on y étudie et on y travaille, mais il y a aussi de la sociabilité.

Dans un premier temps, je dirais que ces lieux d’échange, que j’appelle des lieux d’interaction, ont beaucoup évolué, ils ont connu des transformations importantes. Par exemple, si je prends une place publique comme celle du Centre Pompidou, on observe une superposition d’époques. Juste en face, il y a une façade du XVIIe siècle, et à côté, un espace contemporain très fréquenté.

Cette superposition montre l’importance du facteur temps. Chaque espace possède une dimension esthétique et poétique différente. Devant une façade ancienne, on perçoit une certaine histoire, tandis que face au Centre Pompidou, on ressent l’innovation et la technologie. Pourtant, malgré ces différences, ces lieux restent des espaces d’échange.

Les interactions ont aussi évolué. Par exemple, les musiciens de rue créent aujourd’hui des interactions avec les passants, ce qui n’était pas forcément le cas auparavant. On observe donc, dans un même lieu, différentes formes d’interaction selon les époques. Les évènements et le design évènementiel ont un rôle très important dans les transformations et les interactions dans ces espaces.

Le design joue un rôle fondamental : il crée des interfaces. Le designer est un médiateur qui relie les espaces, les individus et les usages. Ces interfaces peuvent être physiques, sociales ou numériques. Par exemple, dans un espace public, on peut distinguer des usages « formels » (comme un concert payant) et « informels » (comme écouter des musiciens dans la rue). Le design organise ces interactions et les rend possibles.

Aujourd’hui, il faut aussi prendre en compte les espaces numériques. Une personne peut être physiquement présente dans un lieu mais interagir à travers son téléphone. Le design d’interface, comme les applications ou les réseaux sociaux, crée également des formes d’échange.

Le design agit donc comme un processus qui structure les relations : signalétique, mobilier urbain, espaces verts… tous ces éléments participent à la création d’interactions.

Actuellement, je travaille sur un projet de conception d’un jeu vidéo éducatif (serious game) autour de l’Hôtel du Lac à Tunis. Ce bâtiment, symbole de l’architecture moderne brutaliste, risque de disparaître. À travers ce jeu, nous essayons de lui donner une nouvelle vie dans un espace virtuel, en permettant aux utilisateurs de vivre une expérience immersive.

J’ai également coordonné un projet participatif appelé « Romena Playground Sculpture » dans le cadre de l’Association Tunisienne pour l’Art Environnemental. Nous avons organisé des ateliers de design participatif avec des artistes et des étudiants pour imaginer des aires de jeux. Même si certains projets n’ont pas été réalisés, ils ont permis de créer une dynamique collective et de repenser les espaces.

Dans le cadre associatif, notamment avec les Amis du Belvédère, nous avons travaillé sur des jardins partagés avec une approche participative. L’objectif était de transformer des espaces délaissés et de renforcer le lien entre les habitants et leur environnement.

Le design permet donc de créer des interfaces, de transformer les usages et de donner du sens aux espaces. Il agit aussi à travers le design graphique, par exemple avec des affiches de sensibilisation qui peuvent influencer les comportements.

J’ai également encadré des étudiants travaillant sur l’habitabilité des transports publics, notamment sur des problématiques comme le harcèlement. Le design produit et le design de service peuvent proposer des solutions concrètes.

De même, les affiches, les graffitis ou les réseaux sociaux sont des formes d’expression et d’interaction. Ils permettent de communiquer, de revendiquer et de dénoncer certaines injustices.

Ainsi, le design ne transforme pas seulement les espaces, mais aussi les pratiques sociales. Il contribue à améliorer la qualité de vie et à construire de nouvelles formes d’interaction, aussi bien dans les espaces physiques que numériques.

5. Les sources

Y.Z : Pour finir, une question sur « les sources » de l’habitabilité et de l’espace public. Nous, nous nous sommes fondés sur une lecture critique de Jürgen Habermas. Y a-t-il des références — designers et/ou architectes théoriciens, poètes, romanciers, cinéastes, etc. — qui accompagnent votre pratique du design?

B.L : Pour moi, la sphère publique en Tunisie, avant la Révolution tunisienne, ne correspondait pas réellement à la sphère de débat telle que définie par Habermas. Les personnes qui tentaient de s’exprimer ou de manifester dans l’espace public, notamment au centre-ville, étaient souvent arrêtées par la police.

Ce phénomène est devenu particulièrement visible au moment de la Révolution des jasmins : il y avait auparavant une forme d’appropriation limitée de l’espace public tunisien. Juste après le 14 janvier 2011, les Tunisiens se sont réapproprié les boulevards, les rues et les espaces publics de voisinage. Ils ont pris la parole et continuent aujourd’hui à s’exprimer, que ce soit dans l’espace physique, dans les médias ou sur internet.

Ainsi, peu importe le lieu où l’interface — qu’elle soit réelle ou numérique — la sphère de débat est revenue avec une grande force, permettant aux individus d’échanger et de s’exprimer librement.

Pour approfondir cette réflexion, on peut mobiliser plusieurs références théoriques. Par exemple, Michel Foucault, avec Surveiller et punir, interroge les mécanismes de contrôle et de pouvoir dans l’espace public en particulier. De nombreux géographes et sociologues ont également étudié les comportements des humains dans l’espace, comme Guy Di Méo.

Dans le champ de la théorie de l’espace, Jean Cousin constitue pour moi une référence importante, notamment à travers ses travaux sur la psychologie de l’espace et son livre l’espace vivant.

Dans le domaine du paysage, Pierre Donadieu et Moez Bouraoui ont développé des réflexions sur la société paysagiste, projet de paysage et les politiques publiques. Leurs travaux, tout comme ceux liés à l’agriculture urbaine, mettent en avant une approche sociale et spatiale essentielle.

Ezio Manzini, quant à lui, apporte une contribution importante à travers la notion d’innovation sociale. Alain Findeli, théoricien du design issu d’une formation d’ingénieur et en sciences des matériaux, montre aussi l’importance de l’interdisciplinarité dans le design, notamment autour de notions comme l’habitabilité.

Isaac Joseph, avec ses travaux sur la sociologie de l’espace public, est également une référence importante. De même, Oscar Newman et Jane Jacobs ont développé des concepts fondamentaux comme l’espace défendable, le contrôle social ou encore la théorie de la vitre brisée, qui interrogent la sécurité et la qualité des espaces.

Par ailleurs, Salah Stétie introduit une dimension plus spirituelle et philosophique. Dans cette perspective, j’ai moi-même travaillé sur la notion d’« espace ultime », en m’intéressant notamment aux cimetières, qui dépassent la simple dimension matérielle pour atteindre une dimension symbolique, poétique et spirituelle.

Sur le plan artistique, Nja Mahdaoui (calligraphe tunisien) représente pour moi une forme de design spatial : ses compositions calligraphiques possèdent une profondeur que je perçois presque en trois dimensions.

Enfin, Roland Vidal, chercheur autodidacte issu d’une formation d’ingénieur, a profondément marqué ma réflexion par son travail sur le paysage, le patrimoine et le littoral. À Tunis, le philosophe Mohamed Kerrou, avec ses écrits sur le public et le privé en Islam, propose également une réflexion très forte et émouvante sur l’espace public.

6. Conclusion

Y.Z : Y a-t-il un point sur lequel vous souhaitez revenir ? Un autre que vous souhaitez aborder ?

B.L : Pour conclure, je dirais que l’habitabilité est un concept central dans mon parcours et dans ma pratique. Elle est indissociable du design et de la conception. Aujourd’hui, face aux enjeux contemporains tels que le changement climatique, les inégalités sociales ou les transformations urbaines, il devient essentiel de repenser les espaces à travers cette notion.

Le design joue un rôle fondamental dans cette réflexion. Il ne se limite pas à transformer les formes, mais agit également sur les pratiques, les usages et les relations sociales. Dans certains cas, il peut même devenir un outil de transformation sociale et de résistance face aux injustices. À travers le design, il est possible de créer des espaces plus habitables, plus inclusifs et mieux adaptés aux besoins des sociétés contemporaines.

Il est également important de souligner le rôle du design dans les politiques publiques. Comme nous l’avons évoqué avec le design d’interface, le design permet de redonner un pouvoir d’agir, notamment dans un contexte international marqué par le réchauffement climatique, les inondations, les catastrophes naturelles et l’élévation du niveau de la mer. Dans ce cadre, le concept d’habitabilité devient essentiel.

Par ailleurs, la question de l’innovation sociale est, pour moi, profondément liée à celle de l’habitabilité. Le design peut être un levier puissant pour produire de l’innovation sociale, notamment à travers des approches comme le design social. J’ai pu observer cela concrètement à travers l’expérience de l’association Maram Solidarité : une mère ayant perdu sa fille a décidé, à partir de son vécu avec les hôpitaux, de transformer cette expérience en action. Elle a créé un espace d’accueil pour les mères venant de régions éloignées afin qu’elles puissent accompagner leurs enfants dans l’épreuve de la maladie.

Dans ce cas, le design d’espace devient un véritable outil de résistance face aux inégalités et aux limites des systèmes existants, notamment dans les hôpitaux publics et privés. D’autres formes de résistance existent également, par exemple à travers les médias, le cinéma ou les séries, qui abordent ces problématiques sociales.

Cependant, le design social offre une réponse concrète et opérationnelle : il permet de restituer un pouvoir d’agir aux citoyens. On retrouve cette dynamique dans le travail associatif, comme celui de l’Association des Amis du Belvédère, qui agit pour la protection et la mise en valeur du parc du Belvédère à Tunis.

Ainsi, l’innovation sociale, portée par le design, propose des approches nouvelles pour transformer les situations existantes, influencer les politiques et améliorer les conditions de vie. À une échelle territoriale, notamment dans le contexte tunisien, la question de l’habitabilité devient cruciale : elle interroge directement les conditions de vie et peut expliquer, en partie, certains phénomènes comme le départ des cerveaux et de nos jeunes compétences vers d’autres pays. Allier le regard du paysagiste, la rigueur du sociologue et l’engagement du designer social pour refonder l’habitabilité des villes du Sud. 

Y.Z : Encore merci pour le temps que vous m’avez accordé.

B.L : Je vous remercie pour l’intérêt porté à mon travail et à mon parcours.


  1. Yosr Zlitni est étudiante en Master 2 « Design, Arts, Médias », promotion 2025-2026, à Paris 1 Panthéon-Sorbonne.