Professeure des universités à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, membre de l’institut de recherche ACTE. Elle a récemment publié À l’écoute du design, une théorie critique, Bagnolet, L’Échappée belle, coll. Portes, 2025.
Résumé
Ce Dossier thématique présente deux grande parties. Certains textes sollicitent des théories ou des pensées critiques du design pour poser et instruire, à leur manière, les problèmes éthiques et épistémologiques de ce champ. D'autres articles s'intéressent à la façon dont des théories peuvent être traduites de façon sensibles pour gagner une audience plus large. Ensemble, ils enrichissent le séminaire Vers une théorie critique du design qui, depuis quelques années, s'élabore au regard de l'École de Francfort.
Abstract
This Thematic issue has two parts. Some texts draw on theories or critical thinking about design to pose and explore, in their own way, the ethical and epistemological problems of this field. Other articles focus on how theories can be translated in a sensitive way to reach a wider audience. Together, they enrich the seminar Towards a Critical Theory of Design, which has been developing for several years in light of the Frankfurt School.
Introduction
Ce Dossier thématique résulte de la version augmentée, pourrions-nous dire, de deux journées d'étude conclusives du séminaire de recherche Vers une théorie crtiique du design qui se sont tenues en juin 2024 et juin 2025. Dans un premier volet, les textes composant ce dossier s’intéressent aux théories et pensées critiques du design dont ils concourent à éclairer deux problèmes majeurs. En effet, chacun à sa façon explique soit le dévoiement éthique du design qui, parfois, se détourne de l’habitabilité du monde pour concevoir des gadgets ou, à l’opposé, des artefacts de luxe ; soit la difficulté épistémologique inhérente à un émiettement des connaissances, à une théorisation qui, opérée par des disciplines scientifiques telles que l’histoire, la sociologie, etc., demeure extérieure à la pratique.
Dans un second volet, d’autres textes s’attachent à la manière dont des théories peuvent être traduites de manière sensible de manière à toucher un public dépassant le cercle académique et professionnel du design. Ensemble, ils enrichissent le séminaire Vers une théorie critique du design qui, année après année, élabore une théorie critique du design1.
Dans cette présentation, nous tentons de mettre en lumière les apports comme la suite à donner aux contributions.
1. Apports aux théories et pensées critiques du design
1.1 Éthique
Après s’être confrontée à la question de la responsabilité, plus largement de l'éthique dans la pratique du design, au pôle « concepteur » du projet, Karen Brunel s'attache au pôle « récepteur », à la manière dont la prise en compte d’autrui s’avère difficultueuse tant cet « autrui » relève d’un agrégat d’individus aux valeurs hétérogènes, ou de groupes sociaux dont les intérêts divergent. Comment, face à cette réalité de l’action projectuelle, des designers peuvent-ils agir de façon partagée et inclusive ? Intéressée par le pragmatisme et la sociologie, elle surmonte l’obstacle en se référant à Roberto Frega qui, en s’inspirant de John Dewey, soutient que l’éthique consiste modestement en « une forme de régulation » visant « l’autoréalisation individuelle dans le cadre d’une coordination et d’une coopération sociale2 ». Elle pose ainsi les bases d’une éthique de la réception dans le champ du design.
Christian Perrin part plutôt d’une réflexion générale sur l’éthique pour repenser la manière dont le design se positionne3. En s’appuyant sur la théorie de la résonance d’Hartmut Rosa et les travaux sur la reconnaissance d’Axel Honneth, il établit ce que recouvre une éthique « dés-égocentrée, dés-ethnocentrée et dés-anthropocentrée ». Puis il montre que la première engendre le design collaboratif, tandis que la seconde féconde le design décolonial ou le design social, tandis que la troisième concerne l’écodesign soucieux d’agir dans le respect des humains et des non-humains. Le problème éthique du design devient alors celui de cette triplicité, dans la mesure où ces trois approches ne sont pas dépourvues de frictions. En effet, se décentrer de soi suffit-il à surmonter son appartenance ethnique, voire à dépasser les intérêts propres à notre espèce pour envisager ceux des non-humains ? C’est alors que notre auteur défend l’unité critique d’une éthique envisagée comme « imminente », en prise avec la profession qu’elle saisit à l’aune de l’historicité du design.
Un troisième apport aux questions éthiques s’opère à partir d’un cas d’étude. En analysant d’un point de vue critique le design de mobilier urbain, et plus précisément l’intention qui préside au design des bancs publics d’Angoulême, Chalon-sur-Saône, Paris et Montréal, Joffrey Paillard montre que ce type d’équipement demeure tiraillé entre les intérêts de ceux qui prônent une forme d’hospitalité — il faut que les vieilles personnes puissent se reposer lors de leur promenade, ou quand elles vont faire leurs courses, que les SDF et les plus démunis ne soient pas condamnés à s’asseoir à même le sol — et les intérêts de ceux qui défendent leur droit au calme et à la sécurité4. En mobilisant des géographes proches de la revue du M.A.U.S.S5. — Guillaume Lebon, par exemple — et la philosophie — Henri Lefebvre et Michel Foucault — il met au point une « méthodologie critique de terrain » et démontre, entretiens et cartes à l’appui, que le point de vue sécuritaire préside au projet de bancs qui participent de l’ « in.hospitalité » des villes et relèguent le design hors de l’éthique. Ce faisant, il témoigne du problème éthique du design, c’est-à-dire de l’importance d’une éthique de la responsabilité et de l’intérêt d’un éthique imminente, dès lors que le design agit contre le respect et la bienveillance dues aux plus vulnérables. Nous pouvons en outre noter qu’en mettant l’accent sur la méthodologie employée dans ses travaux, le texte de Joffrey Paillard articule également question éthique et question épistémologique, soit les deux questions qui ont motivé notre théorie critique du design à l’origine.
1.2 Épistémologie
Le texte de Gwenaëlle Bertrand, qui interroge l’intérêt des théories critiques pour le design, et développe ainsi un propos plus directement épistémologique, part néanmoins de la dimension éthique du design et des projets6. En effet, elle montre tout d’abord qu’en concevant des projets inachevés, faisant place à un « vide artefactuel », ou en suspendant la simple manipulation des objets de notre quotidien pour nous intéresser à leur signification, le design et ses productions offrent la possibilité de réfléchir de manière critique aux usages des artefacts et aux valeurs éthiques qui président à leur réalisation. Puis, en situant sa réflexion au carrefour de la philosophie des techniques — Pierre-Damien Huyghe, Vincent Beaubois — et de l’École de Francfort, elle souligne que l’intérêt de ces théories tient à leur dimension critique qui, seule, permet de dépasser l’aporie entre design socialement engagé, réputé éthique, et pratiques industrielles, supposées dépourvues d’engagement moral. En somme, elle articule nos deux questions autour d’une critique éthique (niveau 1) et d’une critique épistémologique (niveau 2). Et c’est là un apport décisif à la question épistémologique qui nous intéresse.
Le mouvement qui va de l’éthique à l’épistémologie est également présent dans le texte que Jérémie Elalouf consacre à la valeur dans la mesure où, alors même que ce dernier terme recouvre une acception morale, notre auteur décide de mettre au jour ses enjeux disciplinaires7. Pour établir si le design est réductible à sa valeur marchande — autrement dit, s’il demeure éthique —, il s’agit de comprendre, d’après lui, si la valeur d’un artefact est inhérente à l’artefact, provient de ses qualités intrinsèques, auquel cas on s’attache à la manière dont il est produit, au travail qu’il a nécessité, ou si la valeur dépend du contexte et de la manière dont il est perçu, auquel cas on s’intéresse à la commercialisation de l’objet, aux conditions dans lesquelles il est échangé. Du coup, la réponse à la posture éthique est subordonnée à la comparaison entre les théories critiques issues d’une réinterprétation de Karl Marx — notamment par Moishe Postone — et celles fondées sur l’analyse des mondes marchands — entre autres développées par Luc Boltanski et Arnaud Esquerre. Notre auteur en conclut que, pour être à la hauteur de ses prétentions éthiques, le design doit dépasser les analyses développées par les pionniers de l’École de Francfort en cherchant, du côté de l’anthropologie anarchiste — de David Graeber, par exemple — une conception non marchande de la valeur. En se faisant critique de la critique critique — et un peu marxiste malgré lui — notre auteur contribue ainsi aux niveaux 1 et 2 de la critique sise, pour le champ du design, à l’articulation de l’éthique et de l’épistémologie.
Dans un effet de symétrie au traitement de la question éthique, c’est un cas d’étude qui constitue un troisième apport aux problèmes épistémologiques inhérents au design. Confronté à la nécessité d’élaborer un cours intitulé « Re-thinking design », pour l’académie d’Eindhoven (Pays-Bas), Maxime Benvenuto reformule le problème éthique et épistémologique à sa façon8. Il rattache en effet nos deux questions à la décadence pratique, historique et plus largement théorique qui, dans les années 90, a été prêtée au design par Adam Richardson, Clive Dilnot et Cherryl Buckley, pour mieux s’étonner de la survivance de ce champ. Puis, en s’interrogeant sur ce qui relève d’un déni, ou d’un oubli relatif à cette mort annoncée, notre auteur développe un regard critique sur une histoire européocentrée du design. En s’appuyant sur des théoriciens qu’il rattache aux études décoloniales — Walter Mignolo et Rolando Vázquez, par exemple — il déconstruit d’un même geste la pratique du design, son enseignement professionnel et sa théorisation qui ont en commun d’avoir réduit au silence des manières de faire, d’apprendre et de penser le design dès lors qu’elles n’étaient pas conformes aux discours fonctionnalistes et impérialistes des origines. Là encore, cette analyse s’inscrit dans l’articulation critique des problèmes éthiques et épistémologiques que pose, à quelque niveau qu’on le considère, le design. Mais, de façon originale, cette contribution pointe l’apport des pensées critiques dès lors qu’elles innervent les critiques que l’on peut formuler à l’encontre des théories critiques dont tous les autres textes font état.
2. Suites à donner
2.1 Traductions sensibles
Il ressort enfin de la contribution de Maxime Benvenuto un intérêt partagé par Clara Huynh-Tan9. Pour ne pas dispenser un cours qui nierait à son tour l’apport des études décoloniales à l’histoire, il imagine de faire réaliser à ses étudiants des marionnettes et des pièces de théâtre qui donneraient corps et voix aux figures invisibilisées du design. Les étudiants s’emparent de la proposition avec intelligence et humour : ils réalisent ce que, dans notre théorie critique du design, nous appelons une « traduction sensible » d’une histoire critique de l’histoire de design. En effet, loin de simplement illustrer un propos, le vulgariser ou l’évoquer, ce théâtre de marionnettes consiste en un procédé par lequel on fait passer un contenu (une question, un concept, une explication, etc.) d’un registre de la langue à un autre registre de signes (typographiques, imagés, sonores…) pour sensibiliser à un propos théorique — historique, en l’occurrence — et susciter un jugement éclairé.
De son côté, Clara Huynh-Tan propose aux designers graphiques de créer des fanzines pour retrouver une approche éthique de leur métier, loin des logiques de marché qui parasite l’édition mainstream, et pour se familiariser avec l’écriture de textes théoriques, loin de disciplines scientifiques qui, pour éprouvées qu’elles soient, demeurent souvent étrangères au design. En s’appuyant sur les travaux de Stephen Duncombe, Samuel Étienne et Alison Piepmeier, notre autrice fait le pari que les fanzines participeraient d’une véritable émancipation éthique et épistémologique.
Pour différents qu’ils soient, ces deux recours à des traductions sensibles montrent tout l’intérêt du procédé. Ces dernières visent à capter l’attention des designers et, au-delà, à susciter l’intérêt d’un public sensible au design sans pour autant être expert, leur objectif étant de susciter l’émotion afin de former un jugement instruit par la théorie. Il nous est donc apparu que notre théorisation critique du design se devait d’analyser plus avant le procédé à l’œuvre dans ce type de traduction afin d’étendre sa réception au-delà du cercle des experts. À l’échelle théorique qui est la nôtre, il s’agit de nous inscrire dans un processus déjà amorcé en sciences humaines et sociales. L’anthropologie de Philippe Descola a essaimé grâce aux romans graphiques d’Alessandro Pignocchi, de même que la sociologie de Bruno Latour a gagné en audience en s’exprimant sous la forme de théâtre performance, avec la complicité de Frédérique Aït Touati, en retravaillant le format cartographique, à l’aide d’Alexandra Arènes et d’Axelle Grégoire, ou en se donnant sous la forme d’expositions au Zentrum für Kunst und Medien de Karlsruhe10.
2.2 Commun critique
Cette analyse et ce recours aux traductions sensibles participent de ce que nous appelons « les petites questions », c’est-à-dire des idées ou des interrogations qui, parce qu’elles surgissent au détour d’un développement de notre théorie critique du design, n’en demeurent pas moins intéressantes. C’est à l’occasion d’une des journées d’étude que, en conclusion de notre séminaire, une autre petite question a émergé. Nous pensons à la notion de « commun critique » en design. Nous sommes persuadée qu’une « authentique » journée d’étude doit réellement permettre la mise en commun des idées, des méthodes d’investigation, des références, etc., et faire en sorte que les participants s’autorisent à livrer au public des notions ou des questions non-stabilisées. L’expression « commun critique » résume l’état d’esprit selon lequel l’élément partagé et soumis à la discussion compte plus que la question de savoir qui est l’auteur de la bonne ou de la mauvaise trouvaille. Nous cherchons à faire évoluer le format des rencontres universitaires en abolissant l’obsession de l’auteur brillant devant ses pairs grâce à une idée bien façonnée, en mettant entre parenthèses le primat de la propriété intellectuelle des idées... C’est alors que, devant une proposition quelque peu embrouillée, une de nos collègues a formulé sans détour la question suivante : « c’est quoi, un commun critique ? ». La suite à donner réside par conséquent aussi dans le traitement de cette petite question-là.
3. Précisions avant lecture du volet 1
Au-delà du propos et des suites à donner, nous voudrions encourager la lecture de tous les textes de ce premier volet en formulant trois précisions.
L’unité de leur apport ne réside pas dans les références dont ils s’autorisent. Le recours à la philosophie sociale de l’École de Francfort paraît inévitable : d’une part, en raison de la pérennité d’une école de pensée qui, depuis sa fondation en 1923, s’est toujours autocritiquée, au point d’en être aujourd’hui à la cinquième génération de chercheurs ; d’autre part, parce qu’en mêlant théorisation et enquête de terrain, sa méthodologie est bien adaptée à la théorisation critique du design. Néanmoins, cette source est loin d’être hégémonique, et c’est heureux. Des références venues d’autres aires géographiques et culturelles, notamment des pensées critiques, éclairent des angles morts de ce courant et, d’un même geste, ceux de notre théorie critique du design.
L’unité que les textes du volet 1 mettent en lumière tient à la critique, au parti pris critique des théories conviées. En effet, pour la majorité d’entre eux, c’est à partir de la critique que s’articulent les analyses des problèmes éthiques et épistémologiques qui ont motivé notre théorie critique du design. C’est en ce point qu’une seconde précision est nécessaire. Cette position critique ne signifie pas que les auteurs réduisent la critique au processus réflexif à l’œuvre dans un projet en train de se faire, ou à l’examen rétrospectif d’une pratique qui cherche à s’amender. Chacun à sa manière cherche à apporter une réponse positive aux analyses qu’il développe, la critique se faisant ainsi propositionnelle, ce qui est fondamental pour la théorie critique du design que nous élaborons. Cette issue propositionnelle de la critique peut relever d’un procédé — le recours à des traductions sensibles, par exemple — ou, pour notre théorie critique, de l’ordre d’un horizon politique qui fait encore défaut à l’éthique inhérente au design, ou de l’ordre de la constitution d’un commun critique en forme de tiers-lieu pour la recherche.
Notre troisième précision tient à l’articulation entre théories et pensées critiques, ainsi qu’au statut de notre propre contribution au présent dossier thématique. Esquissée à propos des études décoloniales, comme nous l’avons énoncé, il nous apparaît opportun de la développer plus avant cette articulation. Le texte que nous proposons à la lecture a donc pour objectif de mieux identifier comment théories et pensées critiques s’articulent ; il tient également lieu de conclusion au volet 1.
4. Apports à la notion de traduction sensible
Le second volet de ce Dossier thématique prolonge, d’une certaine manière, les premiers textes, puisqu’il est consacré aux « traductions sensibles » que les articles tâchent d’analyser. Pour y parvenir, ils s’interrogent à propos de traductions sensibles existantes, ou mettent en œuvre des traductions sensibles que nous pourrions qualifier de « classiques » ou de « pionnières ».
4.1 À propos d’un catalogue de Philippe Starck
Dans sa contribution, Florine Barnet s’interroge sur la nature du catalogue, ou plutôt du « non-catalogue », que Philippe Starck a composé pour La Redoute11. Elle met en lumière l’intérêt que le designer accorde à l’environnement, et pose ainsi la question de savoir si, à sa manière, il ne participerait pas d’une traduction sensible de la théorie du design énoncée par Tomás Maldonado, ou s’il ne s’agit pas d’une « ruse » de designer, traduisant ainsi le travers que Vilém Flusser avait dénoncé en son temps.
4.2 Un format classique, et deux autres un peu moins classiques
Consacré à une exposition imaginaire de traductions sensibles de la théorie critique du design imaginées par des étudiants du master 2 Design, Arts, Médias, notre propre texte met en lumière les ressorts du récit fictionnel sur lequel repose une telle « méta-traduction sensible », au demeurant classique. De notre point de vue, c’est le pouvoir critique de l’imagination dont il est ici question, de sa capacité à déployer de nouveaux possibles pour la réalité, de la manière dont elle concourt à une première maîtrise et transformation du monde via l’action12.
Dans une sorte de transition vers des formats plus inédits, Margaux Moussinet compare la manière dont un schéma de définition, un objet thèse et une installation participative sont susceptibles d’opérer ce type de traductions à propos du concept d’opacité typographique13 qui est au cœur de ses travaux.
Quant à Camille Mançon, elle transpose à une maquette la métaphore bien connue de la maison grâce à laquelle Claude Lévi-Strauss rend compte des différences entre ethnographie, ethnologie et anthropologie. Elle interroge plus précisément la capacité des représentations architecturales à traduire métaphoriquement les correspondances existant entre le design et l’anthropologie14.
4.3 Des formats inédits
Pour les formats inédits, citons tout d’abord l’article où Maryam Alikhani interroge la capacité des dispositifs issus du design graphique pour traduire de manière sensible des concepts thérapeutiques liés à l’autisme. C’est à ce propos qu’elle met en œuvre, teste et analyse la portée du projet nommé BuildTogether15.
Dans un tout autre registre que le soin, même si l’attention prêtée à autrui anime son article comme celui dont nous venons de faire état, Margot Laudoux se fonde sur les travaux de Hartmut Rosa et se demande si le design participatif contribue à restaurer une relation vivante au monde, fondée sur la résonance plutôt que sur la maîtrise. C’est ainsi qu’elle mobilise « l’inter-carte », une forme sensible de cartographie qu’elle a imaginée et testée auprès de migrants, afin de leur permettre d’exprimer leur expérience de vie16.
D’autres articles s’ancrent, de façon plus spécifique encore, ce que nous appelons la théorie critique du design. Manon Flacher cherche à traduire de façon sensible la complicité du design dans le retrait du monde cher à Hartmut Rosa. Elle défend l’idée que qu’une traduction « horrifique » de ce recul énigmatique, éclairée par une lecture critique de la mode outdoor, peut s’incarner en mobilisant une « creepypasta» de son invention17.
De son côté, Emilie Huc se demande comment le jeu peut être requis dans le cadre d’une traduction sensible de la théorie critique du design et, notamment de ses concepts théoriques. En créant le jeu « ABCDesign », elle montre que ce dernier constitue un support d’apprentissage la fois sensible, suscitant l’émotion, et expérientiel, fondé sur la pratique, afin de favoriser l’éducation au design18.
Quant à Maxime Benvenuto et Pete Fung, ils font état de la manière dont une frise géante offerte à leurs collègues de l’École du design d’Eindhoven a permis de mettre au jour l’histoire, voire les histoires plurielles de cette institution. En se fondant sur ce workshop, ils analysent la manière dont cette traduction sensible participe de la théorie critique du design et s’en éloigne pour ouvrir d’autres horizons critiques19.
Enfin, nous laisserons les lecteurs de ce second volet de notre dossier thématique en compagnie d’un tout autre format inédit, à savoir une nouvelle20. À travers son texte, qui met en scène des personnages au sein d’une fête, et qui prend son essor avec une conversation sur la valeur d’un bouteille de vin comparée à d’autres boissons festives, Jérémie Elalouf traduit la théorie critique de la valeur de la marchandise dans le champ du design.
4.4 Précisions avant lecture du volet 2
Nous espérons premièrement que, là encore, nos lecteurs parcourront la totalité des textes. En effet, ces traductions sensibles ne relèvent pas toutes du même domaine du design ou de domaines proches du design. Elles mobilisent de ce fait des savoir-faire divers relatifs à la graphie, à l’image, au maquettage, etc. et certaines empruntent leur savoir-faire à un champ extérieur au design, comme c’est le cas pour la littérature. Il y a donc à parier que ce volet 2 de notre dossier, pour riche qu’il soit, est loin d’être exhaustif. Dès lors, nous nous prenons à imaginer que, à la fin de leur lecture nos lecteurs en mobilisent projettent d’autres...
Mais ce souhait est peut-être présomptueux, car il suppose que les traductions sensibles fonctionnent au point d’essaimer chez d’autres personnes soucieuse de théorie(s) du design. Il manque en effet souvent à tester ces traductions afin de se prononcer sur leur capacité à éduquer au design.
Là encore, disons-le sans détour et concluons sur cette limite : affaire à suivre !
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Les notes du séminaire sont accessibles sur HAL - Archive ouverte : https://cv.hal.science/catherine-chomarat-ruiz, consultée le 1er juin 2026. On peut aussi se reporter à Catherine Chomarat-Ruiz, À l’écoute du design, une théorie critique, Bagnolet, l’Échappée belle, coll. Portes, 2025. ↩
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Karen BRUNEL, Penser l’autre. Quelles pistes pour envisager la question d’autrui dans le design? ↩
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Christian PERRIN, Résonance et/ou reconnaissance. Quelle éthique pour le design? ↩
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Joffrey PAILLARD, Mise en récit des bancs publics dans l’espace public : pour une méthodologie de design critique. ↩
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M.A.U.S.S. signifie Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales. Cf. https://www.revuedumauss.com.fr/Pages/APROP.html, consulté le 1er février 2025. ↩
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Gwenaëlle BERTRAND, L’Épaisseur du design : entre théories critiques, usages et relations. ↩
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Jérémie ELALOUF, Le design et la valeur. ↩
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Maxime BENVENUTO, Désépingler le design. ↩
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Clara HUYNH-TAN, Le fanzine : un doux remède au design ? ↩
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DESCOLA Philippe, Alessandro PIGNOCCHI, Ethnographies des mondes à venir, Paris, Seuil, Coll. Anthropocène, 2022 : voir, par exemple, p. 25 et suivantes, sur le concept de « symétrisation ». Le théâtre non anthropocentré et la performance ont été requis par Frédérique AÏT-TOUATI et Bruno LATOUR dans un projet nommé Gaïa Global Circus (2010-2013). Le tout a donné lieu à une publication sous le titre : Trilogie terrestre, Montreuil, B42, 2022. Voir également, sur les cartes traduisant des « points de vie » et non plus des « points de vue », Frédérique AÏT-TOUATI, Alexandra ARÈNES et Axelle GREGOIRE, Terra Forma, Montreuil, éditions B42, 2019. ↩
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Florine BARNET, Le catalogue « Good Goods by Starck », outil de traduction sensible de théories du design ? ↩
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Catherine CHOMARAT-RUIZ, Une exposition imaginaire. ↩
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Margaux MOUSSINET, Rôle et nature des traductions sensibles de théories du design : tentatives de traductions sensibles du concept d’opacité typographique. ↩
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Camille MANÇON, Traduire les correspondances entre le design et l’anthropologie par la métaphore architecturale. ↩
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Maryam ALIKHANI, Les dispositifs graphiques comme passerelle thérapeutique : vers une traduction sensible du soin. ↩
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Margot LAUDOUX, Faire éclater la boîte noire du design participatif pour en montrer les possibilités de résonance. ↩
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Manon FLACHER, Creepypasta de mode outdoor : une traduction sensible de la théorie critique du design ? ↩
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Emilie HUC, [En]jeux d’une traduction sensible de la théorie critique du design. ↩
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Maxime BENVENUTO et Pete FUNG, Retours critiques sur et d’une traduction sensible de l’histoire collective d’une institution de design. ↩
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Jérémie ELALOUF, Le Rêve d’une chose ridicule. ↩