Jalons pour une histoire de la Biennale internationale design Saint-Étienne (6). Entretien avec matali crasset
Emilie Philippe, Marion Erdodi, Julianne Lavie, Eva Libran Perez

Propos recueillis par Emilie Philippe, Marion Erdodi, Julianne Lavie & Eva Libran Perez

matali crasset nait à Châlons-en-Champagne. En 1988 elle intègre Les Ateliers - ENSCI, à Paris. matali crasset travaille avec Denis Santachiara à Milan pendant six mois. La jeune designer travaillera avec Philippe Starck de 1993 à 1997 au sein de Thomson Multimédia et de son agence puis créera sa propre structure en 1998.

Emilie Philippe, Marion Erdodi, Julianne Lavie & Eva Libran Perez : matali crasset, vous êtes aujourd'hui une personnalité reconnue dans un domaine, le design, cependant, ce n'est pas le milieu dans lequel vous évoluez enfant. Pouvez-vous nous donner une définition ou pour le moins une idée de ce champ singulier au regard de votre expérience personnelle du design?

matali crasset : Le design est la discipline qui me permet d'intervenir dans des secteurs différents puisque personne ne sait vraiment ce dontil s'agit. Cela me donne l\'opportunité de travailler sur des objets comme de faire de l'architecture par exemple. Les limites un peu floues sont finalement un avantage. Pour autant, le fait que ces limites soient justement floues ne doit pas nous empêcher d'avoir une personnalité, une approche spécifique et reconnaissable que les gens aient envie de suivre.

E.P, M.E, J.L & E.L.P : Si le design aujourd'hui est si difficile à définir, est ce que c'était le cas lorsque vous rentrez aux Ateliers en 1988. Comment est née chez vous cette envie de la pratique du design?

m.c : Je viens d'un petit village, Normée. Il y a d'abord eu un processus pour comprendre qu'il fallait que je quitte ce village, que je n'étais pas dans le bon lieu. Donc je pars de plus en plus loin pour les études, et comme je n'avais personne dans mon entourage qui était créatif. Je suis issue d'une famille d'agriculteurs, ce n'est pas la même culture, je me suis longtemps interdite de faire ce métier. J'ai donc obtenu une licence et je me suis dit que j'allais essayer de rentrer dans une école de création. Je me suis renseignée et j'ai trouvé un journal qui parlait des Ateliers - ENSCI à l'époque - et à chaque fois que je le lisais je me disais que cette école avait été faite pour moi, comme sur-mesure. Ça a été quelque chose d'assez fort et j'ai su que si j'arrivai à entrer à l'ENSCI j'arriverai à être designer. J'ai passé le concours et je l'ai eu.

C'était aussi le seul endroit où on n'était pas spécialement obligé de savoir dessiner par exemple. Ce qui comptait c'était notre motivation et notre façon de voir le monde.

C'est un concours compliqué puisqu'il y a trois phases mais en même temps qui permettait à des profils complètement différents de rentrer. J'ai passé 4 ans à l'école mais j'aurais pu y rester 10 ans tellement on était bien!

E.P, M.E, J.L & E.L.P : Quand vous passez votre concours, que présentez vous ?

m.c : Je ne connaissais personne donc je ne savais même pas ce que voulais dire monter un portfolio. Il fallait faire un dossier, donc pendant 6 mois j'ai réalisé des "faux"projets. J'ai monté mon portfolio de cette manière. L'idée était de montrer que j'étais motivée. Il y avait par exemple beaucoup de photographies.

E.P, M.E, J.L & E.L.P : Cette approche pluridisciplinaire que vous revendiquez et qui vous est propre, c'est quelque chose que vous avez développé durant vos études?

m.c : J'ai étudié le design à l'ENSCI et j'ai beaucoup donc expérimenté dans les ateliers. Quand j'ai regardé mon portfolio je me suis demandée : « Mais qui va comprendre quelque chose ? ». Certains étudiants avaient une ligne directrice liée à l'esthétique. Cela permettait de lier leurs différents projets. Je n'ai pas voulu jouer ce jeu là. Je pensais que ce n'était pas suffisant ou plutôt, je souhaitais trouver quelque chose qui me ressemble et permette de me détacher de cette question purement formelle. Je me suis donc fait violence pour essayer de préparer un diplôme qui puisse être précurseur de mon futur travail.

Je l'ai appelé Trilogie Domestique. Il s'agissait de trois objets pour permettre une démonstration et non pas montrer un unique objet. C'est au cours de ce diplôme que j'ai articulé cette notion de « fonction ». Pour donner un exemple, il y avait une lumière qui s'appelait « Diffuseur de lumière d'image et de mémoire ». Je proposais une fonction principale : « donner de la lumière » qui se combinait avec une autre fonction. L'objet diffusait de la lumière et diffusait en même temps une image qui sollicitait notre mémoire. A rebours de ce qu'on nous apprenait à cette époque, l'idée d'une fonctionnalité bien résolue avec cet adage « un objet, une fonction », j'ai essayé de travailler sur des notions de besoins inconscients, des besoins secondaires dont on ne parlait jamais dans le design. Il ne s'agit pas de multifonctions, mais bien plutôt de l'idée qu'un objet peut aller au-delà de sa propre fonction, qu'il est plus généreux. C'est possible en parlant et en intégrant à l'objet des scénarii de vie. Ce sont des petits scénarios que je développe et que je propose. Je me base sur des rituels, sur nos habitudes. Nous mangeons, nous nous asseyions... plutôt que d'imaginer que seule la forme plait pour acheter l'objet, j'essaye de me baser sur ces rituels pour changer les choses autour de nous.

E.P, M.E, J.L & E.L.P : Votre pratique se base donc sur le scénario d'utilisation ?

m.c : C'est cette démonstration que je fais dans mon diplôme. Ensuite, j'ai beaucoup utilisé la technologie pour montrer qu'elle peut aussi nous servir à faire cela. C'est donc assez naturellement que je me suis ensuite tournée vers Philippe Starck pour travailler sur des projets multimédias.

E.P, M.E, J.L & E.L.P : Comment s'est justement passée pour vous la transition entre l'école et le monde du travail?

m.c : J'ai présenté mon diplôme et il a été sélectionné pour une exposition à la Triennale de Milan. Un fois là-bas j'ai cherché les personnes qui aurait pu penser et concevoir un tel objet. Il n'y en avait pas beaucoup, en fait un seul, Denis Santachiara. C'était alors quelqu'un de très peu connu dans le monde du design parce qu'il avait une vision artistique. Pour autant, il y avait des traits communs entre nos deux approches : comme moi, il aimait la technologie pour sa finalité poétique tout en y intégrant un côté magique auquel je n'adhérais pas ou peu. C'était la différence majeure entre nos deux conceptions du design. Il avait également une grande liberté d'action -- il s'autorisait la scénographie -- certainement parce qu'il était autodidacte. A mon retour en France après six mois, je suis allée présenter mon travail à Philippe Starck et la semaine d'après je rejoignais son studio. Ça s'est passé de manière assez fluide. Plutôt que de me demander comment trouver un emploi je me suis surtout interrogée avec qui je voulais vraiment travailler et partager. Même si l'époque a changé, il me semble que c'est toujours une manière de faire pertinente.

E.P, M.E, J.L & E.L.P : C'est un travail qui doit être compliqué pour une jeune diplômée de se mettre en avant face à des personnes qui sont déjà des grands noms dans le monde du design.

m.c : Oui. C'est pour ça que je me suis forcée à faire un projet beaucoup plus pragmatique et qui somme toutes était quand même assez expérimental parce que dans mon diplôme on me disait « Ecoute, on y comprend rien mais continue comme ça » [rires]. J'ai été globalement assez déçue mais quelque part c'était une bonne chose. Je présentais des objets transparents, ou l'on voyait à travers, qui dévoilaient leur fonctionnement, complètement à l'envers de ce qu'on pouvait faire à l'époque.

E.P, ME., J.L & E.L.P : Concernant la biennale du design de Saint Etienne. Vous avez participé à une biennale en 2006 puis en 2013, est-ce que c'est vous qui décidez de participer à cette biennale ? Et pourquoi choisir la Biennale de Saint-Etienne ?

m.c : Non, la biennale on vous y invite. Je ne vais jamais proposer mes "services". Je fais des efforts pour montrer mes productions mais comme ce que je fais est un peu « à côté », décalé, je ne démarche pas.

Saint-Etienne est un phénomène assez rare en fait. Qu'une ville décide comme cela de renaître grâce au design c'est assez encourageant pour les designers, non ? On se dit « Wow s'il y en avait plus! » On finit par voir le design au niveau politique, stratégique, comment le design peut être un outil pour changer une ville qui était basée sur une certaine industrie et qui doit se reconvertir.

C'est tout à fait ce qui arrive aujourd'hui, on a fait plein de mauvais choix, il va falloir qu'on se reconvertisse et rapidement. Et d'un seul coup quelqu'un a compris ça et a proposé que le développement de la ville, son identité, soit autour de cette reconversion, autour du design et je trouve que cela a été bien fait. A l'époque je sais qu'il y avait des designers qui assistaient aux réunions de quartier, ce n'était pas juste l'idée de faire un endroit où les designers se côtoient entre eux. La biennale est très visitée localement mais aussi Internationalement. Alors qu'à Paris une exposition sur le design ne suscite pas le même engouement populaire, c'est donc assez exceptionnel et intéressant pour un designer de participer à ça.

E.P, ME., J.L & E.L.P : Justement, parce que Saint-Etienne est une ville encre très ancrée dans son passé industriel, trouvez-vous que la biennale de Saint-Etienne est plus populaire que d'autres ? A t-elle réussi selon vous à rendre accessible le design à sa population ou bien avez-vous l'impression que la Biennale reste réservée à un public déjà sensibilisé à votre métier?

m.c : La Biennale de Saint-Etienne est populaire puisqu'elle est dans une ville moyenne. A Paris il y a beaucoup d'offre culturelle mais il n'y a pas un lieu qui montre uniquement du design. Saint-Etienne s'est munie de quelque chose qui n'existait pas à Paris. Il y a de temps en temps des expositions mais il n'y a pas un lieu défini pour le design. On ne se bat pas non plus pour ça, on devrait être tous en train de réclamer cela constamment. Mais on est chacun dans nos agences, nos studios et on se bat déjà pour faire exister nos petites structures. On n'aime pas trop que ce soit figé, ce n'est pas une corporation le monde du design.

E.P, ME., J.L & E.L.P : Comment décidez-vous des travaux que vous exposez pour la cinquième édition de la biennale?

m.c : Pour cette biennale le thème était la cohabitation. Ce n'était pas dans mes projets, mais Elsa Frances m'avait demandé de proposer une exposition. L'idée était de montrer une variété de démarches différentes. Je n'aime pas me concentrer, proposer une seule thématique. Il fallait donc trouver le lien qui puisse permettre de tout rassembler. C'était là toute la difficulté. J'ai fait comme mes autres projets habituellement. Il y avait différents types de cohabitations, la cohabitation dans la maison, dans la ville et dans le monde. L'exposition était donc circulaire et on entrait dans ces cercles pour visiter les différents projets. Il y avait d'importants projets sociaux et des projets qui commençaient à émerger au niveau de l\'écologie. Je ne voulais pas mettre l'accent sur l'un ou l'autre mais montrer que ça cohabite et que c'est ça la richesse du design.

E.P, ME., J.L & E.L.P : La cinquième édition de la Biennale de Saint-Etienne correspond à l'année 2006. A cette époque, il est encore autorisé de fumer dans des lieux clos, le tri sélectif des déchets et l'écologie sont encore trop peu présents dans nos sociétés. Comment vous vient alors si tôt de questionner le vivre ensemble alors que c'est encore aujourd'hui difficile à transmettre ?

m.c : C'est une de mes préoccupations principales la cohabitation, quand on regarde les projets que j'ai fait, même si ça n'a pas toujours été mon intention, je reviens souvent au vivre ensemble. C'est quelque chose qui m'habite, je ne dessine pas pour la forme mais pour ce que l'objet est capable de donner aux gens. C'est une quête d'émancipation. C'est-à-dire se sentir libre à la maison, pouvoir bouger, entreprendre des choses, ramener l'hospitalité.

E.P, ME., J.L & E.L.P : Quelle est donc votre vision de la cohabitation ?

m.c : Elle est multiple, pour être pragmatique j'ai cette intuition de dire que si on n\'est pas à l'aise à la maison pour changer les codes, choisir ses couleurs, prendre la main sur son environnement proche alors on ne va pas être capable de le faire plus loin. La notion de cocon, des années 80 pour la maison, c'est quelque chose qui me gênait et que je n'arrivais pas à articuler. Je me suis aperçu qu\'un cocon est quelque chose qui enferme et donc on était devenu trop confortable et ce confort faisait en sorte qu'on allait plus parler au voisin. C'était une notion de repli plutôt que d'ouverture. C'est avec des notions comme ça, qui sont apparues petit à petit, que la cohabitation est devenue quelque chose d'évident projet après projet.

E.P, ME., J.L & E.L.P : En 2013 le thème de la biennale était L'empathie ou l'expérience de l'autre. Thème qui n'est pas sans évoquer cet esprit de cohabitions entre les êtres qui vous préoccupe déjà.

Vous avez, pour ce thème-là, créé des meubles et des objets qui permettent de produire sa propre énergie et que vous appelez nano-ordinaire. Quelle a été votre démarche pour ce projet ?

m.c : Nano-ordinaire c'est une phrase de Georges Perec. J'ai beaucoup travaillé dans l'électronique, la technologie. J'ai toujours eu l'habitude de faire des recherches dans ces domaines et ça faisait quelque temps que je n'avais pas eu l'occasion de le faire. J'aime faire ces recherches quand on me demande de faire une exposition. Je n'aime pas montrer simplement des objets que je réalise. Je ne crée pas des objets destinés à être exposés dans des musées comme dans un magasin. Je voulais me questionner sur l'idée d'avoir perdu le contrôle sur l'énergie. C'est trop facile d'appuyer sur un bouton et avoir de l'énergie qui arrive sans penser à l'impact au niveau mondial de ce simple geste. Je voulais donc voir s\'il y avait des hypothèses possibles pour la production de mini-énergies sur place, plutôt que de la transporter. Devenir autonome sur certaines fonctions mais évidemment pas de manière globale car c'est utopique. Mais ce serait déjà admirable de mettre en place des petits centres de productions. En fait, remettre en cause cette histoire de dépendance de l'énergie. Aujourd'hui il est facile d'imaginer sans difficulté ce que cela peut donner. Il existe déjà des sources d'énergie alternative mais ici l'idée était plutôt de regarder dans le quotidien, dans tous ces gestes qui pouvaient potentiellement générer de l'énergie. Et savoir comment les redistribuer immédiatement. Dans cette question le plus compliquer est de la stocker. Donc il faut tout de suite lui trouver un usage. Selon moi, le meilleur exemple est notre phase de sommeil. Nous générons de l'énergie. Il serait pertinent d\'essayer de la collecter : plutôt qu'une couverture chauffante qui consomme de l'énergie pour nous donner de la chaleur comme dans les années 70, l'idée serait d'avoir une couverture capable de récolter cette même chaleur afin d'alimenter un réveil à côté, un petit objet, ou recharger notre portable pendant la nuit. Ce sont des toutes petites choses faisables car les technologies existent. Ce projet avait pour but de redonner cette conscience de l'énergie et dire qu'il faut arrêté d'être dépendant, il faut passer à un autre état d'esprit.

E.P, ME., J.L & E.L.P : Travailler dans l'électronique avec Phiippe Starck a donc été très utile?

m.c : Oui mais tout le monde peut faire des recherches dans ces domaines-là. En plus j'ai fait ce projet avec un ami Paul-Louis Meunier qui était ingénieur chez Thomson multimédia. Il était mon conseiller scientifique. C'était une façon de se retrouver car j'avais beaucoup aimé collaborer avec lui. C'est quelqu'un qui adorait collaborer avec le design. Il trouvait que dans sa section, recherche et développement, c'était un peu compliqué et lorsque le design est arrivé avec Philippe Starck chez Thomson multimédia il a saisi cette opportunité énorme de mettre ensemble les chercheurs et le design. C'est quelqu'un que j'apprécie beaucoup donc je l'ai embarqué dans l'affaire et on a fait l'exposition ensemble. Je l'ai rencontré car on travaillait dans la même entreprise sinon c'est compliqué de trouver un chercheur voulant travailler avec des designers, il y en a très peu [rires].

E.P, ME., J.L & E.L.P : Comment ce projet ambitieux et alors innovant a été accueilli dans une ville comme Saint-Etienne ?

m.c : Je ne sais pas, je n'ai pas eu trop de nouvelles. Je l\'ai vu en faisant visiter les gens que je connaissais mais je n'ai pas eu trop de retours. Mais j'ai beaucoup aimé la formalisation du projet car j'ai essayé d'être très didactique. Et le cadre de la maison en elle-même était très intéressant, l'idée était de faire une journée particulière, comme dans un film, on part à 8h on fait une action, on commence avec la couverture chauffante, on voulait avoir un certain nombre d'activités qui se déroulent au long de la journée pour montrer que c'est un peu la même chose qu'une journée habituelle, les mêmes rituels humains. C'est là que s'inscrit le vécu et c'est aussi autour de ça qu'on peut parler de cette énergie et montrer que c'est quelque chose de très concret.

E.P, ME., J.L & E.L.P : Qu'est ce que la participation a ces deux éditions de la biennale vous ont apportés? Est-ce que vous y participeriez à nouveau ?

m.c : Oui volontiers, j'aime beaucoup faire des expositions car c'est un moment ou on doit faire de la recherche et je n'ai pas le temps d'en faire en temps normal. Je pense qu'il y a une espèce de reconnaissance, par ce qu'on n'est pas là simplement pour faire la scénographie, on réfléchit à la thématique, pour moi la deuxième fois c'était une exposition de moins grande envergure que la première. C'est intéressant car on sort un petit peu de sa zone de confort,.

E.P, ME., J.L & E.L.P : Notamment avec le projet Vino Sospeso de la cité du vin de Bordeaux, vous travaillez aussi le verre, qui est un matériau encore très artisanal. Comment s'est déroulé ce projet pour vous, designer industrielle ?

m.c : J'aime bien faire des recherches et des expérimentations avec le verre, c'est un système différent. Par exemple pour le projet que j'ai réalisé à la cité du vin, au début j'étais dans le conseil pour orienter le projet, savoir ce qu'il fallait faire en terme de design dans le projet et une exposition qui tournerait autour du verre et du design et moi je leur ai simplement dit qu'il faut arrêter que les musées montrent des choses simplement, il faut aussi agir, sortir du musée et faire des choses locales. C'est comme ça que vous arrivez à intéresser les gens au design. Dans ce sens, je pense que les musées ont la responsabilité aujourd'hui de sortir de leurs propres lieux d'exposition pour aller au devant des territoires. Pour Bordeaux, ils ne savaient pas trop comment faire. Ils m'ont donc proposé de collaborer sur le thème du vin. J'étais d'accord à la seule condition qu'on parle du vin en biodynamie car le domaine viticole du bordelais est quand même le champion de la consommation de pesticides. Je voulais faire partager cette expérience de la bidoynamie aux autres. J'ai donc pris ce projet un peu comme prétexte. Le projet a pris de l'ampleur et ils ont fait un film qui présentait l'engagement, le pourquoi du comment. Derrière tout ça il y a aussi l'idée que les jeunes viticulteurs prennent autant de risques que le jeune verrier qui va apprendre à souffler le verre, ces gens là ont presque les mêmes valeurs. Cela montre qu'il y a des gens qui s'engagent et font des choix.

E.P, ME., J.L & E.L.P : L'on dit souvent que le design c'est dessiner un dessein mais vous disiez avoir été agréablement surprise que l'ENSCI n'accorde que peu d'importance au dessin. Votre approche personnelle de votre pratique ne concerne donc que très peu le fait de dessiner ?

m.c : Oui, c'est rarement dessiner. C'est d'abord penser et c'est ça qu'on ne comprend pas. On a l'impression qu'on dessine, par exemple à chaque fois qu'on vient faire des reportages chez moi, on me demande de dessiner à un moment donné pour me photographier. Non, ce n'est pas ça le métier, c'est de penser mais ils ne savent pas exactement comment me prendre en train de penser. Ce sont des mauvaises représentations.

E.P, ME., J.L & E.L.P : Est-ce qu'il y a un projet sur lequel vous avez pris plus de plaisir à travailler qu'un autre?

m.c : Non, cependant je collabore depuis des années avec deux partenaires avec qui on a fait des lieux d'hospitalités, c'est un projet que j'aime beaucoup la ferme HI.bride; C'est une hospitalité à la ferme, on va donc accompagner les gens dans ce lieu, pour comprendre un peu toutes les interactions du vivant. Les interactions du vivant ça peut être les humains, les animaux, tout le monde est embarqué sur la même parcelle et voyons comment les choses se passent.

E.P, ME., J.L & E.L.P : Et être une femme en design, est-ce que pour vous ça a été compliqué ?

m.c : Pour moi ça n'a pas été compliqué du tout. Je ne me posais pas la question de savoir si j'étais femme ou homme, j'étais plutôt dans cette idée qu'il faut que j'arrive à rentrer dans ce milieu et que j'arrive à acquérir une culture que je n'ai pas. Ça m'a fait peut-être oublier.

Chez Philippe Starck avec Thomson multimedia on était dans un milieu d'ingénieurs. Avec la technologie, on était dans un endroit qui est très excluant. On a sûrement dû me faire des remarques, mais je n'ai jamais fait attention à ça et j\'essaie toujours dans un projet de montrer que suis là pour le projet et pas pour le pouvoir. J'ai un système de fonctionnement où j\'ai toujours établi cette idée de faire \"le pas de côté\", de travailler sur des petites échelles, de ne pas travailler sur des choses à grande échelle. Je vais collaborer dans des cercles où les personnes sont quand même des humains plutôt intéressants et qui sont forcément intéressés par le fait de casser le patriarcat.

E.P, ME., J.L & E.L.P : Philippe Starck et vous êtes considérés comme des précurseurs. Êtes-vous d'accord avec cela?

m.c : Je ne sais pas, chacun à sa façon peut-être. En tout cas, c'est quelqu'un qui aime bien aller en avant. Moi j\'aime bien me remettre en cause parce que c'est aussi un métier qui nous remet en cause et on essaie sans arrêt d'avancer. Aujourd'hui, je pense qu'il y a une vraie légitimité du design, il y a plein de choses aussi à réinventer. J'espère que pour ce métier on ne va pas manquer le moment qui est opportun pour qu'il devienne un métier qui aide à faire cette transition. Moi c'est ce qu'on me dit souvent mais en réalité on voit que dans pleins de projets il n'y a pas de designers.