Entretien avec Amandine Ramasamy
Kévin Tantelitiana Randriamanohisoa

L’entretien qui suit a été réalisé lors d’un échange téléphonique avec Amandine Ramasamy, designer d’espace mauricienne spécialisée en architecture intérieure et décoration. Cet entretien s’est déroulé sous une forme mixte, alternant entre deux langues, en fonction des moments de la discussion. Il a ensuite été retranscrit et intégralement traduit en français par nos soins, dans le respect du contenu et du sens des propos de l’intervenante.

Basée à l’île Maurice, Amandine Ramasamy développe une pratique centrée sur les environnements résidentiels et hôteliers dans l’océan Indien, notamment à Maurice, Madagascar et aux Seychelles. Son parcours, construit entre formation régionale et expériences professionnelles dans le secteur hôtelier, nourrit aujourd’hui une approche du design attentive aux usages, aux contextes culturels et aux enjeux environnementaux propres aux territoires insulaires.

1. Formation et situation professionnelle

Kévin Tantelitiana Randriamanohisoa1 : Pour commencer, pourriez-vous nous indiquer quelle a été votre formation et nous décrire votre situation professionnelle actuelle ?

Amandine Ramasamy : J’ai suivi mes formations au sein de Curtin Mauritius ainsi qu’à ISCAM, ce qui m’a permis de développer une approche à la fois créative et orientée vers les usages. À la suite de ces formations, j’ai travaillé sur différents projets dans l’océan Indien, principalement dans le secteur hôtelier, à Maurice, Madagascar et aux Seychelles. J’ai notamment eu l’occasion d’intervenir sur des établissements comme Skandal Buffet, Plantation Club Resort ou encore White Sand Resort. Ces expériences m’ont permis de me confronter à des contextes variés, à la fois culturels et climatiques, et d’adapter ma manière de concevoir les espaces.

Après la période du Covid, j’ai choisi de m’orienter vers une activité indépendante. Et aujourd’hui, je travaille principalement sur des projets de décoration, d’aménagement intérieur et de rénovation, aussi bien pour des particuliers que pour des espaces professionnels.

2. Habitabilité du monde et finalité du design

K.T.R : Notre enquête porte sur l’habitabilité du monde et l’espace public. Elle repose sur l’idée que le design pourrait contribuer à rendre le monde plus habitable en favorisant les échanges et le bien commun. Votre pratique du design s’inscrit-elle dans cette double finalité ? Pouvez-vous donner des exemples de projets pour montrer en quoi c’est le cas ?

A.R : Oui, clairement. Le design d’espace a un impact direct sur la manière dont les gens vivent et interagissent. Concevoir un espace, ce n’est pas seulement organiser des volumes, c’est penser des situations : comment les gens se rencontrent, circulent, se sentent à l’aise ou non.

Dans les projets hôteliers, par exemple, j’ai souvent travaillé sur des espaces communs : halls, restaurants, terrasses, où l’enjeu est justement de favoriser les interactions tout en respectant l’intimité de chacun. L’habitabilité passe donc par une forme d’équilibre entre confort, lisibilité de l’espace et capacité à créer du lien.

3. Habitabilités

K.T.R : Dans notre réflexion, l’espace public est avant tout compris comme « sphère politique » et « lieu concret » où des discussions peuvent s’engager entre les personnes. Mais ce primat social et politique de l’habitabilité ne recouvre pas tous les sens possibles de cette notion. Notre réflexion se situe entre une compréhension poétique du concept et une saisie plus écologique.

Comment appréhendez-vous cette notion d’habitabilité ?

A.R : Pour moi, ces dimensions sont indissociables, surtout dans un contexte insulaire comme celui de l’océan Indien. Il y a d’abord toute la dimension sensorielle, qui est très présente : la lumière naturelle, la ventilation, les matières, les textures… Dans des endroits comme Maurice ou les Seychelles, on travaille beaucoup avec l’extérieur, avec le climat, avec la nature. Ensuite, il y a aussi une dimension plus émotionnelle. Un espace doit susciter quelque chose… Un apaisement, une sensation de bien-être, parfois même un souvenir. Et c’est particulièrement important dans les lieux touristiques, où l’expérience du lieu fait vraiment partie du séjour.

Et puis, aujourd’hui, il y a aussi toute la dimension écologique qui devient incontournable. On ne peut plus concevoir un espace sans réfléchir aux ressources, aux matériaux locaux, à la durabilité…

4. Les lieux et les publics des espaces publics

K.T.R : Les lieux d’échange ont évolué au fil du temps. Selon vous, quels sont aujourd’hui ces espaces et quel rôle le design peut-il y jouer ?

A.R : Aujourd’hui, j’ai l’impression que les espaces publics ne sont plus seulement des places ou des rues… ils prennent des formes beaucoup plus hybrides : des hôtels, des restaurants, des espaces de coworking, ou même des lieux touristiques.

Et si ces lieux prennent autant d’importance, c’est aussi parce qu’ils deviennent des points de rencontre entre des publics très différents : des locaux, des touristes, des professionnels… Du coup, le design d’espace a un rôle assez important, parce qu’il permet justement d’organiser cette cohabitation. Il faut rendre les lieux lisibles, accueillants, mais aussi suffisamment flexibles pour s’adapter à différents usages. Par exemple, un même espace peut être utilisé de manière très différente selon le moment de la journée ou selon les personnes qui l’occupent. Donc, notre rôle, finalement, c’est de créer des cadres qui permettent à ces usages de coexister, sans forcément entrer en conflit.

5. Les sources

K.T.R : Pour finir, une question sur « les sources » de l’habitabilité et de l’espace public. Nous, nous nous sommes fondés sur une lecture critique de Jürgen Habermas. Y a-t-il des références (designers et/ou architectes théoriciens, poètes, romanciers, cinéastes, etc.) qui accompagnent votre pratique du design ?

A.R : Dans ma pratique, je dirais que je m’inspire de plusieurs approches… Par exemple, je m’intéresse beaucoup au travail de Kelly Wearstler, notamment pour sa capacité à créer des univers très forts, très identitaires, mais qui restent quand même accessibles et vraiment pensés comme des expériences. Et puis, à côté de ça, je pense aussi à un architecte Japonais, Tadao Ando, dont le travail est très différent, mais tout aussi inspirant… surtout dans sa manière d’utiliser la lumière et de rester dans des formes assez simples, presque minimalistes, qui créent des espaces très apaisants, presque introspectifs. Et de manière générale, j’aime bien tout ce qui relève de pratiques assez minimalistes, où l’on va à l’essentiel.

6. Conclusion

K.T.R : Y a-t-il un point sur lequel vous souhaitez revenir ou ajouter ?

A.R : Peut-être… enfin, ce que je dirais surtout, c’est qu’aujourd’hui, concevoir un espace, ce n’est plus seulement une question de forme ou d’esthétique. C’est aussi, d’une certaine manière, prendre position sur la manière dont on souhaite habiter le monde.


  1. Kevin Tantelitiana Randriamanohisoa est étudiant en Master 2 « Design, Arts, Médias », promotion 2025-2026, à Paris 1 Panthéon-Sorbonne.